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Tome 6 Insulinde (A-Z)
Tome 6 : P comme Pramoedya. Le Quatuor de Buru de Pramoedya Ananta Toer

(Pramoedya Ananta Toer, le Quatuor de Buru, histoire coloniale des Indes néerlandaises, Tirto, Kartini, Multatuli, Max Havelaar,Révolution philippine, José Rizal)

L’écrivain

C’était quelqu’un d’assez exceptionnel, cet homme que ses amis appelaient Pram. D’abord par sa personnalité : humaniste, généreux, tenace, fidèle à ses idéaux. Un écrivain, probablement le plus grand, en tout cas le plus important des écrivains indonésiens contemporains (il est mort en 2006). Et puis il y a sa vie, tout à fait extraordinaire. Né en 1925 il a encore connu l’époque coloniale. Il a été emprisonné par les Hollandais. Il a vécu l’occupation japonaise, s’est lié à Soekarno, ce qui ne l’a pas empêché d’être emprisonné par lui aussi pour avoir défendu la communauté chinoise. Il a été proche, sans en être membre, du Parti communiste indonésien. Et lors du renversement sanglant de Soekarno (en 1965) par Suharto aidé par la CIA, il a été envoyé dans un camp de travail dans la jungle, y est resté 14 ans dans des conditions terribles et a été interdit d’écriture pendant une bonne partie de son temps d’emprisonnement. Et une fois libéré, il a encore eu d’énormes problèmes pour se faire éditer, et d’ailleurs assez rapidement les premiers tomes de sa tétralogie qu’il avait appelée Le Quatuor de Buru (Buru était le nom de l’île où se trouvait son camp) ont été interdits.
Plusieurs de ses livres ont été traduits en français. Le Fugitif, roman écrit dans les années 50 et traduit par François-René Daillie, le spécialiste du pantoun, en 1991, une très belle histoire, très poétique, d’un résistant à l’occupation japonaise en fuite dans la jungle et que j’ai lue il y a bien longtemps déjà (voir n° 1345 Pramoedya Ananta Toer : Le Fugitif, édit. Plon, 1991). Gadis Pantai, La Fille du Rivage, traduit par Daillie également, en 2004, un hommage aux femmes indonésiennes courageuses mais complètement soumises aux hommes et incapables de maîtriser leur destin (voir n° 3423 Pramoedya Ananta Toer : Gadis Pantai, La Fille du Rivage, édit ; Gallimard, 2004). Corruption qui date des années 50 comme Le Fugitif, publié en français par Picquier en 1991, et qui raconte, comme son titre l’indique, la façon dont un petit fonctionnaire falot, honnête, se laisse gagner peu à peu par les fausses valeurs du pouvoir et de l’argent grâce aux compromissions et aux trafics d’influences (voir n° 1344 Pramoedya Ananta Toer : Corruption, édit. Philippe Picquier, 1991). Et puis je viens de découvrir chez L’Harmattan un livre déjà publié en 1993 dans la prestigieuse Connaissance de L’Orient de Gallimard, dans le temps chapeautée par le regretté Etiemble, La Vie n’est pas une foire nocturne. Il s’agit de 4 nouvelles de caractère nettement autobiographique qui datent de l’époque de la décolonisation (1945-50) et qui décrivent les bouleversements que cela entraîne dans la société javanaise (voir n° 4039 Pramoedya Ananta Toer : La vie n’est pas une foire nocturne, édit. Gallimard, 1993). Mais je n’ai pas l’intention, pour le moment du moins, de parler ni de la vie de Pramoedya ni des livres que je viens de mentionner. C’est que je viens de terminer de lire le quatrième tome de sa tétralogie de Buru et que cette œuvre m’a profondément impressionné. Au point que je n’arrive plus à penser à autre chose. Mais il faut que je donne quelques explications.


Le Quatuor de Buru

Comme je l’ai déjà raconté (voir Les Chansons malaises d’Yvan Goll au tome 5 de mon Voyage) je suis devenu membre, grâce à Georges Voisset, de l’Association franco-indonésienne Pasar Malam, créée en 2001 par Johanna Lederer, et m’intéresse donc à nouveau fortement à l’Indonésie, ce pays que j’ai visité pour la première fois dès 1970 ou 71. Et puis, en reclassant d’anciennes coupures du Monde littéraire je tombe sur un article datant de décembre 2001 et qui commente la publication du Monde des Hommes, le premier tome de « son chef d’œuvre », le Quatuor de Buru. L’article est excellent, très bien documenté (il est signé Patrice de Beer), mais se termine sur un regret : « on peut enfin regretter que, pour des raisons qui nous échappent, Le Monde des Hommes ait été traduit à travers l’anglais. La version anglaise n’était déjà pas très bonne aux dires des spécialistes et la France compte d’excellents traducteurs d’indonésien… ». Je peux confirmer ce point de vue car entre-temps j’ai acheté les 4 tomes de ce Quatuor en anglais et je me suis amusé à entendre Annie, lisant le premier tome, qui porte en anglais le titre de This Earth of Mankind, protester de temps en temps à haute voix (« que c’est mauvais… ») comme elle le fait souvent quand un livre ne lui plait pas soit à cause de l’histoire soit à cause du style. J’ai même eu peur, un moment, qu’elle l’abandonne complètement. Mais finalement elle a été prise par l’histoire – Pramoedya est quelqu’un qui sait tenir son lecteur en haleine – et elle l’a lu jusqu’au bout. En tout cas je ne comprends pas plus que Patrice de Beer pourquoi l’éditeur Rivages a choisi de le faire traduire à partir de l’anglais et non de l’original indonésien. Et je ne comprends pas non plus pourquoi il n’a fait traduire que le premier tome. Il est évident que l’œuvre ne prend tout son sens que si on la lit dans son entièreté. Ou plutôt si, je comprends, c’est une question de finances. Traduire de l’anglais coûte moins cher que traduire de l’indonésien. Et quand Rivages s’est lancé dans cette aventure, ils espéraient que Pramoedya aurait le Nobel (mais cette année-là, dit Patrice de Beer, « le Nobel a préféré un autre écrivain d’origine asiatique plus à la mode »). Et puisqu’il ne l’a pas eu, on a préféré jeter l’éponge. Ah, Etiemble, comme tu nous manques !
Avant même de commencer la lecture de ce Quatuor de Buru on comprend bien que pour Pramoedya cela devait être l’œuvre à laquelle il tenait le plus. Il s’y était préparé en rassemblant une vaste documentation sur la période pendant laquelle se déroule cette histoire et qui va des années 1890 jusqu’à la fin de la première guerre mondiale. Et au moment où il est arrêté toute sa bibliothèque est détruite, ses livres brûlés par la foule et quand il proteste auprès des policiers qui l’emmènent on lui assène un coup sur la tête qui va le rendre sourd. C’est Johanna Lederer qui le raconte dans l’éditorial qu’elle lui a consacré dans le numéro 2 de la Revue Le Banian en décembre 2006 (l’année de sa disparition).  « J'ai rencontré Pram tard, très tard. Il était déjà sourd. Mon premier souvenir de lui fut un gros plan sur son oreille de laquelle mes lèvres devaient s'approcher pour lui glisser littéralement quelques mots. En 1965, dans la nuit, des militaires l'ont pris à son domicile, lui ont lié les mains dans le dos, lui ont noué une corde autour du cou et l'ont jeté dans un camion. Il a eu le temps de demander qu'ils interviennent auprès de la foule furieuse qui était en train de brûler ses livres, les volumineux matériaux historiques de ses vastes archives. Ils ont répondu par un coup de baïonnette sur la tête. Il sera sourd le restant de sa vie. ». Mais Pram avait une excellente mémoire, un moral en acier et une imagination fertile. C’est ainsi qu’il raconte l’histoire à ses codétenus tous les soirs, détaillant le personnage, Minke, qu’il avait déjà en tête et y ajoutant un autre personnage merveilleux, la concubine Nyai Ontosoroh, femme généreuse et courageuse, indomptable même. « Elle est arrivée parce que nous en avions besoin », a-t-il raconté plus tard. Il semble que c’est à partir de 1973 qu’il a pu commencer à mettre son histoire sur papier, écrivant entièrement de mémoire, qu’il l’a terminée en 1975 et qu’un an après sa libération, en 1979, deux amis ont pu publier les deux premiers tomes qui ont rencontré immédiatement un grand succès populaire. Mais dès mai 1981 les deux livres ont été interdits à la vente et ses éditeurs, Yusuf Isak et Hasyim Rahman ont été inquiétés.. C’est son traducteur Max Lane, qui le raconte dans la postface au premier tome du Quatuor. En tout cas ma religion est faite – et encore plus depuis que je l’ai lu – tant qu’on n’a pas traduit le Quatuor de Buru, c’est comme si on n’avait rien traduit du tout de Pramoedya Ananta Toer !
Quand je suis arrivé au milieu du 4ème tome j’ai soudain pensé à cet autre Quatuor, le chef d’œuvre de Lawrence Durrell, le Quatuor d’Alexandrie. A cause du rôle joué dans les deux cas de ce 4ème tome, décalé dans le temps et légèrement désabusé. Durrell a eu une idée de génie, raconter plus ou moins les mêmes faits, présenter les mêmes personnages, mais de trois points de vue différents dans les trois premiers volumes, Justine, Balthazar, Mountolive. Et puis dans le quatrième, Cléa, le temps a passé, les personnages solaires se sont fanés, l’ambiance est au souvenir et à la mélancolie (voir Tome 1: Littérature méditerranéenne). Dans Buru les trois premiers tomes sont comme les étapes d’un roman de formation, la formation d’un colonisé. En simplifiant je dirais que le premier volume est celui de l’expérience individuelle : Minke absorbe et admire la culture européenne, puis vit l’humiliation, le mépris, la souffrance, l’injustice. Lui, l’autochtone, n’a aucun droit. Le droit est celui du Blanc, du pur-sang, comme il est dit dans le roman. Il perd sa femme. La Nyai, l’autre autochtone, perd sa fille et sa propriété. Tous les deux perdent leur procès. Et Minke comprend quelle est sa situation réelle dans la société coloniale de l’époque. Le deuxième volume, intitulé en anglais Child of all Nations (Enfant de toutes les Nations), est celui de l’expérience solidaire ou plutôt du réveil de Minke à l’idée de solidarité, d’appartenance à une communauté et de partage d’un sort commun, celui de colonisés. Minke a beaucoup de mal à s’y faire. Il méprise la société javanaise, les aristocrates qui se mettent au service des Hollandais, plus tard ses condisciples, trop frustes, de l’Ecole de Médecine, il ne connaît pas le peuple, les paysans, il continue à écrire nouvelles et articles en hollandais, refuse d’écrire en malais et se fâche même avec son ami français et un journaliste Eurasien qui l’y poussent. Finalement c’est le contact avec de jeunes Chinois, idéalistes, nationalistes, qui viennent dans les Indes néerlandaises pour faire bouger leurs congénères, au péril de leur vie, et qui d’ailleurs la perdent, qui va le faire évoluer. Et puis il y a la nouvelle de la révolte aux Philippines. Et le réveil d’une grande nation asiatique, la japonaise. Minke comprend qu’il doit être solidaire avec son peuple. Il commence à s’éveiller à l’idée du nationalisme. Le troisième volume, Footsteps (Traces de Pas), est celui de l’action. Minke adopte la langue malaise, crée des journaux, des associations, initie des actions collectives, va jusqu’à s’opposer au puissant Syndicat des Sucriers et va finalement échouer : ses adjoints font une erreur, le Gouverneur en profite pour l’exiler. Son œuvre va s’étioler, mais il n’empêche : les graines ont été semées et elles vont germer. Et puis c’est la surprise. Alors que dans les trois premiers volumes c’est Minke lui-même qui parle à la première personne, une nouvelle personne prend la parole dans le quatrième volume, House of Glass (La Maison de Verre). Un ancien policier, Pangemanann, nommé Conseiller aux Affaires indigènes au Secrétariat Général du Gouverneur, lui-même Indigène mais éduqué en France. Le traducteur, Max Lane, en introduisant ce quatrième volume de la tétralogie, demande au lecteur de ne pas se tromper : ce n’est pas le policier qui est le héros de ce volume, c’est l’Histoire. Je ne suis pas d’accord. Le titre même du volume, la Maison de Verre, le montre : tous les personnages qui s’agitent sur la scène des Indes néerlandaises, je veux parler des autochtones dont la surveillance entre dans la responsabilité de Pangemanann, sont visibles pour lui comme dans une cage de verre. Alors que lui-même leur reste caché, comme cet acteur tellement important dans les mythes de la culture javanaise, le dalang, celui qui dans le wayang est le maître des marionnettes et que les spectateurs ignorent, ne voyant que les ombres de ses poupées s’animer sur la grande toile blanche à la lumière nocturne de la lune. Non seulement tous ces personnages qu’il surveille sont visibles pour lui mais en plus il les manipule. Avec tous les moyens qui sont à sa disposition, les officiels, les licites et ceux qui ne le sont pas. Car Pangemanann est aussi le pendant de Minke, c’est l’Indigène qui coopère avec ceux qui les exploitent. Et pour parler le langage du Mahabharata, thème inusable du wayang, il est du côté des cruels Kaurava alors que Minke est du côté des vertueux, des frères Pandava. Et pour le moment ce sont les Kaurava qui gagnent. Pangemanann arrive à démolir complètement l’œuvre commencée par Minke pendant l’exil de celui-ci. Et lorsque Minke, à la fin du livre est enfin libéré, il ne retrouve plus aucun ami, ni sa femme, sa troisième, exilée elle aussi et meurt finalement, probablement empoisonné, et probablement par le fait des sbires de Pangemanann. Et pourtant, comme dans la mythologie judéo-chrétienne, où Satan, Ange déchu, a la nostalgie de la présence divine, Pangemanann admire Minke, il l’aime même. Et il déteste ce que lui-même est devenu. Etrange Amour-haine. On voit toute la dimension de l’œuvre de Pramoedya. Et c’est bien ce quatrième volume qui appose son sceau à l’ensemble. Et on comprend alors encore mieux pourquoi la traduction du seul premier volume de la tétralogie n’a aucun sens.
Le seul léger défaut que l’on pourrait trouver à cet ouvrage c’est qu’il se veut en même temps document historique sur une époque que Pramoedya juge importante pour son peuple, parce qu’elle contient les prémices d’un nationalisme qui ne se déploiera qu’après la première guerre mondiale. Or quand il arrive à nouer d’une manière harmonieuse fiction et Histoire comme par exemple cette rencontre imaginaire entre Minke, son amie chinoise et celle que l’Indonésie actuelle célèbre en l’appelant « la Mère des femmes indonésiennes », la fille Kartini, tout va bien. Mais lorsque l’aspect documentaire prend le dessus comme par exemple l’histoire de la formation des différentes associations qui verront naître, un peu plus tard, le nationalisme indonésien, il y a risque de sécheresse et de lassitude surtout pour le lecteur occidental (c'est surtout le cas des tomes 3 et 4 qui n'ont d'ailleurs été pu être publiés qu'après la chute de Suharto). Le lecteur sera alors tenté de chercher à savoir ce qui relève de l’histoire et ce qui est roman. Or Max Lane, le traducteur, s’est contenté de traduire et de préfacer l’ouvrage mais ne l’a accompagné d’aucune note explicative (à part un glossaire succinct). Il se contente de mentionner brièvement dans la préface au troisième tome le nom et la vie de celui qui a servi de modèle au héros principal du roman, le journaliste, écrivain, nationaliste et promoteur de la langue malaise moderne, Tirto Adi Suryo, mais je préfère en parler un peu plus loin pour être en mesure de faire un parallèle aussi complet que possible entre lui et Minke. Pour pouvoir faire la distinction entre ce qui est fiction et ce qui est Histoire je me suis appuyé sur les trois ouvrages suivants :
N° 4030 Anton Aropp : Dissidence – Pramoedya Ananta Toer – Itinéraire d’un écrivain révolutionnaire indonésien, Kaïlash, 2004
N° 4027 Adrian Vickers : A History of Modern Indonesia, édit. Cambridge University Press, 2010
. Vickers est Professeur du Département Asie du Sud-Est à l’Université de Sydney
N° 4033 Romain Bertrand : Etat colonial, noblesse et nationalisme à Java – La Tradition parfaite, édit. Karthala, Paris, 2005. Bertrand est chercheur à la Fondation nationale des Sciences politiques (au CERI, Centre d’Etudes et de Recherches Internationales). 
Et maintenant je vous invite à un voyage à travers les 4 tomes de ce Quatuor…

Premier Tome. Terre des Hommes : Minke prend conscience d’être un colonisé.

