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Tome 3 : Notes 12 (suite 4): Culture régionale, dialecte alsacien, bilinguisme, multilinguisme
(Revues régionalistes, légendes alsaciennes: Stoeber; études dialectales: Lévy, dictionnaire Martin; poésie dialectale: les Matthis; déclin du dialecte: étude Veltman; nécessité du bilinguisme, éloge du multilinguisme: Steiner)
 

Le particularisme nourrit le particularisme. Au XIXème siècle l’Alsace a connu une véritable explosion d’études sur l’histoire locale, le folklore et la langue. L’Alsace, par le travail réalisé dans ce domaine, souvent par des amateurs passionnés, dépasse de loin toutes les autres provinces de France.
Ces études ethnologiques ont besoin d’un support, d’où la naissance de revues régionalistes. La première et la plus ancienne de ces revues était la Revue d’Alsace, parue dès 1834. Je détiens une quinzaine de collections annuelles de cette publication telle que celle-ci:

35) n° 3223 Revue d’Alsace - Publication mensuelle historique, littéraire, artistique, industrielle, agricole, économique et administrative, publiée sous la direction d’un comité, Colmar, 1850.

Le libraire Gangloff de Mulhouse qui est encore à la tête d’un stock important de ces publications m’a assuré que c’était la plus ancienne de toutes les revues régionalistes de France. Le gérant de la librairie Guéguenaud, rue de l’Odéon à Paris, grand spécialiste parisien du régionalisme, m’a confirmé le fait. Pourtant les débuts de la Revue ont été difficiles et elle a dû interrompre plusieurs fois sa publication. Ce n’est qu’à partir de 1850 qu’elle arrive à s’établir durablement sous la direction de Joseph Liblin qui s’assure le concours de collaborateurs éminents tels que Charles Schmidt (le spécialiste des Cathares, des mystiques rhénans et du dialecte strasbourgeois), Michel Lévy (qui s’est intéressé à l’histoire des Israélites en France et en Alsace) et le fervent et érudit historien de la Cathédrale, l’avocat Louis Schneegans (heureux temps où les médecins, avocats et notaires s’intéressaient plus à la culture qu’à leur métier et à ce qu’il pouvait leur rapporter!). La Revue, qui était francophone, arrive même à survivre après la terrible épreuve de 1870. Elle défend le maintien de la langue française en Alsace et donne des nouvelles de l’ancienne patrie à tous les Alsaciens déracinés. Non seulement elle continue à paraître, toujours en français, pendant tout le temps de l’Empire germanique, mais... elle existe encore aujourd’hui!
J’ai trouvé un certain plaisir à feuilleter ces vieilles publications. On y trouve de tout, des études très sérieuses qui n’ont quelquefois rien à voir avec l’Alsace (les Femmes dans la poésie grecque, les Etudes sur les religions comparées de l’Orient, la Marie Stuart de Schiller, la dramaturgie de Lessing, les Scythes). D’autres visitent les anciens champs de bataille de la Plaine d’Alsace: celui où César a vaincu le Germain Arioviste ou alors ce fameux Champ du Mensonge où se rencontrent Louis le Débonnaire, en provenance de Worms, et ses trois fils félons, Lothaire, l’Italien, qui a franchi les Alpes avec le Pape dans ses bagages, Pépin qui vient d’Aquitaine et qui est entré dans la plaine en passant par la trouée de Belfort et Louis le Bavarois qui a franchi le Rhin. La bataille mémorable qui a lieu en 833 sur ce Champ du Mensonge entraîne la déchéance du débonnaire Louis qui est fait prisonnier (ainsi que sa femme et son jeune fils Charles) et la division de l’Empire en trois parties. C’est peut-être là l’origine lointaine de toutes les guerres qui vont suivre entre l’Est et l’Ouest et ravager notre pauvre province!
