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Tome 6 Insulinde (A-Z)
Tome 6 : G comme Goll. Les Chansons malaises d'Yvan Goll

(Extrait de mon Bloc-notes 2010. Chansons malaises, bio d'Yvan Goll, la Revue Banian: considérations de Georges Voisset sur la malayinité du poème, sa traduction en malais)

Yvan Goll pae R. R. Junghans
C’est dans l’Histoire du genre Pantoun de Georges Voisset que j’ai vu mentionner pour la première fois le nom de ce poète (voir n° 3784 Georges Voisset: Histoire du genre Pantoun, édit. L'Harmattan, Paris, 1997). Les images du pantoun, disait Voisset, ont influencé pas mal de poètes. Et parmi les bribes de poèmes qu’il y citait il y avait celui-ci, extrait des Chansons malaises d’Yvan Goll, que j’avais trouvé très émouvant (et bien dans l’esprit malais) :


Je suis la trace sombre
Que ton canot marque dans l’eau

Je suis l’ombre soumise
Que ton palmier projette à son pied

Je suis le petit cri
Que pousse le perdreau
Atteint par tes balles


Et puis, plus tard, Georges Voisset, ayant découvert sur le site de mon Voyage ma note sur le pantoun (et sa comparaison avec le tanka japonais), m’invite à une soirée à la Librairie Ishtar, rue du Cardinal Lemoine, où il présentait son dernier livre, un livre qui est aussi le premier d'une nouvelle collection, la collection du Banian, voir : n° 3968 Georges Voisset: Le chant à quatre mains – Pantouns et autres poèmes d’amour, édit. Collection du Banian, Paris, 2010. Le Banian est également une Revue semestrielle éditée par l’Association franco-indonésienne Pasar Malam dont la Présidente est Johanna Lederer. Ne pouvant me rendre à Paris pour cette occasion j’y ai délégué ma fille Francine qui en est revenue avec le livre de Voisset qu’il m’avait dédicacé et le dernier numéro de Banian, un numéro passionnant pour moi parce qu’il était en grande partie consacré à la traduction, ses pièges et ses plaisirs (en relation avec l’Indonésie et la Malaisie bien sûr). Les problèmes liés à la traduction m’intéressent tout particulièrement parce que, comme je l’ai dit à Voisset plus tard, les traducteurs et les vrais bilingues sont les seuls à être vraiment conscients du fait que chaque langue est un monde à soi (George Steiner parlait d' « alternities of being ». Chaque langue, disait-il, crée un monde différent, chaque langue offre sa propre lecture de la vie. En voyageant d’une langue à l’autre, dit-il encore, on éprouve avec émotion cet incroyable besoin de l’esprit humain de s’échapper vers la liberté. Voir ma note dialecte alsacien, bilinguisme, multilinguisme dans mon Voyage).
Dans ce numéro de Banian, numéro 8, daté de décembre 2009, et dont le thème était Traduction et interprétation. Vices et vertus de la loyauté et de l’infidélité, Yvan Goll est cité dès le début de l’éditorial de Johanna Lederer : Yvan Goll, dit-elle, poète alsacien né en 1891, disait qu’avoir deux langues, c’était avoir deux vies. Et puis on y trouve une brève biographie du poète (je découvrirai plus tard, sur le net, une bio bien plus détaillée d’Albert Ronsin). De son vrai nom Isaac Lang, né dans les Vosges, à St-Dié, père alsacien, représentant en tissus, de Ribeauvillé, mère lorraine (famille juive de Metz), il s’installe à Metz avec sa mère à la mort prématurée de son père en 1898, prend la nationalité allemande en tant que né d’Alsaciens-Lorrains, étudie à Strasbourg, puis partage la vie des écrivains et artistes de Berlin. En 1914 il s’installe en Suisse, y fréquente pacifistes français et allemands (et l’Alsacien Hans Arp), y rencontre sa future femme Claire Studer (qu’il épouse en 1921) et continue à écrire poésies, pièces de théâtre et même romans, en langue allemande. En 1933 il est interdit en Allemagne en tant que juif, pacifiste et socialiste, abandonne la langue allemande pour la française, quitte l’Europe en 1939 pour les Etats-Unis, devient trilingue, y publie une revue littéraire, Hémisphères, puis