N° 4012 Pramoedya Ananta Toer : This Earth of Mankind, traduction Max Lane, édit. Penguin Books, 1990. Le copyright de Pramoedya date de 1975. La première traduction en anglais est de 1981. La présente édition US a été révisée deux fois depuis lors. Max Lane était deuxième secrétaire à l’Ambassade d’Australie à Djakarta, mais n’était probablement pas un traducteur professionnel. Le style et le vocabulaire de ce premier tome laissent un peu à désirer mais ils sont déjà bien meilleurs dans les tomes suivants. D’ailleurs il est possible que le texte indonésien soit lui-même volontairement un peu simple. C’est ce volume qui a paru en France en 2001 sous le titre Le Monde des Hommes. Personnellement je n’aime pas beaucoup ce titre qui ne traduit pas exactement l’anglais et, en plus, il ne me semble pas correspondre à l’idée de Pramoedya qui, par les titres de ses deux premiers tomes exprime clairement sa conviction d’humaniste, c. à d. l’unité du genre humain. Personnellement j’aurais préféré traduire ce titre par Terre humaine, même si cela fait référence à une collection ethnologique célèbre. Or je viens d’apprendre en lisant les Lèvres du Monde de Georges Voisset que Pramoedya avait lu Saint-Exupéry en 1947 et que c’est en hommage au livre de Saint-Ex, Terre des Hommes, qu’il avait choisi ce titre (voir n° 3994 Georges Voisset : Les Lèvres du Monde – Littératures comparées de la Caraïbe à l’Archipel malais, édit. Les Perséides, Bécherel, 2008). Je ne m’étais donc pas tellement trompé.
Le personnage principal ne paraît jamais avec son nom de famille véritable. Il préfère qu’on l’appelle Minke même si ce mot lui a probablement été donné par dérision (monkey). C’est qu’il déteste son père (et adore sa mère) qui, aristocrate, a accepté un poste de bupati (préfet provincial ou régent) et qui représente pour lui toute une classe supérieure javanaise qui est dépassée et rétrograde et doit être balayée par la modernité. Ainsi Minke, quand il est convoqué par son bupati de père, doit s’en approcher en rampant (en réalité il s’agit d’une façon spéciale de marcher qui consiste à plier très fortement les genoux et à avancer le buste penché en avant, pour se faire le plus petit possible). On reconnaît dans les idées de Minke celles de l’auteur, de Pramoedya, qui a continuellement condamné ce qu’il appelle le javanisme. D’ailleurs Pramoedya était lui-même fâché avec son père qui était pourtant un grand champion du nationalisme des années 20, mais qui, probablement un peu déprimé de voir l’emprise coloniale se perpétrer, s’était mis à jouer, avait des pertes de jeu et abandonnait souvent sa famille. Ce n’est qu’au dernier moment, lorsque son père est mourant, qu’il se réconciliera avec lui (la scène, très touchante, est racontée dans La Vie n’est pas une Foire nocturne). Or Minke aussi retrouvera son père plus tard lorsqu’il sera persécuté par le Gouvernement et que son père reconnaîtra enfin qu’il avait raison (voir le troisième volume). En attendant Minke a été accepté – seul élève indigène – dans un établissement secondaire de Surabaya. C’est que sa famille fait partie de la classe supérieure de l’aristocratie javanaise et qu’il a le droit de porter le titre de Raden Mas (les titres de la classe aristocratique moyenne étant Raden et Mas. Bien que Minke refuse les vieilles coutumes de déférence il gardera néanmoins jusqu’au bout ce titre parce qu’il lui garantit de ne jamais être jugé par un tribunal pour Indigènes mais par un tribunal hollandais). Minke s’avère être un élève brillant, le meilleur de la Province, et qui maîtrise parfaitement la langue hollandaise.
Dès ce premier volume on constate que Pramoedya est un conteur brillant. Quelquefois ses histoires sont un peu trop belles, un peu trop romantiques, on le verra encore dans la suite de la série. Ainsi, voilà que Minke est introduit auprès de la famille d’une femme magnifique, la fameuse Nyai Ontosoroh, concubine d’un Hollandais, et tombe éperdument amoureux de sa fille Annelies qui est donc une métisse. Au départ le sort a été cruel pour la Nyai (une Nyai est la concubine d’un Européen). Elle a été littéralement vendue par son père au Directeur hollandais de la Sucrerie pour obtenir le poste de caissier-payeur (il ne l’obtiendra d’ailleurs pas, n’ayant pas l’éducation suffisante ; c’est son fils, le frère de la Nyai, qui le deviendra bien plus tard). La scène est terrible. La jeune Sanikem avait 14 ans. Son père lui ordonne de faire ses bagages, la mère pleure dans la cuisine. Puis ses parents l’emmènent dans la carriole jusque chez le Hollandais, la font monter les marches, le Hollandais sort, grand, énorme, chaires blanches, figure rouge, nez proéminent, peau d’iguane, haleine lourde et voix tonitruante. « Tu ne sortiras pas de cette maison sans la permission du Tuan, tu ne reviendras pas chez toi sans sa permission et sans la mienne ». Plus tard c’est « une montagne de chairs » qui lui tombe dessus. On découvrira encore d’autres histoires de ce genre, encore plus dramatiques, dans un volume ultérieur. Pramoedya a énormément d’admiration pour les femmes indigènes et de compassion pour leurs souffrances. La Nyai a néanmoins de la chance dans son malheur car son Hollandais, Herman Mellema, va l’éduquer dans toutes les matières, langues, musique, comptabilité, droit, connaissance du monde, tout. Et c’est évidemment là que l’histoire est trop belle : elle va finir par complètement gérer la ferme qu’il a achetée, s’occuper du personnel, des bêtes, des fournisseurs et des clients, des finances et va gagner de l’argent. Et à un moment donné prendre complètement le dessus sur son protecteur. On sent aussi que Pramoedya a compris que l’un des ressorts essentiels du roman populaire est la présence continue et effrayante du méchant. Car celui qui introduit Minke dans la famille Mellema, son condisciple métis Robert Suurhof, lui-même amoureux de la belle Annelies, va le poursuivre pendant toute sa vie de sa vengeance souterraine.
Dès son arrivée chez la Nyai Minke est soumis à une violente éruption de racisme de la part de Herman Mellema lorsque celui-ci l’aperçoit (singe, en habits d’Européen, sors de chez moi !). Je ne sais pas si Pramoedya grossit le trait. J’aurais tendance à croire que ce qu’il raconte est avéré. Et que ce genre d’attitudes n’avait rien d’exceptionnel chez les colons européens en Asie en cette fin du XIXème siècle (d’ailleurs Orwell ne rapporte-t-il pas des faits analogues dans ses Burmese Days ? Or ce livre évoque une période plus tardive encore puisqu’il date des années 30). Et puis quoi de plus raciste que cette classification officielle et légale des êtres humains qui vivent aux Indes néerlandaises en trois catégories : Purs-sangs, Indigènes et Métis ou Eurasiens (appelés Indos ou Indies) ? Heureusement il y a d’autres Européens dans le roman qui, eux, ne sont pas racistes. Le haut-fonctionnaire de la Croix dont les filles correspondent avec Minke et qui cherche à expérimenter la « théorie de l’Association » (inventée par un certain Snouck Hurgronje, j’y reviendrai). L’ami français de Minke, Jean Marais, qui avait fait la guerre (en mercenaire) aux gens d’Aceh (des gens durs comme l’acier qui ont tenu tête aux Hollandais pendant 27 ans) et est tombé amoureux de sa prisonnière. La prof de hollandais de Minke, Magda Peters, tellement libérale qu’elle sera expulsée des Indes néerlandaises plus tard. C’est elle qui parle pour la première fois à Minke de ce Hollandais anticolonialiste, Multatuli (Eduard Douwes Dekker), qui a écrit, en 1860, son fameux Max Havelaar, un livre exceptionnel, composition très libre, très moderne, poétique et plein d’humour, dont je vais encore parler plus tard à propos du troisième tome parce que les abus qu’il dénonce font partie de ceux que va découvrir Minke lorsqu’il sera éditeur de journaux.
Mais revenons à l’histoire. Arrive alors la catastrophe. Herman Mellema qui avait déjà déserté son foyer, passant sa vie dans un bordel chinois, est assassiné. On apprend que Herman était déjà marié en Hollande, jamais divorcé, et qu’il avait un fils qui débarque aux Indes. La Nyai n’a aucun droit. Le fils hollandais va dépouiller la Nyai du fruit de son travail et d’abord de sa ferme. Pire encore : Indigène, elle n’a aucun droit sur ses enfants métis qui sont mineurs. La famille hollandaise exige le retour en Hollande de la belle Annelies. Et le tribunal ne reconnaît pas le mariage musulman que Minke a contracté avec elle. La Nyai et Minke se battent comme des lions et presqu’un tiers du roman est consacré au procès (on y apprend – nouvelle marque de racisme – que Minke, en tant qu’Indigène, n’a pas le droit de s’exprimer en néerlandais et doit parler malais à ses juges !). Mais à la fin une Annelies faible et complètement anéantie est expédiée en Hollande (elle va d’ailleurs y mourir assez rapidement). La Nyai et Minke ont perdu la partie « Nous nous sommes battus, mon enfant, aussi honorablement que possible », dit la Nyai à Minke à la fin de ce premier volume). Mais la Nyai, toujours aussi courageuse, va repartir de zéro et se lancer dans le commerce d’exportation. Quant à Minke il a pris conscience de sa véritable condition de colonisé mais continue à admirer la culture et la modernité occidentales et est bien décidé à continuer son chemin d’Indigène éduqué. Et ceci d’autant plus qu’il a obtenu ses premiers succès littéraires en réussissant à faire publier dans un journal de Surabaya une nouvelle sous le nom de plume de Max Tollenaar (en souvenir de Max Havelaar).

 

Deuxième Tome. Enfant de tous pays. Minke prend conscience de son appartenance à un groupe, un peuple (peuple de colonisés) et de la nécessité d’en être solidaire.

N° 4023 Pramoedya Ananta Toer : Child of all Nations, traduction Max Lane, edit. Penguin Books, 1991. Le copyright de Pramoedya, pour ce deuxième volume, date également de 1975. Je me suis permis de traduire le titre anglais par celui d’une chanson célèbre mais il serait probablement plus juste d’adopter le titre : Enfant de toutes les Nations.
C’est d’abord Jean Marais qui demande à Minke de se mettre à écrire en malais. A quoi cela sert-il d’écrire pour les colonisateurs ? C’est pour tes concitoyens qu’il faut que tu écrives, dit-il. C’est eux que tu dois éduquer. Minke est sceptique, même franchement hostile. Puis c’est au tour d’un journaliste, un Eurasien, Kommer, qui écrit dans un journal de langue malaise, à l’attaquer, à montrer qu’il existe déjà de nombreuses publications en malais, de différents groupes ethniques, même des Chinois. Il faut que vous vous mettiez à l’écriture du malais, lui dit Kommer. Je maîtrise parfaitement le javanais, dit Minke. C’est le malais qu’il faut, dit Kommer. D’ailleurs c’est lui qui a traduit en malais tout ce que Minke a écrit en néerlandais. Et ce sont mes lecteurs, dit Kommer, qui ont alors pris votre défense lors de votre procès. D’ailleurs vous ne connaissez pas les Indigènes comme moi je les connais. Minke est vexé. Il décide d’accompagner la Nyai qui souhaite, pour la première fois, retourner dans son village (ses parents qu’elle a toujours refusé de revoir après ce qu’ils lui ont fait, sont morts tous les deux. Il lui reste un frère).
Mais avant de parler de ce retour à la campagne il faut dire un mot à propos du malais et du javanais.

 

Digression n° 1.  Questions de langues. Malais et Javanais.
(J’ai un grand défaut, paraît-il : je fais trop de digressions. Alors j’ai décidé de les mettre en évidence, même de les numéroter et permettre ainsi à mon lecteur – si j’en trouve un – de les sauter)

Johanna Lederer m’a mis en garde : n’évoquez pas trop les questions de langues, m’a-t-elle dit, elles sont complexes et vous risquez de faire des erreurs grossières. Pourtant je ne peux y résister. Car il y a déjà un premier fait tout-à-fait étonnant qui s’est produit en Indonésie : la majorité de la population de l’île de Java, cette île qui est de loin la plus peuplée de l’archipel, parle javanais. Or on a sacrifié la langue javanaise sur l’autel de l’unité. J’avais déjà noté cette histoire incroyable quand j’ai lu Les Chants de l’île à dormir debout de la Française Elizabeth D. Inandiak (voir n° 3292 Elizabeth D. Inandiak : Les Chants de l’île à dormir de bout – Le Livre de Centhini, édit. Les Editions du Relié, Gordes, 2002). Ce livre est une transposition poétique et condensée d’une œuvre majeure de la culture javanaise : Le Livre de Centhini. Œuvre énorme, encyclopédique, épique, érotique, et bien autre chose encore, écrite par trois poètes de cour au début du XIXème siècle. Donc finalement pas très ancienne. Et pourtant Elizabeth D. a un mal fou à trouver quelqu’un qui puisse la lui traduire. Parce qu’elle est écrite en un javanais très littéraire, mais pas seulement. Parce que cette langue qui existait à plusieurs niveaux (selon la classe sociale – aristocratique – à laquelle on s’adressait) s’est appauvrie et que seul le javanais populaire s’est conservé. Voilà ce que dit Patrice van Eersel dans la préface du livre d’Elizabeth D. Inandiak : « Au début du XXIème siècle, la majorité des 220 millions d’Indonésiens a entendu parler du Livre de Centhini… mais personne, ou presque, ne l’a lu, car il est écrit dans une langue qui a décidé de se suicider : le javanais. En effet, durant la très violente guerre d’indépendance contre les Hollandais, à partir des années 1920, les nationalistes javanais décident, pour se rallier les autres ethnies de l’immense archipel, de saborder leur propre langue, au profit du malais, langue véhiculaire de tout l’archipel… ».
Mais si le javanais a été sacrifié au nom de l’unité c’est que le malais avait un certain nombre d’avantages. Il était utilisé depuis fort longtemps comme une langue véhiculaire, une langue de commerce dans les ports de l’archipel. Et puis le javanais était une langue à plusieurs niveaux sociaux :  essentiellement le ngoko des enfants et du peuple et le javanais supérieur, le krama dont il existait plusieurs niveaux permettant de marquer la déférence, sans compter le madya, un javanais intermédiaire. La hiérarchisation du javanais était un symbole, dit Anton Aropp, des règles sociales auxquels les anciens étaient attachés, alors que les plus jeunes critiquaient justement l’arrogance et l’esprit féodal de leurs aînés. Et dans Enfant de toutes les Nations, Minke, après avoir parlé avec un paysan et avoir été vexé, dans un premier temps, parce que celui-ci l’avait apostrophé en javanais populaire (le ngoko) et non en krama comme il aurait dû, se fait la réflexion suivante : tu aides toi-même au maintien en esclavage de ton peuple par l’usage traditionnel de la langue javanaise ; la langue malaise, au contraire, ne contient aucun caractère oppressif, elle est en accord avec les principes de la Révolution française. La célèbre princesse Kartini dont on va encore parler, explique, dans une lettre qu’elle adresse en 1899 à sa correspondante hollandaise, socialiste et féministe, l’étiquette incroyablement compliquée qui règne à l’intérieur des familles aristocratiques du niveau le plus élevé (enfants envers les parents, frères et sœurs entre ex, etc.) et qui est à la fois corporelle et linguistique. Et l’anthropologue Jeanne Cuisinier qui a enseigné à l’université de Yogyakarta et qui annote ces lettres donne les explications suivantes : « Le javanais dispose de vocabulaires différents suivant le rang des interlocuteurs, leurs âges et leurs rapports. Les Hollandais appelaient haut-javanais les vocabulaires de la politesse et du respect, kromo et kromo inggil, par opposition à celui de la familiarité, dit ngoko, exactement : vocabulaires du tutoiement, celui où l’on emploie le pronom kowe, « toi ». Tous les mots ne sont pas différents en kromo et en ngoko, mais un assez grand nombre, parmi lesquels des termes désignant des parties du corps, les actions les plus simples, comme marcher, parler, voir, etc., et jusqu’à des noms de fruits, de fleurs et de couleurs ». Voilà que cela commence à être un peu plus clair pour moi. Au fond il ne s’agit pas de deux langues différentes. D’ailleurs j’ai cru comprendre que certains linguistes considèrent qu’il n’y a qu’une seule langue javanaise, le ngoko, et qu’on pourrait très bien considérer le kromo simplement comme un ensemble de vocabulaire supplémentaire (doublon). Même si ce vocabulaire supplémentaire est drôlement important: les linguistes ont pu dénombre 850 termes kromo, 260 termes kromo inggil (une forme d'hypercorrection propre aux palais) et 35 termes madya, nous dit Bertrand.  De toute façon la société javanaise n’était probablement pas la seule au monde à disposer de formes linguistiques aussi complexes (je crois qu’il y a d’autres exemples en Asie, des langues de femmes aussi). Il n’empêche que cela reste quelque chose d’assez extraordinaire pour nous autres, Européens, qui nous contentons de marquer le respect par la forme du vouvoiement (deuxième personne du pluriel en français, troisième en espagnol et en allemand). Encore que je me souviens qu’en alsacien, comme d’ailleurs en allemand du Sud, existait une deuxième forme de respect qui empruntait la deuxième personne du pluriel (Ehr en alsacien, Ihr en allemand) qu’utilisaient les valets de ferme pour parler au paysan et ma mère à sa belle-mère !   
Patrice van Eersel, dans sa préface aux Chants de l’île à dormir debout, dit que le javanais a  des racines sanscrites. Les linguistes le classent pourtant dans la famille des langues malaises et polynésiennes (mais il est possible que beaucoup de mots soient d’origine sanscrite, peut-être justement ceux du haut-javanais ?). Mais l’intercompréhension entre locuteurs malais et javanais semble difficile ou même impossible. Plusieurs scènes du roman l’illustrent (par exemple quand la mère de Minke qui ne parle que javanais assiste à un entretien en malais et qu’elle a besoin que Minke fasse l’interprète). En tout cas si le malais s’est finalement imposé comme langue nationale de l’Indonésie (la langue indonésienne, identique à quelques mots près à la langue malaise) c’est bien aux décisions prises au début du siècle par les élites autochtones (et particulièrement par le journaliste réel dont Minke est le portrait – on va encore en parler) qu’on le doit. Et les premiers qui en ont fait officiellement la langue nationale ce sont les Japonais juste avant qu’ils ne quittent les Indes néerlandaises et qu’ils font tout pour rendre la reprise de l’archipel plus difficile aux Alliés en en proclamant l’Indépendance (indépendance refusée bien sûr par les Hollandais et devenue effective que plusieurs années plus tard). Et on pourrait dire que le premier roman écrit en indonésien est justement Le Fugitif de Pramoedya.