Mais on trouve aussi dans la Revue des études beaucoup plus plaisantes. Ainsi je note en 1862 - déjà - une note désabusée sur la centralisation intellectuelle de la France: «Si vous causez de son pays avec un Allemand», y lit-on, «qui soit en veine de confiance, il vous dira volontiers qu’une chose manque à l’Allemagne, c’est un Paris. Et beaucoup de Français, s’ils descendaient au fond de leur pensée secrète, vous confesseraient qu’il y a quelque chose de trop en France, c’est Paris.»
Et puis Auguste Stoeber nous parle une première fois (Revue de 1856) du fameux Klapperstein, cette pierre qui est encore aujourd’hui accrochée sur la façade de l’Hôtel de Ville de Mulhouse. Klappern, en allemand, c’est le bruit fait par la cigogne de chez nous quand elle fait claquer sans arrêt son long bec rouge. Et c’est par analogie que l’on appelle ainsi le bruit que fait une troupe de femmes qui se disputent! Car il faut dire qu’à l’époque il y avait des femmes qui se battaient entre elles, qui médisaient et qui calomniaient et même des qui voulaient avoir le dernier mot quand elles discutaient avec leurs maris. C’est grâce au Klapperstein que ce genre de femelles n’existe plus dans notre bonne province. Car on les punissait en le leur accrochant au cou et en les obligeant à traverser toute la ville dans leur plus simple appareil! Auguste Stoeber a publié bien plus tard une étude plus complète et plus érudite sur ces pierres de la honte qui existaient paraît-il aussi en France (Michelet en parle) et dans toute l’Allemagne (voir Jakob Grimm à ce sujet). Voir n° 2613 August Stöber: Der Klapperstein nebst ähnlichen Strafarten für mündliche oder thätliche Beleidigungen und die Bestrafung des Fluchens und Gotteslästerung im Elsass - Beiträge zur älteren Rechts- und Sittenkunde, 2ème édition, Brüstlein & Comp. Mulhouse, 1876). Dans cet ouvrage Stoeber montre qu’il existe un lien entre ces pierres de la honte et une punition plus ancienne et plus cruelle: la lapidation. En fait la punition du Klapperstein constituait déjà un progrès de la civilisation. On pourrait peut-être proposer à ce salaud de Tariq Ramadan, le prédicateur suisse qui continue à prêcher la charia mais serait enclin à accepter un moratoire sur la lapidation des femmes, de faire lui aussi ce saut dans l’évolution et remplacer cette peine, définitivement, en terre musulmane, par notre Klapperstein. La municipalité de Mulhouse qui a aujourd’hui une bonne connaissance de l’Islam serait probablement prête à lui mettre sa pierre à disposition!
Mais là où je me suis vraiment régalé c’est en lisant l’histoire de l’ancienne Alsace à table qui a paru en 11 suites dans la Revue depuis 1853 jusqu’en 1862, année au cours de laquelle elle a été publiée sous la forme d’un livre (un livre réédité tout récemment, il me semble). C’est Charles Gérard, un avocat de la cour d’appel de Colmar qui s’éclate, en nous racontant dans un style rabelaisien mais avec beaucoup d’érudition, la façon dont mangeaient nos ancêtres. Nos ancêtres qui semblent avoir été tous des Gargantua, mais des Gargantua fines bouches, si j’ose dire. Ainsi il prétend que l’ancienne Alsace a connu 42 sortes de pâtés. En fait on faisait des pâtés avec tout, même avec l’écureuil, «le folâtre et adroit écureuil, le plus charmant de nos rongeurs». C’est dans la vallée de Sainte-Marie-aux-Mines qu’on avait l’habitude de perpétrer ce crime. Et ce vieil hypocrite de Gérard de s’exclamer: «Hélas! Il est excellent! J’ai beau soupirer, j’en ai mangé.»