revient en France, se remet à l’allemand (« repris par le charme de la langue », écrit-il) et meurt en 1950 de leucémie. Je ne veux pas entrer dans tous les détails de sa biographie. Il n’empêche qu’on ne peut qu’être admiratif devant quelqu’un qui n’a pas seulement été un simple bilingue, mais un véritable écrivain bilingue. Même s’il semble éprouver une certaine prédilection pour l’allemand. Ce qui n’est pas étonnant pour quelqu’un qui a vécu dans cette langue dès sa jeunesse et a participé à la vie culturelle particulièrement excitante de l’Allemagne des années 20. Il me fait penser à un autre écrivain alsacien, René Schickelé. Lui aussi a d’abord écrit en allemand. Dans les années 20. La trilogie Das Erbe am Rhein date des années 25-28. Et il ne s’est mis au français qu’à la fin de sa vie après son départ de l’Allemagne nazie avec le Retour. C’est un peu le drame de l’Alsace. C’était déjà le cas après le rattachement de l’Alsace à la France en 1648 (et de Strasbourg 30 ans plus tard) : la langue dominante est restée l’alsacien et le lien culturel avec la langue « de culture » justement, l’allemand, était brisé. Alors que l’Alsace avait été une région qui avait joué un rôle éminent dans l’histoire littéraire de l’Allemagne, tout à coup, elle ne va plus jouer aucun rôle du tout dans l’histoire littéraire française. Et l’histoire va se répéter au XXème siècle. L’Alsace devient allemande en 1870 et le reste pendant près de 50 ans. Une fois de plus l’élite littéraire est déboussolée. Elle a envie de continuer à écrire dans la langue dans laquelle elle a été éduquée. Pas simple dans le contexte de l’époque. Où l’on voit que le bilinguisme de naissance peut aussi avoir quelques inconvénients.
Mais Yvan Goll est lui un vrai Européen. Incroyable tous les écrivains et artistes allemands et français qu’il a fréquentés. Il a même boxé Breton, ce que certainement beaucoup d’autres exclus du surréalisme auraient aimé faire ! Incroyable aussi toutes les traductions qu’il a réalisées, probablement pour gagner sa vie ! Ainsi c’est lui qui traduit l’Or de Cendrars en allemand et l’Arc de Triomphe d’Erich Maria Remarque en français.
Le hasard fait qu’immédiatement après avoir reçu ce fameux numéro de la Revue Banian, le libraire Gangloff de Strasbourg m’envoie une liste de livres qui vont être vendus aux enchères à la Salle des Ventes de Strasbourg-Entzheim et j’y trouve plusieurs écrits de Claire et Yvan Goll. Je rate celui qui était peut-être le plus intéressant de la série : les poèmes d’amour croisés de Claire et d’Yvan Goll illustrés par Chagall et récupère trois œuvrettes d’Yvan en langue allemande : n° 3962 Dythiramben (édit. Kurt Wolf Verlag, Leipzig, s. d., probablement 1918), n° 3963 Der neue Orpheus (édit. Die Aktion, Berlin-Wilmersdorf, 1918, avec un portrait d’Yvan Goll) et n° 3961 Die Unterwelt (les Bas-Fonds, édité par S. Fischer-Verlag, Berlin, en 1919). Pas enthousiasmant. Les deux premières m’ont paru un peu trop sentimentales et naïves. La troisième comporte quelques poèmes intéressants (la cocotte, l’infanticide, les nourrissons, les canaris qui s’ennuient le dimanche après-midi, prière à un chien, la fenêtre, fenêtre qui luit dans la nuit, très beau poème, etc.) mais la plupart très noirs. On est bien loin des douces Chansons malaises. Car entre-temps j’ai réussi à trouver leur édition originale grâce au net (chapitre.com) : n° 3667 Ivan Goll : Chansons malaises, Chansons de Manyana, jeune fille malaise, Editions Poésie et Cie, Paris, 1935 (Mon exemplaire est dédicacé par Yvan Goll à Pierre-Jean Jouve).
Elles sont au nombre de 40. Celle du perdreau atteint par tes balles est la première. Georges Voisset en avait sélectionné 12 pour le dernier numéro de Banian, probablement celles qu’il avait trouvé les plus belles. Parmi elles la plus érotique de toutes, même si les deux premiers vers rappellent l’ère coloniale, la chanson 25 :