 

Retour au Tome 2

Le village natal de la Nyai se trouve dans une région sucrière. Les cannes à sucre s’étendent à perte de vue. En arrivant chez son frère ils aperçoivent la nièce de la Nyai qui, quand elle était plus jeune, était aussi belle que la belle Annelies, et qui a maintenant le visage horriblement marqué par la variole. C’est le début d’une nouvelle histoire de fille vendue à un Directeur de sucrerie hollandais. Pramoedya en fait une espèce de soap-novel mais on lui pardonne parce qu’elle est superbement contée. Le frère de la Nyai a obtenu le poste de caissier-trésorier dont avait rêvé son père. Un nouveau Directeur arrive, particulièrement cruel et vicieux (ses employés l’appellent Ugly Penis), il voit la fille, piège le père en lui subtilisant au cours de la nuit la paye préparée pour le lendemain, l’accuse de l’avoir volée et lui propose de passer l’éponge à condition qu’il lui vende sa fille. Le malheureux père ne voit pas d’autre solution, la fille, désespérée, s’enfuit la nuit pour se rendre dans un village voisin où sévit la variole (superbes images : des cadavres partout, village isolé, gardé par la troupe et devant être brûlé, la fille réussissant à traverser la ligne de soldats, etc.). La fille, finalement, pénètre dans le village, y reste suffisamment pour être contaminée, revient chez elle et se rend chez le « Ugly Penis ». Celui-ci est contaminé à son tour et meurt. Bon, passons…
Minke profite de son séjour à la campagne pour essayer de mieux connaître les paysans. Il entre en contact avec un réfractaire dont la maison se dresse encore toute seule au milieu des champs de cannes. Il est d’abord reçu avec méfiance : il porte des vêtements occidentaux que les indigènes appellent « vêtements chrétiens ». Peu à peu il apprend son histoire. Il n’a que 5 champs, trois humides (pour le riz) et deux secs (pour les légumes). On l’a déjà forcé (le Directeur de la sucrerie accompagné par son chef de village) à louer ses trois champs humides pour 18 mois (en réalité deux ans) pour un certain prix dont il ne reçoit finalement que les deux tiers. Et maintenant on veut le forcer à louer également ses deux champs secs. Et on y arrivera parce que la Sucrerie va y mettre les moyens : coupure des canaux d’irrigation, attaque par des foules vociférantes payées pour le faire évacuer, etc. Minke, choqué, rédige un grand article qu’il trouve excellent et qu’il pense faire publier par le journal pour lequel il a l’habitude de travailler. Il rencontre le rédacteur en chef à son retour à Surabaya et le lui montre. Celui-ci, au fur et à mesure qu’il le lit, devient de plus en plus furieux, lui dit qu’il va se faire attaquer comme opposant au gouvernement, qu’il devra fournir des preuves au tribunal de ce qu’il avance, que ces preuves il ne les aura jamais et… le met à la porte. Kommer en rigole : mais votre journal appartient aux Sucriers, ne le saviez-vous pas ? lui dit-il.
Avant de partir à la campagne Minke avait déjà vécu une expérience douteuse avec ce rédacteur en chef. Celui-ci lui avait demandé d’assister à l’interview d’un jeune Chinois et d’en rédiger un compte-rendu. Ce qu’il fait. Et s’aperçoit le lendemain que le compte-rendu publié n’a rien à voir avec ce qu’il a écrit. C’est que le jeune Chinois qui fait partie des nationalistes qui veulent instaurer la république en Chine et qui a exposé ses idées avec beaucoup de passion est considéré comme dangereux par les autorités hollandaises. Plus tard le jeune homme, pourchassé par les membres de sa propre communauté, se réfugie à la ferme de la Nyai et s’entretient longuement avec Minke qui de cette façon continue son apprentissage.
Il savait déjà que le Japon a commencé à faire jeu égal avec les Occidentaux en occupant la Mandchourie et en obtenant à être mis sur le même plan, aux Indes néerlandaises, que les Hollandais. Ceci frappe les Asiatiques, semble dire Pramoedya. Est-ce vrai ou n’est-ce pas un sentiment qui ne s’est installé que beaucoup plus tard (idée de l’unité asiatique) ? En tout cas le Chinois lui apprend d’autres événements significatifs. D’abord que les Européens ont imposé des concessions à la Chine et qu’il existe maintenant un mouvement qui veut non seulement bouter les occupants dehors mais veut aussi changer de régime en remplaçant le système impérial par une république à l’européenne. Et puis il lui apprend encore que les autochtones des Philippines voisines se sont déjà soulevés contre les Espagnols et ont instauré la première république asiatique.
Ni Minke ni la Nyai ne savent ce que sont des concessions. Mais lorsque Minke dit à la Nyai qu’à sa connaissance la Chine n’a jamais été colonisée celle-ci a cette belle réplique (qui est peut-être encore valable aujourd’hui) : toute nation arriérée est conquise et colonisée par celles qui sont en avance. Et elle lui explique, elle qui n’a pas été éduquée, ce que veut dire le mot colonial.
L’histoire des Philippines a été complètement occultée aux Indes néerlandaises. Trop dangereux. C’est un peu plus tard, sur le bateau qui doit l’amener à Betavi (Batavia = Djakarta), que Minke rencontre un journaliste hollandais radical et que celui-ci lui explique en détail l’histoire de la révolte aux Philippines. Pour le moment le jeune Chinois se contente de dire à Minke que les colonisés éduqués, et eux seuls, doivent assumer leurs responsabilités. Que ce sont eux qui ont mené la révolte. Que personne ne peut échapper à la science et à l’éducation du monde moderne. Jusque dans les endroits les plus désertiques. Parce que c’est justement la science qui inspire le désir de vouloir contrôler non seulement la nature mais aussi les hommes. On reconnaît là une explication matérialiste de l’histoire que Pramoedya a probablement prise chez les marxistes.

 

Digression n° 2 : La Révolution philippine

Il faut savoir que les Philippines ont produit un homme vraiment exceptionnel, probablement l’homme le plus remarquable de toute l’Asie du Sud-Est, José Rizal. Il avait fait des études complètes de médecine, s’était même spécialisé en Europe en ophtalmologie et a réalisé la première opération des yeux aux Philippines. Il avait aussi fait des études de philosophie et s’était même intéressé à l’ethnologie. Et il a eu des réflexions intéressantes en ce qui concerne le racisme. Il était aussi poète, même sculpteur et dessinateur, et bien sûr écrivain (voir n° 2419 Charles Edward Russell et E. B. Rodriguez : The Hero of the Filipinos – The Story of José Rizal, Poet, Patriot and Martyr, édit. George Allen and Unwin, Londres, 1924). Son très beau roman, Noli me tangere, dont une nouvelle traduction en français a paru en 1980 chez Gallimard dans la Collection Connaissance de l’Orient avec une préface dithyrambique d’Etiemble, a réellement mis le feu aux poudres (voir n° 4028 José Rizal : N’y touchez pas, traduit de l’espagnol par Jovita Ventura Castro, édit. Gallimard, 1980). C’est un roman tout à fait étonnant. D’abord par sa forme : les descriptions drolatiques et sarcastiques alternent avec les scènes les plus dramatiques. Mais c’est surtout une attaque directe des aspects superstitieux de la religion (mais qui rapportent financièrement aux congrégations) et des religieux qui commandaient véritablement aux Philippines et qui allaient poursuivre José Rizal de leur haine. On y trouve d’ailleurs certains faits prémonitoires : c’est ainsi que le héros du roman, Crisostomo Ibarra, est condamné injustement parce qu’une révolte a été lancée en son nom sans qu’il y soit pour quelque chose. Et c’est également ce qui arrive à José Rizal.
La conspiration qui a été à l’origine de la Révolution philippine n’était pas le fait de Rizal (il était opposé à la violence) mais celle d’un ouvrier autodidacte, Andres Bonifacio, excellent organisateur et futur chef de guerre. Si Rizal est d’abord condamné à l’exil, c’est à cause de son livre. Mais quand la conspiration de Bonifacio est découverte et que le nom de Rizal y apparaît parce que Bonifacio avait cru bon de l’y impliquer à son insu, il est condamné à mort et fusillé. Ce qui eut lieu, malgré une opinion publique européenne unanimement choquée, le 30 décembre 1896. Il avait 35 ans. Noli me tangere avait paru 9 ans plus tôt, en 1887. C’était la lecture de La Case de l’Oncle Tom (et surtout les conséquences que cet ouvrage avait eu sur le sort des esclaves américains) qui lui avait donné l’idée de son livre.
Aussitôt l’exécution de Rizal connue, c’est le soulèvement général. La colère contre les Espagnols explose. Les habitants de Manille rejoignent les forces de Bonifacio. Les campagnes se soulèvent également. L’armée espagnole est refoulée et repoussée dans Manille. Dès le mois de mars 1897 un gouvernement provisoire est constitué et un Président nommé : Emilio Aguinaldo, un paysan éduqué qui, bien que n’ayant jamais reçu la moindre formation militaire, s’était révélé comme un brillant stratège au combat. Il est secondé par un autre Philippin remarquable, Apolinario Mabini, juriste et démocrate convaincu. Les combats continuent jusqu’en août de l’année suivante, les rebelles ayant obtenu entre-temps l’aide des Américains dont les navires bloquent la baie de Manille. Manille tombe le 13 août, le 15 septembre il y a réunion d’un Congrès constituant et le 21 janvier 1899 la République des Philippines est proclamée et prête à fonctionner. Mais c’est compter sans les Américains : ils refusent de reconnaître la nouvelle République et achètent (!) les Philippines aux Espagnols pour une bouchée de pain lors du traité de paix de Paris. L’armée philippine se bat encore deux ans contre les Américains avant de céder. Et ces Américains, toujours aussi hypocrites (n’ont-ils pas clamé n’avoir jamais eu de colonies ?), gardent la main sur les Philippines jusqu’à la seconde guerre mondiale et ce n’est qu’en 1946 que les Philippines obtiennent enfin leur indépendance chèrement payée.
En tout cas on comprend que la proclamation de la République en 1899 a dû inquiéter profondément les Hollandais et qu’ils ont tout fait pour la cacher aux autochtones des Indes néerlandaises. Il est néanmoins intéressant de faire certains parallèles. D’abord la situation de la langue. Aux Philippines, les Espagnols ont fait un tout autre effort que les Hollandais sur le plan de l’éducation et lorsque la révolte a démarré il y avait déjà des écoles publiques depuis trois quarts de siècle. L’espagnol était donc devenu une véritable langue de culture pour les autochtones et était probablement comprise par une couche assez large de la population. Ainsi les écrits de José Rizal, romans, poésie, articles de journaux ont pu être lus par un grand nombre de ses compatriotes. Alors qu’aux Indes néerlandaises le hollandais n’a jamais eu la même position. Il était donc logique d’inciter les Indigènes éduqués tels que Minke à écrire non pas en néerlandais mais en malais (ou en javanais). Le paradoxe c’est que les Américains en mettant la main sur le système éducatif philippin réussissent à éradiquer complètement l’espagnol et à le remplacer par l’anglais. Ce qui fait qu’aujourd’hui il y a deux langues officielles aux Philippines, l’anglais et le tagalog, une langue assez complexe de la famille linguistique malayo-polynésienne. Et que les Philippins ne peuvent même plus lire la très belle poésie de Rizal dans son castillan original (comme le poème Adios, Patria adorada qu’il a écrit durant la nuit qui a précédé son exécution).
Autre parallèle : le racisme. Celui-ci était probablement le même, à cette époque, à quelques nuances près, chez chacune des quatre grandes nations colonisatrices de cette région de l’Asie, Anglais, Français, Hollandais et Espagnols. Mais je trouve intéressant de noter ce que Rizal a écrit à ce sujet. Il y réfléchit dès son adolescence, se demandant pourquoi les élèves indigènes comme lui sont traités avec un tel dédain par leurs camarades espagnols. Ils étudient les mêmes choses, pensent les mêmes choses, ont les mêmes capacités mentales, les mêmes processus cognitifs. Ils ont même à surmonter un handicap : l’espagnol n’est pas leur langue maternelle. Les Espagnols se croient supérieurs à cause de leur culture. Mais les indigènes n’ont pas de complexe d’infériorité : ils ont simplement peur et agissent en soumis apparents par intérêt et pour leur sauvegarde. Et se moquent derrière leur dos. Plus tard, en Europe il sera en contact avec des ethnologues, des anthropologues, avec des philosophes (des savants comme Humboldt), et ira étudier la vie des paysans dans des villages allemands. Il est probablement le premier colonisé qui ait étudié ce problème, qui le touche directement, en prenant de la hauteur. Et ses conclusions sont lumineuses : les races sont différentes par leur aspect extérieur et leur squelette mais pas par leurs qualités physiques ; les races n’existent que pour l’anthropologue ; seule différence entre humains : les couches sociales ; les Européens des colonies sont des hommes d’énergie (puisqu’ils ont émigré) et se croient donc faits pour commander ; et les indigènes leur semblent inférieurs parce qu’ils ont la peau brune, le cheveu raide et que tous les serviteurs sont forcément indigènes.

 

Nouveau retour au Tome 2

Minke avait déjà pris la décision de s’éloigner un peu de Surabaya pour aller suivre des études de médecine à Batavia où se trouvait la seule école d’études supérieures ouverte aux Indigènes, l’Ecole de Médecine (mais qui conduisait forcément à un emploi de médecin fonctionnaire). Dans le bateau qui l’amène jusqu’à Batavia il rencontre un Hollandais du parti radical (parti libéral), Ter Haar, qui va lui donner une ultime leçon sur le système colonial hollandais et lui propose de travailler pour son propre journal, De Locomotief. Ce journal a effectivement existé et son rédacteur en chef hollandais était l’un des plus virulents critiques des abus du système colonial. Son nom véritable : Piet Brooshooft (informations recueillies chez Adrian Vickers). Ten Haar informe Minke sur tout. Les bateaux qui appartiennent à la Compagnie de la Reine. Le scandale des paysans lésés directement par la famille royale. Le Gouvernement qui préserve les intérêts des bateaux de la Reine. Comme il satisfait tous les désirs des Sucriers indispensables aux finances de la colonie qui est endettée à cause de la guerre de conquête d’Aceh. Comme il garantit la sécurité à tout le capital qui entre aux Indes. Or on a besoin de capital partout : pour les mines (l’étain), le transport, la navigation, l’industrie. « Ce que les gens appellent l’âge moderne est en réalité l’âge du triomphe du capital » (on sent Pramoedya derrière cette phrase et l’influence du marxisme. C’est probablement ce genre de phrases qui explique l’interdiction de la publication du livre par Suharto). Il lui explique aussi la façon dont on se prend pour voler les terres aux paysans : on empoisonne l’eau des canaux, les buffles deviennent malades, les cadavres pourrissent, on interdit les buffles, on tue l’agriculture. C’est aussi Ter Haar qui lui donne tous les détails sur la révolution philippine et lui apprend une chose qui aura son importance pour la suite : les autochtones y avaient leurs propres journaux. Et il lui apprend un mot : nationalisme. Et voilà un domaine dans lequel la formation de Minke aura bien avancé quand il débarquera à Batavia.