Mais le roi des pâtés c’est bien sûr le foie gras d’oie. Gérard n’est pas un inconditionnel de l’oie elle-même. Il en fait peu de cas, de l’oie grasse grillée. «L’oie, dit-il, n’a droit à nos plus solennels hommages que si nous ne voyons plus en elle que l’admirable machine qui élabore et produit la succulente substance connue sous le nom de foie gras». Ce n’est pas la nature, dit-il encore, c’est l’homme, c’est la civilisation qui a su faire ces pâtés dont la puissance a tant influé sur le destin des empires. Car Rome, dit-il encore, avait trouvé le secret pour faire grossir cet organe au moment même où l’Empire avait atteint son apogée (c’est un signe!). Et avec le déclin, avec la barbarie, le secret disparaît. Pas pour tous, dit-il. Ce sont les juifs qui en sont devenus les dépositaires. «Mais leur haine patiente (et justifiée quand on pense à tout ce qu’ils ont subi - c’est moi qui commente) confisque cette jouissance pendant 12 siècles.» Il ne dit pas comment le cuisinier (Close, un Normand) du Maréchal de Contades trouva le secret (par les juifs de Metz?), mais raconte comment Close affermait la matière première, l’entourait d’une douillette de veau haché, la couvrait d’une croûte et finalement eut l’idée de la parfumer d’une truffe (car il y avait des truffes en Alsace à l’époque, dans la forêt de la Hart, moins colorées et moins parfumées que celles du Périgord, il faut bien le reconnaître - elles devaient ressembler aux truffes italiennes). Puis à l’approche de la Révolution Close prend sa liberté, tombe sous le charme d’une veuve alsacienne et s’installe rue de la Mésange. Et puis un autre cuisinier, Doyen, libéré pour les mêmes raisons, s’installe rue du Dôme et fait concurrence à Close. Le Théâtre d’agriculture d’Olivier de Serres publié en 1808 raconte en détail comment les Alsaciens gavent leurs oies. «Cette description, dit encore Gérard, est la peinture fidèle des tortures auxquelles la gourmandise soumet encore aujourd’hui ce malheureux volatile. Mais que peut faire la pitié contre la sensualité et l’appât du gain?». Et puis viennent tous les successeurs glorieux de Close et de Doyen: Jahl, Fritsch, Muller, Blot, Artzner, Hummel, Henry.
Et Brillat-Savarin raconte qu’à l’apparition d’un «gibraltar» de foie gras de Strasbourg «toutes les conversations cessèrent, les attentions se fixèrent... et quand les assiettes... eurent passé, on vit se succéder sur toutes les physionomies... le feu du désir, l’extase de la jouissance, le repos parfait de la béatitude». Et dire qu’il y a encore aujourd’hui des Français qui croient que le foie gras a été inventé au Périgord et qui ne font guère de différence entre foie d’oie et foie de canard!
Et puis Gérard continue pêle-mêle à célébrer les fruits, les épices, la choucroute («traversée» par le cochon), le gibier (il y avait encore des ours dans les Vosges au moment de la Révolution? J’ai peine à le croire), les poissons (le saumon du Rhin exporté à Paris), les fromages (le Munster si renommé depuis fort longtemps), les repas des chanoines, ceux des mariages, ceux des enterrements, les lois de tempérance, la mauvaise influence des protestants sur la gastronomie, les habitudes de table... et bien sûr le vin, ce vin d’Alsace qui était déjà exporté dans le monde entier alors que celui de Bourgogne ne sortait pas de sa province et qui était loué par tous, sauf par Erasme qui était venu soigner ses calculs à Bâle et qui prétendait que c’était le vin d’Alsace qui était responsable de ses douleurs néphrétiques. Pourtant, Gérard est formel là-dessus: C’est à cause des vignobles alsaciens que Louis le Germanique exigea que l’Alsace entre dans son lot. La voilà donc l’origine de tous nos maux! Et puis Gérard finit par une observation qui me paraît très judicieuse: le seul homme, ou du moins le seul chef de famille, que le Dieu de la Bible, c. à d. le Dieu des juifs et des chrétiens et qui, en principe, est aussi celui des musulmans, a sauvé du naufrage universel, est Noé, un homme qui a largement démontré la vénération qu’il portait à ce breuvage divin. Alors pourquoi cette condamnation chez Mahomet? C’est que Mahomet était un fanatique, un barbare. Attention, c’est Gérard qui le dit, pas moi. Je n’ai pas envie que l’on lance une fattah sur ma tête!