Mon ami travaille
 A la plantation de caoutchouc

Toute la journée il caresse les gommiers
Il se drape dans leur ombre verte
Et tâte leurs corps nus
Mais brusquement il enfonce son couteau
Et fait jaillir le sang des troncs trahis
Puis ses mains redeviennent douces
Et pansent amoureusement
La plaie qui pleure

Toute la nuit auprès de moi
Il recommence la même besogne


Les 40 chansons sont des chants qui expriment la passion amoureuse de la femme pour l’homme. C’est étrange pour un poète-homme. Un peu machiste, non ? Il est vrai que les biographes nous apprennent qu’Yvan Goll a rencontré, en 1931, une autre femme, encore une Allemande, la poétesse Paula Ludwig, en est tombé éperdument amoureux et que cette liaison a duré 8 ans, avant qu’il se réconcilie à nouveau avec Claire et parte en Amérique avec elle. Alors, peut-être ces Chansons malaises veulent-elles montrer à Claire que c’est Paula qui est tombé amoureuse de lui et pas l’inverse…
Dès le deuxième poème s’installe l’excitation de l’attente amoureuse :


On entend pousser les jeunes lianes
On entend la douce respiration des palmiers
La vanille bleue ne dort pas
Les fleurs de cannelle agitent leurs parfums
Et le ciel pose son oreille de géant
Contre la terre
Pour écouter si tu viens


Et cela continue avec le quatrième :


A ton approche toute la nuit frissonne
Les murs bougent
Le jasmin sent plus fort
La mer respire plus vite
Et le vent excité
Arrange mes cheveux
Comme tu les aimes


La chanson 8 non citée par Voisset reprend cette idée de vouloir n’être que l’ombre de son amant, idée déjà présente dans la chanson d’ouverture :


Je ne voudrais être
Que le cèdre devant ta maison
Qu’une branche du cèdre
Qu’une feuille de la branche
Qu’une ombre de la feuille
Que la fraîcheur de l’ombre
Qui caresse ta tempe
Pendant une seconde


Où ai-je déjà entendu cette complainte : je ne voudrais être que l’ombre de ton ombre, me suis-je demandé. Mais chez Jacques Brel, bien sûr, dans Ne me quitte pas :



Ne me quitte pas
Je ne vais plus pleurer
Je ne vais plus parler
Je me cacherai là
A te regarder
Danser et sourire
Et à t’écouter
Chanter et puis rire
Laisse-moi devenir
L’ombre de ton ombre
L’ombre de ta main
L’ombre de ton chien
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas


Beau poète, mon ami Brel. Lui aussi. Même progression que chez Goll. Et l’inquiétude s’installe aussi dans les Chansons de Manyana, la jeune fille malaise. Elle s’installe insidieusement. Déjà dans le chant 14 :


Je suis la terre
Que tu laboures
Pour semer le riz et la joie

De ta tête ruisselle le soleil
Mais quand tu jettes l’ombre
J’ai froid comme une morte

Un jour en me creusant
Tu trouveras ta tombe


Comme si on ne pouvait vivre au paroxysme du bonheur, du bonheur amoureux, sans ressentir un court instant le poison froid de la peur.
Le chant 16 se termine par ces vers :


J’ai peur
Quand tes lèvres amincies
Se taisent


Le plus inquiétant : le cauchemar du chant 23 :

 

Cette nuit un condor
Vola dans ma chambre

Il battait lourdement
De ses ailes de bronze
Je sentis sur mon corps
Son ombre brune