 

Troisième Tome. Traces de Pas. Minke se prépare à l’action. Minke agit.

N° 4024 Pramoedya Ananta Toer : Footsteps, traduction Max Lane, édit. Penguin Books, 1994. Le copyright de Pramoedya pour ce troisième volume du Quatuor de Buru est de 1985, même si, à la fin du texte, apparaît la même indication que pour les deux premiers tomes : Camp de prisonniers de Buru, 1975. Pour la traduction en français de ce titre je me suis inspiré de la traduction allemande : Spur der Schritte et de la néerlandaise Voetsporen (indiqué par Johanna Lederer).
Minke est maintenant à Batavia, élève à l’Ecole de médecine pour Indigènes, déçu par la mentalité arriérée de ses condisciples et humilié par le fait qu’il doit abandonner ses vêtements européens pour s’habiller à la mode javanaise et marcher pieds nus (règle impérative – et raciste – de l’Ecole). Il rencontre tout de suite le journaliste Ter Haar qui l’emmène, seul Indigène, assister à une conférence d’un sénateur hollandais, leader du parti libéral (prophète de la « politique éthique », conséquence du livre de Multatuli), et lors de laquelle il fait également la connaissance du Général van Heutsz. Minke va avoir une relation un peu spéciale avec ce Général. Il le hait pour son action sanguinaire dans la conquête d’Aceh, dont lui a longuement parlé son ami Marais, et va le haïr encore plus pour ce qu’il va faire un peu plus tard à Bali (où les familles princières vont affronter l’armée hollandaise avec femmes et enfants et se faire massacrer jusqu’au dernier. Georges Voisset m’apprend – voir les Lèvres du Monde – que c’est le sujet du roman de Vicki Baum : Leben und Tod auf Bali, il faudra que je me le procure). Mais en même temps van Heutsz est fasciné par cet Indigène éduqué et ses écrits et va, plus tard, le faire appeler plusieurs fois à son palais lorsqu’il sera nommé Gouverneur général des Indes néerlandaises (et protéger Minke dans une certaine mesure). On constate aussi que le fameux libéralisme ne va pas très loin. Lors de cette fameuse conférence on apprend que le travail forcé est en principe aboli (depuis 1870, semble-t-il, fin d’un « système de culture » particulier à la colonie, aussi appelé « agriculture forcée » (et que l’on pourrait assimiler à un véritable esclavage), une abolition qui, elle, est une conséquence directe du livre de Multatuli, on en parlera encore), mais que le libéral député ne voit pas de problème au maintien du rodi, travail obligatoire collectif (20 jours par an, précise Ter Haar), qu’il considère simplement comme une forme alternative de taxation (seul impôt possible tant qu’il n’y a pas suffisamment de cash qui circule !). Et quand Minke pose une question à propos de l’expulsion forcée des terres (l’histoire du réfractaire au milieu des champs de cannes qu’il avait voulu faire publier dans le journal de Surabaya) tout le monde prend des mines courroucées : il ne faut pas attaquer le Sucre, vache sacrée et, surtout, ne jamais rien avancer sans preuves, sinon on risque fort de se faire accuser d’atteinte à la sûreté de l’Etat.
Minke va également faire une autre rencontre essentielle, celle de l’amie du jeune Chinois rencontré à Surabaya qui avait laissé une lettre pour elle avant de se faire assassiner par une Société secrète chinoise (avec probablement le soutien des services secrets hollandais). L’amie chinoise en question va prendre une grande importance dans la vie de Minke. Elle aussi se dépense sans compter, et au péril de sa vie, pour gagner les Chinois de Java aux idées des jeunes Chinois nationalistes et opposés à la vieille Impératrice mandchoue. Elle le renforce dans sa résolution à se lancer dans la bataille pour soutenir le peuple indigène dont il est issu. Elle est atteinte de la malaria et ne semble guère pouvoir compter sur le secours des siens. Il la soigne, en tombe amoureux et finit par l’épouser. Mais elle ne survivra pas longtemps à la maladie et au surmenage. Dans le tome précédent Pramoedya semblait suggérer que les Chinois locaux étaient obligés de cotiser, pour être protégés, à une société secrète du type maffieux et qu’ils n’étaient guère ouverts aux nouvelles idées qui avaient germé en Chine. Maintenant on apprend que le jeune Chinois a été assassiné par une société secrète appelée Tong de Surabaya. Et, qu’en plus, la Chinoise ainsi que son ami avaient eux aussi fait partie d’une société secrète, qu’ils avaient participé à une révolte en Chine et que c’était là la raison principale de leur exil. Il faut donc dire un mot de ces fameuses sociétés secrètes.

 

Digression n° 3. Les Sociétés secrètes chinoises.

Et d’abord parce que nous en avons une image partiellement faussée car c’est celle qui est véhiculée par le cinéma et par la littérature d’aventure occidentaux. Or, quand on lit l’ouvrage très complet compilé à ce sujet par Jean Chesneaux, qui était Professeur à la Sorbonne et historien spécialisé de l’époque contemporaine chinoise (XIXème et XXème siècles) on comprend que ces sociétés sont loin d’être de simples sociétés maffieuses (je dispose dans ma bibliothèque de la version anglaise de son livre : n° 2084 Jean Chesneaux : Secret Societies in China in the 19th and 20th centuries, édit. Heinemann, Londres, 1971). Pratiquement toutes les sociétés secrètes chinoises étaient à l’origine avant tout des expressions de l’opposition de la population Han au trône mandchou. La société secrète la plus célèbre, la Triade, a été créée à la fin du XVIIème siècle et avait pour but de contrer la dynastie usurpatrice, celle des Mandchous, et de restaurer les Ming. Et le fameux slogan « à bas les Ch’ing, vive les Ming » était probablement partagé par la plupart de ces sociétés. Et de là il n’y avait qu’un pas à faire pour défendre également la Chine contre les autres étrangers. Le mouvement Tai Ping (1850) était lié à la Triade. Les Boxers dont la fameuse révolte (1900) a peut-être échoué mais a quand même eu pour conséquence de freiner les Occidentaux dans leur volonté de continuer à tailler dans la chair du dragon chinois, ces Boxers étaient liés à une autre société secrète, le Lotus blanc. Et il est donc tout à fait logique que ces sociétés secrètes aient aussi soutenu Sun Yat-sen et les autres nationalistes dans leur combat contre la dynastie mandchoue et leur critique de l’emprise étrangère sur la Chine.  D’ailleurs, même s’il était gênant pour quelqu’un comme Sun Yat-sen de l’avouer, certains de ses compagnons étaient d’anciens de la Triade, lui-même a pu, à certains moments, profiter de leur aide et plusieurs officiers nationalistes étaient affiliés à la Société des Frères aînés. Ceci étant, ces sociétés n’étaient pas spécialement ouvertes à la modernité. Sun Yat-sen, quand il fait un voyage de propagande en Californie en 1896, trouve les sections de la Triade apathiques et arriérées et ridicule cette idée de vouloir réinstaurer les Mings. Et puis, bien sûr, les sociétés secrètes ont eu, également, des activités criminelles genre Maffia.
Quant aux sociétés secrètes dont la jeune Chinoise (elle s’appelait Mei) a fait partie (Minke ne se souvient plus si c’était le Lotus blanc ou les Frères aînés ou les Petites Epées) elles sont bien connues. Le Lotus blanc (Pramoedya l’écrit Pai Lian Chiao, Chesneaux, Pai Lien Hui) est le plus ancien : il remonte à la révolte contre les Mongols et au début des Mings (1368). Les Petites Epées (Pramoedya l’écrit Siao Tao Hui, Chesneaux, Hsiao Tao Hui) était une branche de la Triade et a participé à la révolte de Tai Ping dans la ville de Shanghai. Les Frères aînés (Ke Lao Hui chez Pramoedya, Ko Lao Hui chez Chesneaux) est une société secrète créée dans l’Armée après l’échec du Tai Ping. Quant à la rébellion manquée qui a été à l’origine de l’exil des deux jeunes Chinois, c’était bien celle des Boxers : Pramoedya l’écrit Yi He Tuan. Chesneaux parle de I Ho Chuan (les Poings de l’Harmonie juste) ou de I Ho Tuan (le Corps – au sens militaire – de l’Harmonie juste).
Ceci étant, Pramoedya a dû disposer, pour étayer l’aventure de ses deux Chinois, de certains documents historiques propres à l’Indonésie. Ainsi il prétend que les Tong étaient opposés à l’idée de République et que c’est pour cette raison qu’ils ont tué le jeune Chinois. Dans le 4ème tome il va donner des précisions supplémentaires : les Tongs ont émigré après l’échec de Tai Ping, ils sont mêlés au trafic de l’opium et sont présents dans tous les ports du Sud-Est asiatique. Et les Tongs n’auraient trouvé un accord avec Sun Yat-sen que bien plus tard. Je n’ai pas trouvé le nom de Tong parmi les sociétés secrètes mentionnées dans l’ouvrage de Jean Chesneaux, mais j’ai trouvé mention d’un certain Tao Cheng-chan qui a publié une étude sur l’origine des Sociétés secrètes en 1911 et qui a tenu une conférence sur ce sujet devant les membres de la Tung-meng-hui (c. à d. la Ligue des Jurés de Sun Yat-sen qui allait devenir plus tard le Kuomintang) aux Indes néerlandaises. Donc l’organisation révolutionnaire y a bien existé. De toute façon on sait que parmi les jeunes Chinois de l’étranger, intellectuels ou fils de bourgeois, beaucoup étaient enthousiastes à l’idée de moderniser leur ancienne patrie. Et beaucoup ont rejoint Sun Yat-sen. J’ai raconté ailleurs avoir rencontré un certain Chen I-wan en Chine dont le grand-père, Chinois ethnique, premier avocat chinois des Caraïbes, avait quitté son Trinidad natal dès le début du siècle pour participer à la Révolution (son fils accompagnera plus tard, après la victoire de Chiang Kaï-shek, la veuve de Sun Yat-sen jusqu’à Moscou). J’ai raconté cette histoire dans le Tome 4 de mon Voyage au chapitre S comme Shi Nai-An.

 

Digression n° 4. La fille Kartini. « La Mère des femmes indonésiennes ».