36) n° 2204 Elsässische Neujahrsblätter 1844-48, im Vereine mit ihren Freunden herausgegeben von August Stöber und Friedrich Otte, édit. Verlag der Schweighauser’schen Buchhandlung, Bâle, 1844-48.
37) n° 3227 Alsatia, Jahrbuch für elsässische Geschichte, Sage, Alterthumskunde, Sitte, Sprache und Kunst, herausgegeben von August Stöber - 1850 (zweite Ausgabe der Neujahrs-Stollen), édit. J. P. Rissler, Mulhouse, 1851.
38) n° 2212 Alsatia, Neue Beiträge zur elsässischen Landes-, Rechts- und Sittengeschichte, Sage, Sprache und Literatur - 1875-1876, herausgegeben von August Stöber, édit. E. Barth, Colmar, 1876.
39) n° 2213 August Stöber: Neue Alsatia, Beiträge zur Landeskunde, Geschichte, Sitten- und Rechtskunde des Elsasses, ausgewählt aus 50 Jahren literarischer Thätigkeit des Verfassers 1834-1884. Schlussband der Alsatia, édit. S. Petry, Mulhouse, 1885.

Pendant que la Revue d’Alsace poursuit son bonhomme de chemin francophone, Auguste Stoeber lance de son côté une revue germanophone, l’Alsatia. En fait il avait déjà fait une tentative dès 1844 avec les Neujahrsblätter (feuilles du Nouvel An) en coopération avec un ami journaliste de Mulhouse, Frédéric Otte (de son vrai nom Georges Zetter). Les Neujahrsblätter étaient beaucoup plus littéraires que la Revue et contenaient essentiellement de la poésie, des nouvelles et - déjà - des contes populaires. Puis Stoeber commence une nouvelle revue, en 1850, l’Alsatia, qui durera jusqu’en 1876. J’en ai pratiquement une collection complète, à part les années 1851, 1856 et 57. La première année il en était le collaborateur unique. Le volume de 1876, qui annonce la fin de l’Alsatia, comporte une nomenclature (Gesamtregister) de tous les articles parus depuis l’origine. Et en 1885 paraît à titre posthume (Auguste Stoeber est mort en 1884) un dernier exemplaire rédigé à nouveau entièrement par lui et qui constitue en même temps un résumé de tous les travaux qu’il a publiés au cours de sa vie.

Auguste Stoeber

L’un des plus fidèles collaborateurs de Stoeber est Louis Schneegans qui contribue également, en français, à la Revue d’Alsace. L’ancien avocat finira comme archiviste de la Ville de Strasbourg. Il meurt assez jeune, à 46 ans, ce qui est bien malheureux car il aurait bien aimé avoir le temps de publier une histoire générale de la Cathédrale. Il avait fait de nombreuses recherches à ce sujet, été en relation avec les spécialistes allemands des cathédrales mais aussi avec Mérimée qui était alors le grand maître des Monuments historiques en France. Schneegans avait même mis la main sur des plans authentiques d’Erwin von Steinbach, le créateur du chef-d’oeuvre strasbourgeois. Dans le numéro de 1852 de la revue Alsatia Schneegans déterre une histoire bien curieuse, celle du Roraffe de la Cathédrale (Affe = singe, ror de l’ancien allemand rohren ou de l’anglais roar = hurler. En allemand moderne le verbe subsiste pour désigner le brame du cerf. Il s’agit donc d’un singe hurleur). J’en avais déjà entendu parler à propos du prédicateur Geiler et des réformateurs luthériens qui avaient protesté contre ce scandale, ce véritable sacrilège.