Au réveil une plume noire
Gisait sur mon cœur


L’espoir renaît pourtant. Il m’aime toujours puisqu’il se retourne sur le chemin pour me revoir encore (Chant 31) :


J’ai grimpé dans le néflier
Pour suivre ta course
Vers la montagne bleue

J’ai vu ta route à travers les rhododendrons
Des nuées de perruches blanches
S’élevaient comme une poussière
Autour de tes pas

Et lorsque tu passas le dernier col
J’ai vu dans un nuage
Ton ombre retournée vers moi


Mais ensuite les signes du malheur s’amoncellent. Chant 34 :


Le sorcier m’a jeté
Son mauvais œil

Une main de brume
Emporte ma tête

Je me sens lourde lourde
De malheur


Chant 35 :


Dieux : Arrachez les yeux de mon visage
Qui s’écarquillent sans le voir
Coupez mes mains restées vides
Tranchez mes bras inutiles
Arrêtez mes pieds curieux
Et mes jambes trop rapides
Qui n’ont plus de but


Chant 37 :


Quelque part fleurit l’épice amère

Quelque part est perché l’oiseau aveugle

Quelque part souffle le vent noir

Quelque part se lève l’ombre glacée


Chant 39 :


J’habite le corps d’une morte
Toute ma joie s’en est allée

Seuls les fauves continuent à rôder
Flairant la charogne de mon cœur


Pour se terminer avec ce Chant 40 :



Et plantez
Devant ma case abandonnée
Le cyprès noir
Le doigt
De la mort

 

Qu’y a-t-il de malais dans ces poèmes magnifiques, se demande Voisset dans une note de Banian, intitulée : A propos de Manyana. Quelques réflexions sur la traduction. C’est la question que je me suis posée également. Ou plutôt : d’où lui est venue cette inspiration ? Quel lien a-t-il eu avec la Malaisie ? Le fameux roman de Henri Fauconnier qui porte ce titre a eu le prix Goncourt cinq ans avant la publication des Chansons malaises. Yvan Goll l’a certainement connu. C’est un livre qui a eu un retentissement important à l’époque (déjà à cause de la personnalité de l’auteur, rescapé de la guerre de 14, planteur, ruiné, et installé en Tunisie pour écrire son livre). Un livre qui contenait, pour la première fois, un grand nombre de pantouns, ce qui a dû frapper le poète Goll. Les biographes nous apprennent aussi que Claire et Yvan Goll ont travaillé pendant trois ans à rassembler des poèmes contemporains du monde entier, poèmes réunis dans une Anthologie publiée dès 1922 sous le titre Les Cinq continents. Alors peut-être y ont-ils découvert des poètes que les images malaises avaient déjà inspirés. Et la dédicace manuscrite d'Yvan Goll qui se trouve à la première page de mon exemplaire des Chansons malaises dit ceci: "A Pierre-Jean Jouve, ces mélodies d'îles de plus en plus lointaines en sincère hommage". De toute façon, dit Voisset, c’est une « concoction d’images », images d’un univers des îles, inspiré aussi bien de la Réunion, de Madagascar, de tout l’Océan Indien que de l’Indochine « avec ses buffles, sa vanille, son anis ».
J’avoue que, pour ma part, cela n’a pas une grande importance. La poésie n’a pas besoin d’authenticité. Il n’empêche que les observations de Voisset sont intéressantes parce qu’elles ont trait à la traduction. Cinq des Chansons malaises ont été traduites en indonésien par Chrisvivany Lasut. Or c’est en les traduisant en langue indonésienne-malaise que l’on est bien obligé de constater que la « malayité » du poème est imaginaire et qu’il lui faut substituer une malayité authentique, la lui restituer. On perd quelque chose (par exemple l’image du cyprès méditerranéen qui est pointu comme un doigt et qui planté dans nos cimetières du midi symbolise la mort). Mais on y gagne autre chose. Ce que la traductrice va inventer pour trouver un équivalent et qui va rendre à la belle Manyana sa culture soi-disant d’origine. Ce n’est pas le fameux gagnant-gagnant de Ségolène, c’est le perdant-gagnant de Georges Voisset !

(juin 2010) 



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