Il y a un autre personnage historique intéressant auquel Pramoedya revient plusieurs fois, celle qu’il appelle généralement dans ce troisième tome la jeune fille de Jepara, et que l’on avait déjà rencontrée dans le deuxième tome sous le nom de Kartini. Raden Adjeng Kartini était la fille d’un Javanais de la classe aristocratique qui était régent dans une région de forêts de Teck, célèbre pour ses sculptures sur bois et dont le chef-lieu est Blora (et dont est originaire Pramoedya). La fille Kartini, grâce à son père, avait été éduquée dans une école hollandaise, écrivait et parlait couramment le néerlandais, s’intéressait tout particulièrement à la question féminine et entretenait une abondante correspondance, entre autres, avec des féministes de l’époque, Rosa Abendanon-Mandri, l’épouse d’origine portoricaine du Directeur de l’éducation aux Indes néerlandaises (et de tendance « politique éthique ») et la Hollandaise Stella Zeehandelaar. Raden Adjeng Kartini est considérée comme la première féministe indonésienne. Ce qui est d’autant plus étonnant quand on sait que, comme c’était l’usage dans l’aristocratie javanaise, elle devait vivre comme une recluse à partir du moment où elle était devenue pubère (c. à d. à l’âge de 12 ans). Mais sa carrière fut brève. Elle fut très probablement forcée de se marier, parce que les autorités gouvernementales ont dû considérer à un certain moment qu’elle pouvait devenir un ferment de rébellion. C’est en tout cas ce que Pramoedya raconte dans son roman : d’après lui ce sont les autorités hollandaises (le Gouverneur lui-même) qui auraient donné l’injonction au père de marier sa fille et le Résident de la zone Java Centre lui aurait même envoyé une liste de prétendants possibles. C’était la technique communément utilisée pour réduire une jeune fille au silence, dit-il. A peine une année plus tard (en 1904) Raden Adjeng Kartini est morte en couches à l’âge de 25 ans.
Pramoedya est assez fidèle à la vérité historique dans son roman mais ajoute, bien sûr, quelques éléments de fiction. C’est ainsi que Minke entend parler de la jeune Kartini pour la première fois par une lettre de son amie, la fille de l’ancien résident de la Croix, fervent avocat de la politique dite éthique (voir le tome 1). Elle raconte que ses lettres à Mademoiselle Zeehandelaar ont été lues dans des cercles de femmes en Hollande et que ces dames ont été étonnées de voir qu’une Indigène puisse écrire aussi bien en hollandais et combien les relations hommes-femmes qu’elle y décrit leur paraissaient arriérées. Dans le tome 3 Pramoedya imagine aussi que la fille Kartini écrit à son amie chinoise et que Mei et Minke lui rendent visite à Jepara. Elle s’enquiert de la condition féminine en Chine et puis évoque sa propre situation. Elle est éduquée mais prisonnière des usages de sa société, de son amour pour son père. Elle aurait pu continuer ses études en Hollande mais y a renoncé (par sacrifice pour son frère aîné ? Parce que son père n’était pas d’accord ?). Minke, exprimant là l’opinion de Pramoedya, l’admire énormément, pour son intelligence, sa pensée autonome, son amour pour le peuple, mais trouve qu’elle pourrait réaliser plus encore si elle en avait le courage. « Elle refusait d’accepter son sort de femme javanaise, où la femme est la propriété de son mari. Elle se rebellait contre ce genre de vie. Elle voulait quelque chose de différent. Elle savait ce qu’elle devait faire pour atteindre ce but, mais n’avait pas le courage de faire ce qu’il fallait pour cela. ». Pourtant si c’est le Gouverneur qui a donné l’injonction au père pour qu’il la marie, pouvait-elle s’y opposer ?
Quand on découvre dans un roman des personnages aussi intéressants, et que l’on sait être historiques, on a bien sûr envie de découvrir le personnage réel, la vraie Kartini. Et quoi de plus logique que de commencer par lire ses lettres. Ou du moins celles qui sont disponibles chez nous. Or une sélection des lettres de Kartini a été effectivement publiée en français, en 1960, et rééditée en 1990 par l’EFEO Voir n° 4034 Lettres de Raden Adjeng Kartini – Java 1900, édit. Forum Djakartra-Paris, Ecole française d’Extrême-Orient, 1999. Les lettres ont été sélectionnées et traduites par Louis Charles Damais, philologue et historien qui a vécu pendant trente ans à Jakarta. L’introduction et les notes sont de Jeanne Cuisinier, qui a été anthropologue et professeur à l’Université de Yogyakarta. Je trouve cette réédition d’ailleurs plutôt décevante. Ce n’est pas très glorieux, me semble-t-il, pour l’Ecole française d’Extrême-Orient, de se contenter de reproduire un ouvrage qui a été publié 40 ans plus tôt, sans y apporter la moindre nouveauté. Avec tout le respect que je dois au grand islamologue Louis Massignon, la leçon de mystique musulmane qu’il nous sert dans sa préface me paraît complètement à côté du sujet. En plus il s’y déclare l’élève (rapport de disciple à maître, dit-il) d’un autre islamologue, Snouck Hurgronje, le père de la théorie de l’« association », mais qui a aussi été le conseiller du Général van Heutsz lors de la terrible guerre d’Aceh (nous venons de voir, Annie et moi, le film qui en relate la fin lors du festival de cinéma indonésien que l’Association Pasar Malam a organisée à Paris les 4 et 5 décembre derniers. Ce film, Tjoet Nja Dhien, de Eros Djaret, qui date de 1988, montre le combat mené jusqu’au bout par Nja Dhien, la veuve du grand chef rebelle Teuku Umar. Il est d’une dimension épique impressionnante et a été primé au Festival de Cannes en 1998). Snouck a fait plus : il a participé à la guerre et il a conseillé au Général de tuer en priorité tous les oulémas (Islamologue mais pas islamophile !). Heureusement il y a les notes lumineuses de Jeanne Cuisinier, sur la langue, les mœurs et l’histoire. Même si, me semble-t-il, elle est un peu trop complaisante pour le régime et la situation sociale à l’époque où le livre a été publié (en 1960, c. à d. sous Soekarno). Et elle semble partager la thèse selon laquelle Kartini n’a pas été forcée à se marier et qu’elle a été parfaitement consentante à son mariage avec le régent de Rembang, thèse que ne semble pas partager Pramoedya.
Et puis il y a les lettres elles-mêmes. Très touchantes, pleines de candeur aussi, surtout les premières quand elle explique sa situation à sa nouvelle amie Stella. « Oh ! vous ne savez pas ce que c’est que d’aimer ce temps jeune, ce temps nouveau, votre temps, de tout son cœur et de toute son âme, tandis qu’on a encore les pieds et les mains liés, qu’on est enchaînée aux lois, us et coutumes de son pays, auxquels il est impossible d’échapper » (Lettre à Stella du 25/05/1899). « Lorsque j’eus douze ans, on me reprit à la maison, je dus retourner dans ma prison. Je fus enfermée à la maison, complètement à l’écart du monde extérieur… Des amis européens… avaient fait tout leur possible pour amener mes parents à d’autres pensées, pour les faire revenir sur cette décision si cruelle pour moi, enfant jeune et heureuse de vivre, mais ils ne purent rien obtenir… et je dus entrer dans ma prison. J’ai passé quatre longues années entre quatre murs épais sans jamais rien voir du monde extérieur. Comment ai-je pu y résister, je ne sais – mais ce que je sais, c’est que ce fut épouvantable » (Même lettre). « Et quant au mariage ici, oh ! dire qu’il est misérable est une expression encore trop douce ! Comment pourrait-il être autrement alors que les lois sont faites de telle façon que tout est pour les hommes et rien pour les femmes ? alors que la loi et la doctrine sont toutes deux pour l’homme – alors que tout lui est permis ? » (Même lettre). Dans sa lettre à Stella du 18/08/1899 elle explique l’affreuse et compliquée étiquette qui règne au logis princier même entre frères et sœurs. Elle s’en moque. Elle l’exècre. Dans sa lettre du 06/11/1899 elle s’élève contre la polygamie qu’autorise le coran : « Jamais, oh jamais je ne pourrai aimer… Comment estimerais-je quelqu’un qui, marié et déjà père de famille, parce qu’il a assez de la mère de ses enfants, amène une autre femme chez lui, légalement mariée selon le droit musulman ? Et qui ne le fait pas ? Et pourquoi ne le ferait-on pas ? Ce n’est pas un péché, encore moins une honte, la doctrine musulmane permet aux hommes d’avoir quatre femmes à la fois… » « J’appelle péchés tous les actes qui font souffrir autrui », ajoute-t-elle (Même lettre). Et un peu plus loin : « Comprends-tu maintenant la profonde répulsion que j’ai pour le mariage ? Je ferais le travail le plus humble avec reconnaissance et amour, s’il pouvait me protéger du mariage et me rendre indépendante. Mais je n’ai pas le droit de faire quoi que ce soit, à cause de la position de mon père ». Comment croire que 4 ans après avoir écrit cela elle ait pu accepter de se marier sans la moindre réticence et même qu’elle en ait été heureuse ? Dans son introduction Jeanne Cuisinier écrit : « Toutes les lettres écrites après son mariage expriment un grand bonheur et témoignent d’une parfaite communion de pensées entre elle et son mari ». Le problème c’est que Louis Charles Damais n’a sélectionné que 19 lettres sur la centaine écrites par Kartini et que seules 9 sont des lettres adressées à Stella. Or c’est avec Stella qu’elle s’entretient le plus librement. Les autres qui sont adressées à Rosa Abendanon-Mandri, à son mari, le Directeur de l’Education, à leur fils et à une autre amie (Mme H. G. de Booij-Boissevain) sont plus conventionnelles. Dans sa lettre à Stella du 12/01/1900 elle parle de la situation du petit peuple, de la grande misère (financière) des fonctionnaires indigènes, de l’insuffisance criante du système éducatif. Elle critique l’aristocratie javanaise qui ne veut pas que les enfants du peuple s’instruisent et pourraient alors « être pris dans ses rangs par le Gouvernement ». Et puis elle parle du racisme de certains Hollandais. Elle l’a déjà ressenti, enfant, à l’école. « Que de peine ai-je eue, enfant, à l’école, où les instituteurs et beaucoup de camarades de classe nous étaient si hostiles ! » Et puis elle cite plusieurs exemples où de jeunes Indigènes éduqués qui ont été punis ou grossièrement insultés parce qu’ils avaient osé s’adresser à un Hollandais dans leur langue. « Combien de fois », dit-elle encore, « ne nous a-t-on pas adressé la parole en malais de cuisine alors qu’on savait très bien que nous parlions hollandais ! ». Mais elle reconnaît aussi qu’il y a des Hollandais sincères qui exposent les maux du système colonial comme les journalistes de De Locomotief (ce fameux journal libéral de Semarang) par exemple. Et elle termine par cette phrase : « Il en va ici comme du mouvement féministe chez vous. Le Javanais s’émancipe. ». Et dans les deux cas ceux qui cherchent à contrecarrer le mouvement ce sont ceux qui ont été les maîtres pendant des siècles (des femmes et des jeunes filles d’un côté, des Javanais de l’autre). Dans les lettres qui suivent elle parle de la visite du Directeur de l’Educatio, R. M. Abendanon (le mari de Rosa) et de son projet de favoriser l’éducation des jeunes filles indigènes (il lui propose de devenir institutrice). Et elle parle de son rêve : étudier en Hollande, ou au moins si ce n’est pas possible à Batavia. Dans la lettre à Stella du 17/05/1902 elle est plus affirmative : « Je désire de tout mon cœur aller en Hollande pour beaucoup de raisons : premièrement parce que je pourrai mieux me préparer là-bas à la tâche que je veux tant prendre sur moi ; deuxièmement, je veux respirer l’air libre de l’Europe pour me débarrasser complètement des restes de préjugés quisont encore en moi… La Hollande doit faire et fera de moi une femme libre ». L’année suivante elle se mariera ! Dans la même lettre elle raconte à Stella la visite que lui rend le sénateur et ingénieur hollandais van Kol, membre du parti social-démocrate, devenu plus tard parti du travail, dit Jeanne Cuisinier (c’est dire qu’elle commence à être connue). C’est le même parlementaire que Minke est censé rencontrer dans le roman en compagnie du général van Heutsz sous le nom de van Kollewijn (on voit une fois de plus que le roman suit la vérité historique de près d’autant plus que la visite de van Kollewijn à « la jeune fille de Jepara » y est également mentionnée). Le sénateur l’encourage dans son projet d’aller en Hollande et lui promet d’en parler au Gouverneur Rooseboom. Il lui demande également d’écrire à sa femme. Celle-ci semble s’être également montrée très enthousiaste mais, probablement très pieuse elle-même, encourage Kartini à approfondir sa croyance musulmane, ce qui, à ce moment de la vie, n’aide certainement pas Kartini à s’opposer à son père. Mais l’effet est immédiat : dès le 15/08/1902 elle écrit au fils Abendanon que le jour est venu qui devait lui « apporter un revirement dans sa vie spirituelle ». « Qui nous l’a fait trouver ?... c’est Nellie van Kol ». Et dans la lettre suivante (du 17/08/1902) adressée au même : « Nous avons de nouveau reçu ces jours-ci une lettre de Nellie, pleine de belles, splendides et nobles pensées. Il émane un tel courant de pureté d’elle ! ». Le 27/10/1902 elle écrit à Rosa Abendanon et le projet hollandais semble toujours vivant. Et dans la lettre du 31/01/1903 qu’elle adresse au fils Abendanon on apprend que c’est fini pour la Hollande et que c’est à Batavia qu’elle va continuer ses études ! Puis plus de lettres jusqu’à cette lettre du 04/07/1903 à Rosa où il y a cette plainte, bien émouvante : « Nous avons déjà tant lutté et tant souffert pour cela. Nous pensions que c’était suffisant… L’accomplissement de nos vœux semblait si proche et nous en voilà de nouveau si loin ! ». On y parle encore d’une école, seule consolation semble-t-il : « pensez-donc, notre petite école a déjà sept élèves… Magnifique, splendide ! ». Et puis tout de suite après c’est la lettre du 1er août 1903 où elle annonce son mariage à Mme van Kol : « Je ne remplirai plus ma splendide tâche comme femme indépendante ; un homme courageux et noble va m’aider dans les efforts que je fais pour travailler utilement pour notre peuple ». Et la dernière lettre du recueil, adressée au couple Abendanon, ne parle plus que du bonheur de l’épousée… Peut-on la croire ? En tout cas ce mariage lui est fatal à plus d’un titre. C’est la fin de tous ses espoirs d’études, que ce soit en Hollande ou même à Batavia. Et c’est aussi bientôt la fin de sa propre vie. Le mariage a lieu le 8 novembre 2003. Le 13 septembre 2004 elle donne naissance à un petit garçon. Quatre jours plus tard elle meurt des suites de l’accouchement ! 
En tout cas ce qui est certain c’est que ce recueil de lettres ne nous apprend rien sur ce qui s’est vraiment passé. Qui lui a refusé de se rendre en Hollande ? Le Gouverneur ? N’a-t-il pas jugé dangereux que cette jeune fille qui était devenue une personnalité reconnue, ayant publié de nombreux articles (Kartini en cite plusieurs dans ses lettres) puisse troubler l’ordre établi la Hollande risquant éventuellement lui servir de caisse de résonance ? Est-ce son père ? Est-ce Kartini elle-même qui n’a pas voulu faire de la peine à son père ? Et qui l’a obligé de se marier ? Le Gouverneur encore ? Ou son père ? On peut également se demander pourquoi il n’y a plus de lettres destinées à Stella après celle qui est datée 15/08/1902. Il serait surprenant qu’elle n’ait pas donné plus d’explications à sa correspondante féministe de laquelle elle se sentait tellement proche ! Dans l’introduction aux lettres Jeanne Cuisinier raconte que ce mariage a été une grande déception pour Stella qui lui aurait envoyé une longue lettre de désapprobation et qui aurait également écrit à Mme van Kol et même au Régent, le père de Kartini. Jeanne Cuisinier accepte l’explication officielle suivante. C’est Kartini elle-même qui a renoncé à la Hollande. Elle aurait ensuite demandé une bourse pour poursuivre des études à Batavia. Et quand la bourse est arrivée son père avait déjà reçu une demande de mariage du régent d’une province voisine, veuf, et Kartini l’avait acceptée.
Peut-on trouver quelque part les lettres à Stella manquantes ? Existent-elles ? Les éditeurs de la réédition de 1999 disent que l’édition qui fait autorité aujourd’hui est celle de Leyden qui date de 1987 et qui a été traduite en anglais en 1992 mais elle se limite aux lettres envoyées au couple Abendaron. Quant à Damais il s’est appuyé sur une édition hollandaise de 1925, disent-ils mais n’en indiquent pas la référence. Romain Bertrand mentionne une édition anglaise qui est peut-être la traduction de la hollandaise de 1925 : Letters from a Javanese Princess, trad. A. L. Symmers, Londres, Englewood, 1932. Il faudrait essayer de la trouver.
Pramoedya lui a consacré une biographie qui avait été publiée une première fois en 1962 et dont une nouvelle version a paru en 2000 (mais seulement en deux volumes au lieu des 4 qui étaient prévus probablement parce que ses manuscrits et la précieuse documentation qu’il avait rassemblée avaient été détruits lors de son arrestation). Monique Zaini-Lajoubert, chercheuse au CNRS, en a fait un compte-rendu dans la revue Le Banian n° 6 de Décembre 2008 consacrée à la cause des femmes en Indonésie. La biographie de Pramoedya porte un très beau titre, extrait d’une lettre écrite à Stella Zeehandelaar le 25 mai 1899 : Appelle-moi Kartini tout court (ce qui signifie qu’elle renonce à ce qu’on l’appelle Raden Adjeng qui est un titre de noblesse pour les filles de l’aristocratie javanaise non encore mariées). Le titre du livre de Pramoedya est beau, dit Monique Zaini-Lajoubert, parce qu’il montre l’esprit démocratique de Kartini et la conscience qu’elle a de la nécessité de révolutionner l’ordre social. « S’il fallait résumer la vision qu’a Pramoedya Ananta Toer de Kartini en quelques phrases », conclut-elle son article, « on pourrait dire qu’il a pour elle une admiration sans borne, qu’elle est pour lui un modèle idyllique. Elle est à ses yeux une humaniste, une démocrate, une intellectuelle accomplie, une combattante, dont les seules armes sont l’écriture avec laquelle elle défend le peuple (son peuple), les plus faibles, y compris les femmes, et tente de le mener vers la liberté dont elle-même était privée. Il la considère ainsi comme un précurseur de la lutte nationale, de la lutte féministe et comme le premier autochtone adepte de l’art engagé ». L’art engagé est peut-être un grand mot. Le fait est qu’elle s’intéresse à l’artisanat local, la sculpture sur bois (de tek). Elle en parle dans ses lettres que j’analyse ci-après. Elle a écrit un article sur le batik. Et la Kartini du roman envoie une sculpture locale à la nouvelle Reine de Hollande à l’occasion de son couronnement. La lutte nationale ? Il me semble difficile d’extrapoler un tel sentiment à partir des remarques sur le racisme et le traitement injuste de certains Indigènes que contiennent ses lettres (voir ci-après). Il me semble, au contraire, que Kartini croit plutôt à un développement harmonieux de l’Indonésie dans un cadre hollandais. Je note d’ailleurs avec une certaine surprise que certains historiens de la lutte pour l’indépendance en Indonésie, pays majoritairement musulman, semblent associer cette lutte à celle des femmes. C’était le sujet d’un autre film montré à l’occasion du festival de cinéma indonésien des 4 et 5 décembre 2010 : Paraz Perintis Kemerdekaan (Les Pionniers de la Liberté) de Asrul Sani (1980). Mais si Pramoedya considère dans sa biographie Kartini comme une combattante, pourquoi ces remarques dans le roman sur son manque de courage ? Que dit-il de la question du renoncement de Kartini aux études en Hollande, de son mariage ? Monique Zaini-Lajoubert n’en dit rien. Elle mentionne simplement le fait que dans la postface à cette biographie la féministe indonésienne Ruth Indiah Rahayu critique Pramoedya, prétendant qu’il « ne prend pas en compte qu’être une femme est un handicap. Il ne voit le problème de Kartini que sous l’angle de la classe et de la race… ». Il me semble qu’elle est un peu injuste avec Pramoedya. Tout au long du Quatuor de Buru Pramoedya n’arrête pas de déplorer profondément le sort fait aux femmes indonésiennes, cette domination absolue de l’homme sur la femme, et ceci quelle que soit la classe sociale.
Peut-on trouver d’autres biographies de Kartini ? Il y en a eu certainement beaucoup d’autres puisque déjà 4 ans après sa mort elle a eu droit à une première biographie par une journaliste hollandaise libérale, Marie van Zeggelen (A Biography of Kartini, 1908). Jeanne Cuisinier cite plusieurs fois une biographie écrite par une féministe indonésienne, Hurustiati Subandrio. Anton Aropp, dans son livre sur Pramoedya, parle d’une autre biographie récente (1986) d’un autre écrivain indonésien, Sitisimandari Suroto. Mais comme je ne lis pas l’indonésien… Monique Zaini-Lajoubert cite dans sa bibliographie la contribution de Cora Vreede-de Stuers à la Revue Archipel 13 de 1977, intitulée « Kartini, petit cheval sauvage », devenu héroïne de l’Indépendance, mais je n’ai pas réussi à mettre la main dessus (Cora Vreede-de Stuers a également publié une étude, qu’il serait intéressante à trouver, sur l’évolution du mouvement féministe en Indonésie de 1928 à 1941 : L’émancipation de la femme indonésienne, édit. Mouton et Co). Que disent les historiens ? Adrian Vickers n’a aucun doute: Alors qu’un parlementaire socialiste (c. à d. van Kol) avait ouvert une opportunité pour Kartini de continuer ses études en Hollande, son père et le Directeur de l’Education local (c. à d. Abendanon) ont décidé que ce « n’était pas dans son intérêt » de s’y rendre et ce sont ces parents qui l’ont poussée à « entrer dans un mariage arrangé avec le régent de Rembang ». Quant à Romain Bertrand, il confirme ce que j’ai dit plus haut à propos de l’idée nationaliste « Il paraît… difficile de souscrire sans réserves » à l’hypothèse selon laquelle les idéaux de Kartini auraient contenu « le nationalisme en germe ». « Kartini », dit-il, « appartenait certes à un groupe de jeunes priyayi qui, du fait de leurs connivences avec les patrons de l’éthicisme et de leur socialisation occidentale, étaient à même de percevoir et de dénoncer les contradictions internes de la situation coloniale. Mais à aucun moment sa critique de la politique scolaire du gouvernement des Indes n’évoluera vers la remise en cause du principe même de la domination impériale ». On a effectivement l’impression que les adeptes des idées de Snouck Hurgronje, le père du concept de l’« association », ont cherché à utiliser Kartini comme une vitrine tout en essayant de la garder sous contrôle.
Mais tout ceci n’enlève d’ailleurs rien au mérite de « la jeune fille de Jepara ». Son aura, ses lettres ses écrits, ses idées ont influencé beaucoup d’autres jeunes autochtones aristocrates ou non. Sa famille (ses sœurs, mais aussi son père) et d’autres membres de l’aristocratie javanaise, influencés par elle, ont développé toute une série d’écoles pour jeunes filles, les Ecoles Kartini. Elle était vénérée par beaucoup de monde et dès 1908 une écrivaine hollandaise libérale, anti-colonialiste, Marie van Zeggelen, a publié une biographie de Kartini. Dès 1913 une Fondation pédagogique Kartini a été créée à Semarang. Beaucoup d’autres jeunes filles ont suivi son exemple. Une autre jeune Indigène, Sirti Soendari, dont le nom est également mentionné dans le roman de Pramoendya dans le tome 4 (on en parlera encore), a réussi a faire des études de droit en Hollande pendant la guerre et est devenue la première avocate autochtone au cours des années 20 (information donnée par Johanna Lederer). Et je crois que c’est encore du temps de Soekarno que Kartini a été promue héroïne de la Nation. On visite régulièrement sa tombe à Blora. Et aujourd’hui elle est célébrée comme « la Mère des femmes indonésiennes », ce qui est peut-être un peu exagéré…

 

Retour au Tome 3.

Le décès de la deuxième épouse de Minke va déclencher une nouvelle phase dans sa vie, le temps de l’action est enfin arrivé. J’avais dit que le premier tome correspondait à sa prise de conscience de colonisé en tant qu’individu, le deuxième à celle de la solidarité avec les autres natifs des Indes et le troisième à celui de l’action. Ce n’est pas tout à fait exact, puisque le premier tiers du troisième tome est encore consacré à cette phase de préparation. C’est qu’il faut du temps. La situation des Indes néerlandaises est sans commune mesure avec celle du Japon, de la Chine ou des Philippines voisines. Il y a encore très peu d’autochtones éduqués, l’aristocratie a été entièrement achetée par le colonisateur et la grande dispersion des terres, des ethnies et des cultures de l’immense archipel n’incite guère à l’idée d’unité et de nationalité. Ce que Minke va entreprendre (et ce que son modèle historique a entrepris) est une véritable révolution. Créer une association entre autochtones, solidaire et voulant promouvoir l’éducation des masses. Créer un journal, le premier contrôlé par les autochtones. Promouvoir une langue, le malais (et même pas le malais érudit mais le malais parlé, celui de la ville, du bazar) qui fera plus tard l’unité linguistique et culturelle de l’archipel.
C’est la Chinoise Mei qui n’arrêtera pas de lui parler association. Lors de leur entretien avec la fille Kartini elle dira : notre voie à nous, qui est la seule efficace, passe par l’organisation, l’association. C’est le nombre qui fait que l’on devient plus que la simple addition des membres, on devient un géant puissant, aux mains de géant, aux jambes de géant, capable de vision et… de résilience (!). Et c’est avec Mei que Minke assiste à une conférence donnée dans les locaux de l’Ecole de Médecine par « un Docteur javanais de Jogjakarta » (encore un personnage historique : il s’appelait Sudirohusodo, nous apprend Anton Aropp) qui utilise le même mot d’association, incite les jeunes élèves-médecins a créer une telle association pour les autochtones et leur apprend que les Chinois des Indes ont déjà créé la leur quatre ans auparavant, en 1900, qu’elle s’appelle Tiong Hoa Hwee Koan, et qu’elle est reconnue par les autorités. Et que même les Arabes des Indes ont créé la leur, Sumatra Batavia Alkhaiah, en 1902.
D’une certaine façon, pourrait-on dire, les trois femmes de Minke (car il va encore se marier une troisième fois, avec une Princesse) représentent elles aussi les trois phases de sa vie. La première, la pleurnicharde Annelies (c’est Patrice de Beer, dans son article du Monde de décembre 2001 qui l’avait ainsi qualifiée), l’époque de l’illusion (la culture européenne, le monde moderne), la souffrance et la désillusion personnelles. La deuxième, la Chinoise Mei, symbolisera la phase préparatoire à l’action et la prise de conscience de la nécessité de la solidarité. La troisième, la princesse, on le verra, sera la femme qui accompagnera l’action.
Après le décès de Mei, Minke qui n’a pas pu suivre ses cours pendant la maladie de sa femme, rate ses examens et est renvoyé de l’Ecole. C’est une occasion pour lui. Il va passer à l’action. Il commence par faire traduire en malais le texte de la constitution de l’Association chinoise et à l’adapter. Puis il établit une liste de personnes qu’il pense intéresser à son projet, leur envoie des invitations, trouve quelques éléments moteurs, convoque une assemblée constituante qui adopte un nom, Sarekat Priayi, et entérine la décision d’éditer un hebdomadaire en malais. Peu à peu cet hebdomadaire, dont le titre est Medan, devient une espèce de service juridique, beaucoup d’adhérents consultant pour des problèmes légaux. Il se rend vite compte qu’il ne doit pas devenir une instance qui explique la législation coloniale rendant un service gratuit au Gouvernement, mais qu’il doit plutôt défendre les causes de ceux qui sont exposés aux injustices. Il acquiert même le sentiment que depuis l’époque de Max Havelaar, 50 ans plus tôt, rien n’a vraiment changé.

 

Digression n° 5.  Multatuli (Eduard Douwes Dekker) : Max Havelaar

C’est le moment, je crois, de dire un mot du livre de Multatuli. Comme je l’ai déjà dit c’est une œuvre tout à fait étonnante. Cela commence d’une manière burlesque par les commentaires d’un bourgeois hollandais clownesque, hypocrite en diable, affreusement égoïste et complètement béotien, puis c’est un jeune Allemand romantique qui tient la plume avant que Max Havelaar, qui est le double de l’auteur Eduard Douwes Dekker, raconte avec beaucoup de sérieux ce qu’il a vécu quand il était résident aux Indes et dresse un sévère acte d’accusation. Le livre a été publié à Bruxelles où Dekker qui était criblé de dettes (il avait été pris par le vice du jeu), s’était retiré après avoir été renvoyé de l’Administration coloniale. Il a d’ailleurs eu beaucoup de mal à trouver un éditeur. Et pourtant, chose étonnante, le livre a eu immédiatement un immense succès populaire et a exercé une influence certaine sur la politique coloniale des Pays-Bas : abolition au moins théorique et partielle du travail forcé et inspiration d’une « politique éthique ». D'après Anton Aropp, c'est le Gouverneur général van den Bosch qui, de retour des Antilles, " avait une très bonne expérience de l'esclavage", a institué l'agriculture forcée en 1830. Elle consistait dans la confiscation d'un cinquième des terres des paysans (et souvent les meilleures, et souvent bien plus que le cinquième) et l'obligation de travailler gratuitement pendant soixante jours par an sur ces terres. "D. H. Lawrence, après avoir lu la version anglaise de Max Havelaar (qu’il va d’ailleurs préfacer) au cours des années 20, fait le parallèle avec le livre de Harriet Beecher-Stowe, pensant que le livre de Multatuli a eu, lui aussi, pour conséquences l’amélioration des conditions de vie des Indigènes qu’il décrit. Multatuli cite d’ailleurs lui-même la Case de l’Oncle Tom à la fin de son fameux chapitre XII qui contient l’histoire de Saïdjah et d’Adinda, voulant démontrer par là que l’on est parfaitement en droit de se servir de la fiction pour dénoncer des faits réels. Pramoedya, lui, est péremptoire : dans un article publié dans le New-York Times Magazine daté d’avril 1999 il l’a qualifié de « Book that killed Colonialism ». Et dans une conversation avec l’Allemand Rüdiger Siebert qui a eu lieu en 2003 à l’occasion de ses 80 ans, il dit ceci (voir Rüdiger Siebert : Indonesiens Beitrag zur Weltliteratur – Pramoedya Ananta Toer (1923 – 2006) sur le site de la Deutsch-Indonesische Gesellschaft de Cologne) : « Les ouvrages de Multatuli, et tout particulièrement Max Havelaar, ont donné aux intellectuels indonésiens le courage de s’opposer aux colonialistes, surtout aux colonialistes corrompus. Il faut complètement réévaluer l’importance que Max Havelaar a eue dans l’histoire de l’évolution de l’Indonésie. Et il est regrettable que Multatuli n’ait toujours pas été reconnu officiellement chez nous ». Et Johanna Lederer confirme : le livre n’a été traduit en indonésien qu’en 1972 et le film qui en a été tiré en 1976 est resté interdit jusqu’en 1985 !
Ce qui m’a d’abord frappé c’est que, si on lit attentivement ce livre, on s’aperçoit que sa critique est d’abord dirigée contre les régents, c. à d. les aristocrates javanais auxquels on a confié l’autorité sur une certaine entité territoriale, même si cette autorité était toute relative puisque chaque régent était « assisté » ou contrôlé par un résident, représentant l’administration coloniale, c. à d. dépendant directement ou indirectement du Gouverneur général. Les abus dénoncés ne sont pas non plus les mêmes que ceux que Minke avait découverts lors de son voyage à la campagne, quand il était encore à Surabaya, c. à d. ceux perpétrés par les sucreries, les plantations, les industries. Ce que Max Havelaar dénonce ce sont essentiellement le travail forcé et la confiscation (en fait le vol) des buffles appartenant aux paysans. Les régents forcent les paysans sous leur juridiction à travailler pour eux gratuitement (et les résidents hollandais en profitent également). Le plus surprenant est cette affaire de buffles. Qu’en font-ils les régents ? Les ajouter à leur propre troupeau ? Les revendre ? En tout cas l’affaire est d’importance. Max Havelaar cite des chiffres : dans un seul des 5 districts qui dépendaient de son régent (un district contrôlé par le gendre du régent) « 32 personnes se sont vus enlever en l’espace d’un mois 36 buffles pour le compte du régent ». Or, ajoute-t-il, ces 32 personnes sont les seules « qui, durant ce mois, ont osé se plaindre » auprès de Max Havelaar (car il a la réputation de vouloir écouter les paysans) « et dont il a examiné la plainte et l’a trouvée fondée ». Pour l’ensemble des 5 districts, dit Max Havelaar, le cœfficient multiplicateur à appliquer à ce nombre est donc très probablement bien supérieur à 5. Multatuli en tire une très jolie et poétique mais tragique histoire d’amour au chapitre XII de son livre entre le jeune Saïdjah et la petite voisine Adinda (Saïdjah et Adinda) Saïdjah adore son buffle qui lui a sauvé la vie en enfonçant ses cornes dans le ventre du tigre qui l’assaillait. On le lui vole. Et à partir de là tous les malheurs vont tomber sur le pauvre garçon et sur son amie de cœur. Max Havelaar ajoute ceci à son histoire de buffles : « Et l’on ne volait pas seulement des buffles, et le vol de buffles ne constituait pas non plus le principal abus. Réquisitionner frauduleusement la population pour un travail non rémunéré demande moins d’impudence – aux Indes surtout, où le système de la corvée a encore une existence légale – qu’il n’en faut pour s’approprier le bien d’autrui. Il est plus facile de faire accroire à la population que le gouvernement a besoin de son travail, mais n’a pas l’intention de le payer, que de la persuader que le même gouvernement a besoin de buffles gratuits ».
Mais la critique de Multatuli est également dirigée, bien évidemment, contre ceux qui sont les agents européens du système colonial hollandais. D’abord les résidents profitent eux aussi du travail forcé. Ensuite ils couvrent les abus des régents. Max Havelaar, c. à d. Douwes Dekker, quand il a dénoncé son régent, a été désavoué par son supérieur hiérarchique, a dû démissionner quand il a persévéré dans ses accusations, et le Gouverneur a refusé de le recevoir malgré ses nombreuses années de service. Et comme les paysans savent que les Hollandais couvrent le régent ils n’osent pas porter plainte. Ils se rendent la nuit, en cachette, chez le résident Max Havelaar et payent leur audace très souvent par la perte de leur vie ou par l’obligation de s’exiler. Max Havelaar est d’ailleurs persuadé que son propre prédécesseur a été empoisonné. Et puis, ensuite, ce que Multatuli ne dit pas, ce sont bien les Hollandais qui ont institué ce système qui semble être particulier aux Indes néerlandaises. La Hollande a toujours été le moins peuplé des pays européens colonisateurs. Ils ont donc toujours eu besoin d’engager d’autres Européens pour les assister dans leurs comptoirs (voir l’exemple fameux du Dr. Kaempfer, un Allemand, au Japon), leur administration coloniale et leurs forces armées. Et c’est aussi pour cette raison qu’après avoir guerroyé contre les princes javanais ils ont préféré les utiliser comme intermédiaires entre eux et la population. Ils en ont fait leurs fonctionnaires. Et les princes ont accepté de jouer ce rôle parce que cela leur convenait. Les Hollandais sont donc bien les premiers responsables de l’exploitation de la population par leurs aristocrates, d’autant plus qu’ils ne donnaient pas à ces derniers les moyens suffisants pour qu’ils puissent disposer du standing dont ils pensaient être en droit de jouir (Max Havelaar confirme ce fait). Vickers montre que tous ces aristocrates de Java étaient tous liés entre eux et formaient un véritable réseau. Ils appartenaient à des clans différents mais étaient tous cousins des 4 clans royaux qui tenaient leurs cours dans les deux palais de Surakarta et de Jogjakarta où régnait encore le Roi ou Sultan de Java. D’ailleurs ils se considéraient comme faisant partie de la caste ksatrya, la caste des guerriers, souvenir de l’ancienne civilisation hindoue qui avait régné sur les Indes néerlandaises avant la conquête musulmane, un souvenir qui était maintenu grâce au wayang et au Mahabharata (j’ai été effaré d’apprendre grâce à une nouvelle parue dans le numéro 9 de la Revue Le Banian daté de juin 2010 et consacré à Bali que dans cette île qui avait échappé au Koran, le système des castes n’avait toujours pas complètement disparu, du moins en ce qui concerne les castes supérieures). Je n’ai pas trouvé dans Max Havelaar de critique des compagnies privées, et en particulier des sucreries (à peine une allusion aux plantations de thé). Mais il est probable que le développement des champs de canne à sucre n’avait pas encore, à l’époque de Douwes Dekker, pris l’ampleur qu’il allait prendre plus tard et qu'au milieu du XIXème siècle on cultivait surtout thé, café, poivre, tabac et indigo.

 

Nouveau retour au Tome 3

Mais revenons à Minke. Il va bientôt se rendre compte que son hebdomadaire ne peut aider réellement les gens qui lui écrivent. Il prend alors une décision d’une importance capitale pour toute l’évolution ultérieure des Indigènes de l’archipel : il crée un quotidien. Toujours en malais. Un quotidien qui lui permettra d’y faire entendre sa voix grâce à ses éditoriaux, à faire connaître certaines injustices, à informer la population autochtone sur de nouvelles formes d’action comme les boycotts et les grèves et à y publier des prises de position comme celles de ces unités militaires indigènes qui refusent de combattre à Bali.
Il y aurait d’ailleurs beaucoup à dire à propos de cette guerre de Bali, raconter le prétexte dont les Hollandais se sont servi pour la déclencher (une histoire de bateau pillé), parler du roman de Vicki Baum (on lit des choses abracadabrantes sur le net à propos de ce roman : elle aurait reçu un manuscrit racontant toute l’histoire de l’hôte qui l’avait hébergée lors de son voyage à Bali, on y trouve des amours homosexuelles et beaucoup de sexe et de sang – d’ailleurs le titre allemand signifie Amour et Mort à Bali). Mais je ne voudrais pas recommencer une nième digression. Simplement ceci : Vicki Baum parle, paraît-il, de coutumes détruites par les Hollandais (en plus des massacres) et le regrette. Et les massacres ont été d’autant plus sanglants que les familles royales se sont présentées devant l’armée hollandaise avec femmes, enfants et suivants (on a même parlé de suicides collectifs). Mais parmi ces coutumes balinaises il y en avait une qui était absolument horrible : c’est le suicide – qu’il soit obligatoire ou non – des veuves. Dans un chapitre du Tome 2 de mon Voyage (à propos d’un des traducteurs des Mille et une Nuits, Richard Burton, qui a vu lui aussi pas mal d’horreurs en Inde) j’ai cité le terrible témoignage d’un Français, l’abbé J. A. Dubois, qui a vécu en Inde au début du XIXème siècle, qui a assisté à de nombreuses sutties et qui, après avoir vu comment une pauvre veuve, complètement droguée et paniquée, est traînée par sa famille trois fois autour du bûcher puis est obligée par les prêtres brahmanes d’y monter et de s’étendre sur le corps de son mari, avant que ces mêmes brahmanes y mettent le feu, dit ceci : « il faut avoir vécu longtemps et avoir beaucoup réfléchi sur la nature humaine pour ne pas s’étonner de pratiques aussi extravagantes ». Le plus incompréhensible, pour lui, ce sont « ces Brahmanes qui attachent tellement d’importance à la vie du plus insignifiant des insectes, qui sont remplis d’indignation et de pitié lorsqu’on veut abattre une vache et qui, là, assistent sans la moindre émotion et même avec une sauvage satisfaction, à une punition aussi injuste et aussi cruelle, infligée à des êtres innocents et faibles, soumis à des traditions barbares et hypocrites ». Or il se trouve que dans un petit livre déniché chez Kaïlash (n° 4037 Bernard Dorléans : Les Français et l’Indonésie du XVIème au XXème siècles, édit. Kaïlash, 2001) je trouve le témoignage d’un homonyme, Pierre Dubois, un Français fonctionnaire de l’administration hollandaise en place à Bali de 1827 à 1831, qui a assisté en 1829 à « la crémation du Roi de Den Pasar et de ses femmes encore vivantes ». Dans la scène qu’il décrit les veuves, les Bela, sont volontaires (mais sont-elles vraiment libres ? Et la scène est-elle moins horrible pour cela ?). Le père de la première Bela lui donne un kriss avec lequel elle s’entaille les bras et les épaules (pour montrer qu’elle n’a pas peur de la mort), recouvre son front avec son sang, puis rend le kriss à son père et se jette dans les flammes du bûcher qu’une demi-douzaine de brahmanes armés de torches avaient allumé auparavant. Et puis la deuxième Bela suit et agit de la même façon. La suppression de cette coutume barbare avait été donnée par les Hollandais comme une des raisons pour intervenir à Bali…     
Mais revenons à Minke. Il obtient deux soutiens importants, la Nyai qui le finance et un avocat hollandais libéral, mari de son amie, la fille de l’ancien résident de la Croix, qui l’assiste sur le plan juridique. Car il sera bien sûr attaqué, harcelé par des procès, soumis à des pressions de toutes sortes et même à des menaces physiques (le retour de son vieil ennemi, l’Eurasien Robert Suurhof de Surabaya). Il n’empêche : son journal deviendra très rapidement un grand succès et s’imposera comme le journal le plus important de toute la presse d’expression malaise (celle des Eurasiens et celle des Chinois).
On ne pourra pas en dire autant de l’association qu’il avait créée, Sarekat Priayi. Je n’ai pas l’intention de relater toutes les péripéties qui ont conduit à l’échec de cette association et à la création des autres car cela devient par moments un peu fastidieux. Même si on comprend que Pramoedya a voulu suivre autant que possible la vérité historique. De toute façon l’autre association que Minke (en fait celui qui lui a servi de modèle, Tirto Adi Suryo) a contribué à créer en 1908, Boedi Oetomo, mais dont il critiquait certains aspects (langue javanaise, appel aux membres de l’aristocratie, promotion d’écoles en langue néerlandaise), a survécu jusqu’en 1936. Quant à la Ligue des Commerçants musulmans, créée en 1911 et rebaptisée Ligue Islamique (Sarekat Islam) en 1918, elle est devenue le premier grand mouvement de masse des Indes néerlandaises. Pramoedya s’est énormément intéressé à Tirto Adi Suryo et lui a consacré, en plus du Quatuor de Buru , une biographie ainsi qu’une anthologie de ses écrits. Mais les deux ouvrages n’ayant jamais été traduits en anglais je ne peux que suivre ce qu’en dit le Professeur de Sydney.

 

Digression n° 6 (la dernière). Tirto Adi Suryo

On apprend d’abord que Tirto est né à Blora comme Pramoedya et comme le père de Pramoedya et que son année de naissance est la même que celle du père de Pramoedya (1880). En plus c’est à Blora qu’est enterrée la fille Kartini. Tirto avait le même titre de noblesse que Minke, Raden Mas. Il avait un grand-père régent de Blora, comme Minke. Il fait ses études secondaires dans la petite ville de Madiun alors que Minke les fait à Surabaya. Tirto suit comme Minke les cours de l’Ecole de Médecine de Batavia (de toute façon c’était la seule possibilité de suivre des études supérieures pour les Indigènes). Il apprend le hollandais, écrit des articles pour un journal hollandais, en devient même le rédacteur en chef et décide de quitter, comme Minke, l’Ecole de Médecine pour créer le premier journal appartenant à un Indigène. Il est rejoint par d’autres journalistes écrivant en malais, du Nord de Sulawesi, de Sumatra et du Centre Java. Il adopte le malais courant déjà utilisé par la presse chinoise et celle des Eurasiens, alors que les Hollandais voudraient imposer le malais éduqué ou malais de cour (il y avait donc déjà un certain aspect révolutionnaire dans le choix de la langue). Il adopte aussi l’écriture romaine, toujours dans un souci de modernité, bien que la majorité de ses lecteurs soient habitués à l’écriture arabe. Comme Minke encore il déteste les usages hiérarchiques des aristocrates et leur inféodation aux autorités hollandaises, attaque dans son journal la corruption des Hollandais, des régents et des fonctionnaires et défend les pauvres. Et comme Minke encore il s’intéresse au sort des femmes (la fille Kartini l’encourage) et lance également une publication féminine qui s’appelle Filles des Indes et à laquelle coopère une autre féministe qui avait créé des Ecoles Kartini dans la région de Bandung. Tirto crée aussi une maison d’éditions (en 1908) et écrit lui-même des nouvelles et de petits romans sentimentaux comme Nyai Ratna). Il attire des jeunes ambitieux et brillants dont un certain Marco Karkodikrono (le Marko du roman), fils de petits fonctionnaires, originaire de Cepu qui se trouve à 60 km de Blora (on reste toujours dans la même région), qui va créer ses propres journaux, s’intéresser au monde ouvrier, développer l’idée de nationalisme et continuer ainsi l’œuvre de Tirto. C’est le Marko que l’on retrouve dans le roman de Pramoedya. Le vrai Tirto va passer progressivement à l’arrière-plan, absorbé par les procès qu’on lui intente, les problèmes de censure et les difficultés financières de ses entreprises. Il meurt, pauvre, dans une banlieue de Batavia. Pramoedya pense qu’il a été empoisonné. Il suggère la même fin pour Minke dans le 4ème tome de son Quatuor de Buru.

 

Dernier retour au Tome 3

Dans son roman Pramoedya suit donc la réalité historique d’assez près mais y ajoute des éléments de fiction. Ainsi le même jour deux personnes viennent rendre visite à Minke au siège de son journal. Un personnage historique, Marko, qu’il engage et un personnage de fiction, la Princesse de Kasiruta. Elle est la fille d’un Rajah des Molluques que le Gouverneur général a exilé à Java. Minke en tombe amoureux, l’engage à son journal pour créer un  périodique pour femmes (et destiné à défendre leur cause) et l’épouse. Plus tard il va découvrir qu’elle a reçu une véritable instruction de combat de la part de son père. Or il commence à être attaqué par des bandes d’Eurasiens marginaux menés par son ancien ennemi Robert Suurhof et manipulés par la police. Ces attaques sont également dirigées contre les différentes implantations de la Ligue des Commerçants musulmans, surtout à partir du moment où la Ligue, sur l’instigation du journal, lance une campagne de boycott contre le Syndicat des Sucriers qui veut diminuer unilatéralement le prix payé pour la location des terres. Il gagne la bataille contre les Sucriers (les paysans ont commencé à incendier les champs de cannes à sucre) mais cela lui coûte cher, son journal est interdit pendant dix jours, et lors d’une nouvelle agression déclenchée contre lui, deux des agresseurs sont tués et Robert Suurhof gravement blessé. Or Minke a aperçu les tueurs dans la rue : c’étaient ses deux adjoints, dont Marko, et sa propre femme qui tenait un révolver !
Cela le perturbe grandement. « Ma femme est une tueuse ! ». Il va prendre des décisions malheureuses, laisser la direction du journal à ses deux adjoints, nommer un nouveau responsable pour la Ligue et décider de prendre du recul, voyager et prendre contact au nom de la Ligue avec les communautés malayophones de Malaisie et de Singapour. Et puis c’est la catastrophe : avant même qu’il ne soit parti, ses adjoints ont fait paraître un éditorial qui attaque directement le Gouverneur général. Il est arrêté par celui-là même qui prendra la parole dans le quatrième tome, le policier Pangenamann. Il est exilé pour 5 ans. Sa femme n’a pas le droit de le suivre. Et il ne reviendra que pour mourir, dans le 4ème Tome.

 

Tome 4. La Maison de Verre. Le pendant de Minke, l’anti-Minke : Pangemanann.

Pramoeya Ananta Toer : House of Glass, Trad. Max Lane, édit. Penguin, 1992 (le copyright de la publication originale en indonésien date de 1988).
Pangemanann est un Indigène parfaitement éduqué puisqu’il avait été adopté par un couple de Français puis emmené en France où il a suivi des études universitaires (à la Sorbonne). Il a épousé une Française et a deux enfants qui font des études en Hollande. Il est donc plus qu’un Indigène éduqué, il est un Indigène intégré. Sans compter qu’il n’est ni Javanais ni musulman, puisqu’il est originaire de Manado dans les Célèbes et qu’il est catholique (d’ailleurs les Indigènes d’Ambon dans les Moluques et de Manado avaient un statut spécial aux Indes néerlandaises). Il serait donc un peu trop simpliste de le considérer comme l’exact opposé de Minke. L’un étant tout blanc, l’autre tout noir. Il n’empêche. L’un, Minke, est celui qui se sert de son éducation pour se battre contre l’autorité coloniale et défendre ses semblables, alors que l’autre, parce qu’il est éduqué, devient l’outil du colonisateur pour juguler ceux qui sont aussi ses semblables et détruire Minke et son œuvre. Si Pramoedya continue, dans ce quatrième tome, à faire œuvre historique, s’appuyant sur la documentation qu’il a rassemblée, à nous raconter comment l’autorité coloniale cherche à contrôler l’évolution de la masse des autochtones (c. à d. ceux qui en émergent et leurs associations) et comment la conscience de leur état et l’idée même de nationalisme vient aux colonisés, c’est la description de la descente vers l’enfer de Jacques Pangemanann que je trouve particulièrement fascinante.
Dès le départ on sent le piège se refermer sur lui. Il est Policier, même Haut Commissaire de Police, un titre obtenu grâce à ses seuls mérites dans la répression du banditisme. Et puis il a fait des rapports, à la demande de son hiérarchie, sur l’évolution politique des Indigènes (leur réveil), sur les principaux leaders, dont Minke, sur leurs écrits, leur journal, leurs associations, et les dangers que cette évolution pourrait créer pour l’ordre établi, l’ordre colonial. Et dans ses rapports il est probablement allé encore plus loin : il a proposé les mesures qu’il faudrait prendre pour écarter ces dangers. Or c’est justement à cause de sa nature d’Indigène apprivoisé qu’on a fait appel à lui. Et c’est parce qu’il est un intellectuel qu’il s’est cru obligé de pousser son analyse et proposer les solutions. Et c’est parce qu’il a proposé des solutions qu’on lui demande maintenant de les appliquer et d’entrer dans l’action. Et parce qu’il a cinquante ans, qu’il a une famille dont il se sent responsable et qu’après tout il est fonctionnaire du Gouvernement hollandais et qu’il est de son devoir de le servir, qu’il accepte sa nouvelle tâche.
Pourtant il s’était déjà rendu compte lors de son activité antérieure que son rôle de policier pouvait être moralement discutable. Quand il avait anéanti le groupe de bandits qui avaient mis une région à feu et à sang, qu’il en avait tué le chef et nombre de ses acolytes et mis en prison les autres membres de la bande, il s’était rendu compte, après avoir interrogé les prisonniers, que leur révolte était uniquement causée par les nombreuses injustices que leur avait infligées un Européen de la région, spoliation de terres, exploitation, enlèvement de femmes, entre autres. Et le fantôme du chef de bande tué va bientôt le hanter la nuit dans son sommeil. En attendant on lui demande de mettre Minke hors d’état de nuire au moment où son journal incite au boycott des Sucriers. Il est obligé de s’appuyer sur une bande de hors-la-loi dont le chef est Robert Suurhof qui menacent Minke une première fois, sans succès. Puis il leur demande de l’éliminer physiquement, mais, pris de remords, il prévient la Princesse par un message anonyme. Ce qui, on l’a vu, amène la Princesse, à l’aide d’autres gardes du corps, à tuer deux des assaillants et blesser gravement Suurhof. Ce qui entraîne toute une chaîne de conséquences : Minke, s’apercevant que sa femme est une tueuse, abandonne les rênes du Journal à ses adjoints. Ceux-ci, dans un éditorial, attaquent gravement le Gouverneur général. Et celui-ci, van Imhoff, un homme froid et déterminé qui a succédé à van Heutsz, exile Minke. Sans inculpation et sans procès car le Gouverneur général a des pouvoirs spéciaux qui le placent au-dessus des lois. Et c’est encore à Pangemanann qu’échoie la tâche de conduire Minke, qu’il admire secrètement, jusqu’à son lieu d’exil à Ambon aux Moluques.
D’une manière ou d’une autre l’administration coloniale a réussi à éliminer Minke. Et, plus Pangemanann va étudier l’œuvre, le passé et la personnalité de Minke d’une part et l’évolution ultérieure de son œuvre et la personnalité de ses nombreux successeurs d’autre part, plus il va se rendre compte combien Minke était supérieur à tous ses pairs par son intelligence, sa vision et son intégrité morale. Et qu’en éliminant Minke on avait réussi à stopper, probablement pour plusieurs années, la marche en avant et la prise de conscience de la population indigène des Indes néerlandaises.
Au retour d’Ambon Pangemanann reçoit un sacré avancement : il est nommé Conseiller spécial pour les affaires indigènes au Secrétariat général du Gouverneur. Et obtient une augmentation substantielle de sa rémunération. Et va habiter l’ancienne maison de Minke car on ne l’a pas seulement exilé mais on a confisqué tous ses avoirs et fermé son journal. A partir de maintenant Pangemanann aura à surveiller tout ce qui se passe dans le monde des Indigènes, les associations, les mouvements sociaux, les hommes qui y jouent un rôle. D’une certaine manière ce rôle lui plaît, intellectuellement parlant. Il est invisible à tous comme l’est le dalang du théâtre d’ombres, alors que lui les voit tous ces hommes, comme s’ils étaient des marionnettes dans une maison de verre (d’où le titre, bien sûr). Il les voit et imagine ce qu’ils pensent et ce qu’ils projettent de faire. Mais en même temps il n’est pas dupe. Il a de moins en moins d’illusions sur le système colonial. « Pour les Européens tout ce qui est fait aux colonies est fait pour civiliser les Indigènes ». Voilà un slogan qui permet de tout justifier, se dit-il. Et c’est aussi l’opium qui endort les consciences. Il est littéralement déchiré, dédoublé. Il y a deux êtres en lui. L’un reste conscient, fidèle aux principes. L’autre agit : c’est celui qui ne pense qu’à sa survie, sa sécurité financière. Mais cela le détruit, détruit son ménage, détruit sa santé mentale. Sa femme ne le comprend plus, retourne en France avec ses enfants et finalement rompt tous les ponts, ne lui donnant même plus de nouvelles (alors que lui s’est justifié en se persuadant qu’il voulait assurer sa pension de retraité, c. à d. la sécurité financière de sa famille). Il va s’adonner d’autant plus à la boisson que sa femme l’a quitté. A la boisson et au sexe, fréquentant de plus en plus souvent une prostituée de luxe. L’alcoolisme le rend malade, lui donne des migraines et la nuit il a des cauchemars. Et plus tard encore, il va accepter de l’argent du Syndicat des Sucriers et va se sentir moralement encore plus bas.
Ce qui ne l’empêche pas de continuer à faire son travail. Ce qui donne l’opportunité à Pramoedya de faire œuvre historique pour la période qui va de 1911 jusqu’à la fin de la première guerre mondiale. On suit l’évolution des différentes associations qui avaient été créées par Minke lui-même ou sous son influence. Il y a la Boedi Oetoma (qui s’écrit aujourd’hui Budi Utoma après la dernière réforme d’orthographe) qui n’inquiète guère les autorités puisque ses membres sont en principe tous plus ou moins fonctionnaires et soutenus par les régents. La seule question qui se pose – puisque l’organisation avait pour but l’éducation des autochtones et donc la création d’écoles – c’est la question éternellement discutée au niveau des autorités : faut-il la pousser, cette éducation, ou non ? N’est-elle pas dangereuse par elle-même pour l’organisation coloniale ? Mais l’évolution économique et technique de la colonie rend cette éducation de toute façon nécessaire. Et la Boedi Oetoma va en créer des écoles et plus tard le nationalisme y fleurira (le père de Pramoedya était Directeur d’une de ces écoles dans les années 20).
Il y a l’autre Association créée par Minke, celle des Commerçants islamiques qui deviendra plus tard la Sarekat Islam (tout ceci est historique, on l’a vu). On essaye de la torpiller en interdisant aux fonctionnaires d’y adhérer, puis on trouve un autre moyen : diviser pour régner et c’est encore Pangemanann qui est chargé de mettre cette politique en œuvre en se servant de nouveau de hors-la-loi. On va monter des émeutes contre les Chinois et leurs commerces et les attribuer à la Sarekat des Commerçants musulmans. A propos de la question chinoise il est intéressant de noter deux faits. D’abord que la présence importante de Chinois ethniques en Asie du Sud-Est et le poids économique qui est le leur a souvent posé problème tout au long de l’Histoire. Soekarno lui-même a pris des mesures discriminatoires contre eux et a laissé se développer une propagande raciste. Et lors de mon premier voyage en Indonésie en 1970 on m’a raconté que « comme par hasard » parmi la masse des victimes des événements de 1965 il y avait un nombre impressionnant de Chinois. L’autre fait c’est que Pramoedya les a toujours défendus. Par humanisme ou parce qu’il les admirait. Et que c’est parce qu’il a osé lever sa voix pour les défendre qu’il a également fait de la prison sous Soekarno ! Et dans son Quatuor de Buru cela se sent. Le couple de jeunes Chinois nationalistes est peint avec beaucoup de tendresse. Et quand il parle des Chinois locaux, de leur organisation (qui a été la première aux Indes), de leur presse (en malais), de leur efficacité, mais aussi de leur honnêteté, dans leurs affaires, c’est toujours avec beaucoup de respect.
Une nouvelle organisation apparaît encore (et c’est toujours historique), celle lancée par un Eurasien, qui se dit descendant de Douwes Dekker, et deux Indigènes. Cet Eurasien qui apparaît déjà dans le tome 3 sous le nom de Douwager et qui avait vanté devant Minke le rôle important que les Eurasiens ont joué dans le développement des Indes néerlandaises, est dangereux à plusieurs titres. Il connaît l’Afrique du Sud et imagine que les Indes néerlandaises pourraient également se séparer un jour de la Hollande et devraient, en attendant, obtenir une certaine autonomie. Il est pour l’union entre Eurasiens et Indigènes. Et une fois leur Association créée, les trois leaders veulent créer un parti, le premier parti politique, le Indische Partij. Ils ne font pas long feu. Le Gouverneur van Imhoff décide immédiatement de les exiler. Et c’est encore Pangemanann qui est chargé de les arrêter en déployant une impressionnante force policière et militaire par crainte d’émeutes.
Parmi toutes les marionnettes qui s’agitent dans la maison de verre de Pangemanann il y en a deux qui attirent plus précisément son attention. Et bientôt son admiration. L’un est un personnage déjà cité, Marko (ou Marco) Kartodikromo. Dans le tome 3 il est décrit comme quelqu’un qui est d’origine populaire et qui vient à Minke d’abord comme garde du corps, puis comme homme à tout faire et bientôt se révèle comme un autodidacte doué qui a appris le malais et qui voudrait contribuer par des articles ou des nouvelles au journal. Minke en empêche la publication, les estimant dangereux politiquement, mais conserve les manuscrits dans un tiroir. Plus tard Pangemanann les récupère et l’une de ces nouvelles, probablement autobiographique, est reproduite au tome 4. Il est possible que ce texte soit basé sur une œuvre authentique car le vrai Marko est effectivement devenu non seulement un agitateur politique d’envergure mais aussi un écrivain reconnu. Il y raconte l’histoire de sa communauté de Cepu (à l’Est de Blora), l’agriculture forcée qui enlève « leur riz et leur âme » à ses grands-parents, le travail forcé dans les plantations d’indigo, le retour plus tard de son père à Cepu, la confiscation de leurs terres en faveur de propriétaires privés, le soulèvement de colère (le mouvement connu dans l’Histoire sous le nom de saminisme du nom de leur chef Samin), la découverte de pétrole qui chasse les paysans de leur terre une nouvelle fois, la vie misérable de son père, sa mort et sa dernière parole : « ils nous ont tout volé, ne sois pas leur esclave, va à Bandung, là il y a un homme qui a du cœur, travaille pour lui, il s’appelle Minke ». Marko est resté fidèle à Minke, mais a plongé dans la clandestinité. Pangemanann le cherche mais ne le trouve pas. Il sent simplement sa présence, sent qu’il bouge, qu’il agit en sous-main et pense même qu’il y a encore un autre personnage assis dans l’ombre et qui l’influence, l’autre assistant de Minke, Sandiman.
L’autre personnage que Pangemanann découvre, et bientôt admire, c’est une femme, un personnage réel elle aussi, Siti Soendari. C’est une nouvelle fille Kartini. Elle n’est pas fille de régent mais d’un fonctionnaire placé sous les ordres du régent. Comme la Kartini elle est éduquée et institutrice, mais elle s’engage bien plus en politique et prend la parole dans des réunions d’associations ouvrières que l’on peut déjà considérer comme des pseudo-syndicats. Pangemanann la fait bien sûr surveiller par les autorités locales qui prennent bientôt des mesures contre elle. Et comme dans le cas de la Kartini on cherche à la neutraliser en forçant son père à la marier. La menace est double : s’il ne contrôle pas sa fille son père perd son poste et sa pension et son frère qui fait des études en Hollande sera renvoyé. Mais Siti Soendari fait ce que Pramoedya aurait voulu que fasse la Kartini : elle résiste. Et son père, en admiration devant sa fille, vide son compte en banque, disparaît et aide sa fille à disparaître à son tour. Plus tard on la retrouvera en Hollande où elle sera rejointe par Marko. Johanna Lederer m’informe que Siti Soendari a effectivement existé, qu’elle a fait des études de droit en Hollande et qu’elle est devenue la première avocate indonésienne au cours des années 20.
La guerre mondiale se termine. Pendant la guerre, en Hollande, pour amadouer les Indigènes éduqués, on a parlé d’autonomie, puis de la création d’une Assemblée locale. Après la guerre l’Assemblée promise devient un simple Conseil. Un Conseil qui a le droit, comme il se doit, de conseiller. Et sur les 70 membres de ce Conseil, seuls 8 sont des Indigènes dont 3 sont nommés par le Gouverneur et dont deux sont des régents. Mais, entre-temps, les organisations se sont multipliées et les journaux aussi et cela commence à bouger un peu partout. Quoi qu’on fasse pour arrêter l’évolution, se dit Pangemanann, celle-ci fera son chemin. On ne peut arrêter l’Histoire. C’est probablement pour cela que Max Lane, dans sa préface au 4ème tome, dit que le héros de ce tome n’est pas Pangemanann mais l’Histoire. Peut-être.
Dernier acte pour Pangemanann : les 5 ans, durée normale de l’exil, sont écoulés, Minke est libéré et c’est Pangemanann qui est chargé de le réceptionner. Minke lui demande si sa liberté est totale. Elle le sera, lui répond Pangemanann, une fois que vous aurez signé ce papier où vous vous engagerez de ne pas entrer en contact avec aucune Association et de vous abstenir de faire de la politique. Jamais, explose Minke. De toute façon tout est politique, dit-il. Parce que tout être humain est lié aux autres êtres humains, ses semblables. Et tant qu’il y en a qui commandent et d’autres qui sont commandés, il y a politique. On pense bien sûr à Pramoedya à qui on a probablement dû présenter le même genre de déclarations à signer.
La fin est triste. Minke n’a plus d’argent, il découvre qu’on lui a tout pris, que sa maison appartient à Pangemanann, que sa femme a elle-même été exilée, que son avocat a été renvoyé en Hollande, que ses anciens amis ont disparu ou ne veulent plus le voir (on a fait circuler des rumeurs, le rendant responsable des déconvenues financières de l’Association et de l’agression des Chinois). Et puis il est malade. Le médecin qui le voit a été menacé de mort s’il ne lui dit pas qu’il a simplement la dysenterie alors qu’en réalité il a été empoisonné (Pramoedya est persuadé que Tirto a été empoisonné mais il n’y a aucune preuve à ce sujet). Il meurt. Tout est fini.
A Ambon Minke avait écrit ses Mémoires. Ce sont les trois premiers tomes de ce récit. Mais ses surveillants avaient fini par lui voler ses manuscrits et les ont remis à Pangemanann. Le quatrième tome a été écrit par celui-ci car il voulait que l’on sache, que ses enfants sachent, qui il était en réalité. Et quand, la guerre finie, la Nyai qui s’était mariée avec le Français Jean Marais et qui était partie s’installer en France, revient aux Indes, c’est encore Pangemanann qui lui montre la tombe de Minke. Et quand la Nyai voit que l’on a souillé sa stèle de peinture au goudron et qu’elle lui demande : « C’est vous ? », il lui répond : « Non, au contraire, j’y  apporte régulièrement des fleurs ». « Mais tout le reste c’est vous ? », lui demande la Nyai. « Oui », dit-il. Et un peu plus tard il lui fait porter les manuscrits des 4 tomes. Car il accepte d’être jugé. « Considérez-moi », avait-il écrit quelque part dans son manuscrit, « comme le représentant d’une génération d’Indigènes défaite. Défaite par la force et le pouvoir coloniaux ». Et c’est probablement ce que pense Pramoedya. Pangemanann aussi était une victime du système.

 

En guise de conclusion…

Pourquoi consacrer autant de pages à cette œuvre de l’écrivain d’un pays qui n’éveille pas beaucoup d’intérêt en France et consacrée à une période vieille de plus d’un siècle ? Est-ce un chef d’œuvre majeur de la littérature mondiale ? Peut-être pas, même si ses personnages sont bien attachants et que l’on ressent continuellement la présence émouvante de l’auteur, sa culture humaniste, son amour du petit peuple, sa tendresse pour les femmes, pour les mères (j’aurais dû parler des nombreuses rencontres entre Minke et sa mère, elle qui ne comprend pas ce que veut faire son fils, elle qui est une Javanaise aristocrate de haute culture, mais qui l’aime et l’accepte, alors que lui lui exprime à chaque fois l’immense amour qu’il lui porte, ce même amour intense que Pramoedya portait à sa propre mère). Et puis il y a le souffle du conteur. Mais aussi celui du dramaturge. Car c’est bien un drame qu’on nous présenté. La tragique histoire d’un homme broyé par une machine, celle du colonisateur. Et avec l’homme c’est tout un peuple qui est broyé, un peuple qui n’est pas encore conscient de ce qu’il est, conscient de sa force. Et puis pour les Indonésiens d’aujourd’hui c’est bien évidemment un excellent rappel sur la façon dont l’idée du nationalisme s’est développée, sur tous les tâtonnements qui ont été nécessaires pour arriver à définir ce que les différentes ethnies et les différentes couches sociales pouvaient avoir en commun, sur la compromission des classes privilégiées de l’époque, et sur certaines oppositions qui n’ont pas disparu à l’époque actuelle, entre ethnies, religions et classes sociales entre autres. Car la période dans laquelle se déroule l’histoire qui nous est contée dans les quatre tomes du Quatuor de Buru, et qui va des années 1890 à la fin de la première guerre mondiale, est une période cruciale pour l’Asie de l’Est. L’ère Meiji a déjà commencé en 1868 mais c’est en 1894 que le Japon envahit la Mandchourie et c’est en 1905 que ce pays asiatique vainc un pays européen, la Russie. La Révolte des Boxers date de 1900, et dès les premières années du nouveau siècle la nouvelle génération de Chinois fait mûrir l’idéal nationaliste chinois pour finalement réussir à établir la République de Sun Yat-sen en 1911. Et les Philippines voisines, on l’a vu, se révoltent contre leurs colons espagnols et établissent la République en 1899.
Mais pour nous aussi, Européens, il est utile de nous pencher sur cette histoire et de réfléchir à notre responsabilité ou plus simplement à notre nature. Voilà qu’avant les horreurs dont nous avons été les acteurs au XXème siècle (deux guerres mondiales les plus sanguinaires de toute l’histoire humaine et entre elles les fascismes et le génocide des juifs) et après la grande honte de l’esclavagisme pratiqué pendant près de trois siècles, il y a nos aventures coloniales. Certains y ont vu des aspects positifs. Et il y en a probablement eu. D’une certaine manière on pourrait dire que l’unité de l’Indonésie s’est faite grâce aux guerres sanglantes conduites à Aceh et Bali par le général van Heutsz et sa mainmise sur toutes les îles éloignées de l’archipel. Et la colonisation hollandaise a bien évidemment laissé quelques héritages heureux, infrastructures, industrialisation, législation, modernité, culture aussi peut-être. Mais les colonisations européennes ont été également la cause d’énormes souffrances infligées aux populations indigènes. Et de l’humiliation du racisme. Et, quand on étudie l’histoire coloniale hollandaise, on a quelquefois l’impression que ce qui caractérisait leur racisme c’est qu’il était institutionnalisé. Comme allait l’être un peu plus tard l’apartheid que les Boers allaient installer en Afrique du Sud après leur défaite face aux Anglais. D’ailleurs on constate, en lisant Pramoeyda, qu’il y avait pas mal de liens entre la Hollande des Indes et les Boers (mais il y avait une grande différence : les Boers étaient en grande majorité membres de sectes intégristes, rejetés par leur pays d’origine, et tirant leur supériorité de la certitude qu’ils avaient d’être les Elus, alors que les Hollandais des Indes, pragmatiques comme peuvent l’être les Hollandais, freinaient tout travail missionnaire parce qu’ils savaient que cela créerait la révolte dans un pays musulman à 90%). Mais on voit aussi qu’il y a de nombreux Hollandais qui sont révoltés par certains abus du système colonial et qui le critiquent. Et c’est tout à l’honneur de Pramoeyda de montrer également ces aspects-là tout en analysant aussi toute l’ambiguïté de la politique éthique (officialisée par une loi de 1901) et de la politique dite d’ « association » inventée par un certain Snouck Hurgronje. Quant à nous Français nous pouvons nous sentir fiers de voir toute l’importance que tous ces nationalistes asiatiques, philippins, chinois et indonésiens attachaient à notre Révolution et au slogan affiché sur toutes nos mairies : Liberté, Egalité et Fraternité. Ce qui ne nous a pas empêchés de faire comme les autres en Indochine…
En réfléchissant à toute cette histoire je me suis demandé pourquoi il n’y a pas plus de livres d’histoire comparative comme il y a une littérature comparative. Cela m’intéresserait beaucoup de pouvoir consulter une telle histoire, l’histoire comparée du colonialisme européen en Asie, celle des quatre grands, Angleterre, Espagne, France et Hollande…

Post-scriptum : Je signale quand même aux Maisons d’édition françaises que le Quatuor de Buru a été entièrement traduit en allemand – à partir de l’indonésien – dès 1987 pour le premier tome avec le très beau titre de « Jardin de l’Humanité », Garten der Menschheit, chez l’éditeur Rowohlt à Hambourg. En 1994 pour le deuxième, Kind aller Völker, et en 2002 pour le troisième, Spur der Schritte, les deux chez Unionsverlag à Zurich. Enfin en 2003 pour le quatrième, Haus aus Glas, chez Horlemann Verlag à Unkel/Rhein (trois maisons d’édition mais un seul et unique traducteur). Et il en est de même en Hollande, me signale Johanna Lederer, où les Editions de Geus ont publié les 4 tomes avec les titres Aaerde der mensen, Kind van alle volken, Voetsporen et Het glazen huis.   

(janvier 2011)

Note (2012) : Cette note, un peu plus condensée et sans les digressions, est disponible sur mon site bibliotrutt.com (Carnets d'un dilettante) sous le titre Le Quatuor de Buru de Pramoedya Ananta Toer. Elle peut être téléchargée soit en version PDF soit en version e-pub (pour IPAD). 



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