En effet le Roraffe était un personnage (une statue, une image?) qui pouvait bouger (ou du moins ouvrir et fermer sa gueule comme pour crier ou pour bâiller silencieusement) situé devant le grand orgue et derrière lequel se plaçait le lundi de Pentecôte un joyeux plaisantin qui pouvait d’ailleurs être un jeune clerc. Et alors le Roraffe commençait à se déchaîner au moment même où les gens de la campagne entraient avec fanions et chants dans le nef de la Cathédrale: hurlant, s’esclaffant, se moquant des paysans, chantant des chants obscènes. Et ce manège continuait, paraît-il, pendant toute la messe et même toute la journée. Et il est bien possible que la bouffonnerie du Roraffe ne se limitait pas au lundi de Pentecôte et qu’au moins les mimiques et les bâillements continuaient à amuser les foules tout le reste de l’année. Il semble que l’origine de cette tradition remontait au XIVème siècle. En tout cas elle durait encore à l’époque de Geiler puisque celui-ci fait à plusieurs reprises appel au Conseil des 21 de la ville (le dernier appel date de 1501) pour qu’il abolisse cette coutume scandaleuse. Schneegans s’étonne du fait que les agissements du Roraffe aient pu durer plusieurs siècles, distrayant les fidèles, désacralisant les lieux et le culte et que l’Eglise ait laissé faire, d’autant plus que d’autres abus étaient apparus, les cérémonies nocturnes célébrées dans la Cathédrale étant devenues de véritables bacchanales! Il le met sur le compte de la dualité de l’homme où cohabitent lumière et obscurité, foi et doute, respect et irrespect. D’un autre côté, dit-il encore, cela montre aussi la puissance de l’Eglise de ce temps puisqu’elle se permet de tolérer de telles libertés sans que cela l’affaiblisse le moins du monde. Sur ce point je ne suis pas d’accord avec Schneegans: c’est bien parce qu’il s’est élevé contre certaines compromissions de l’Eglise que Luther a connu le succès que l’on sait. Moi je crois plutôt que le peuple avait un besoin vital de se défouler et que l’ancien paganisme n’était pas mort (la coutume du carnaval s’est même maintenue jusqu’à aujourd’hui) et que l’Eglise, dans sa sagesse, le savait et ménageait des soupapes à son peuple.
Mais je n’en ai pas fini avec ce Roraffe, ce singe hurleur. Alors qu’il se croyait le maître absolu des lieux, voici qu’un horloger génial crée une horloge astronomique et y place un coq qui, tous les jours à l’heure de midi, bat des ailes trois fois et tend son cou et lance son cri.
Et la foule entière se presse autour, admire le coq et abandonne le singe! Alors le singe s’en prend au coq et celui-ci lui répond. C’est le chant épique du combat entre le Roraffe et le gallinacée, une histoire que l’on croyait perdue et qu’a retrouvée, en fouillant dans ses vieux grimoires, l’archiviste de Colmar, Wendling, telle qu’elle est rapportée, toujours dans notre revue Alsatia, en l’année 1874. A mon avis c’est quand même le Roraffe qui a gagné, car comme le rapporte le chroniqueur des horloges de la Cathédrale, ce fameux coq que l’on peut admirer aujourd’hui au Musée de l’Oeuvre Notre-Dame à Strasbourg ornait la première des trois horloges de la cathédrale, celle qui avait été érigée entre 1352 et 1354 et qui avait cessé de fonctionner après un siècle de marche donc bien avant les interventions de Geiler (voir n° 2948 L’Horloge Astronomique de la Cathédrale de Strasbourg par Alfred Ungerer, fabricant d’horloges à Strasbourg et successeur de Schwilgué, en collaboration avec MM. A. Danjon et G. Rougier, Astronomes à l’Observatoire de Strasbourg, édit. Société Astronomique de France, Paris, 1922).
Dans ma publication de l’Alsatia de 1852 j’ai aussi trouvé une histoire contée par Stoeber et qui m’avait enchanté dans ma jeunesse. Parce que c’est une histoire d’amour et d’amitié, qu’elle se passe dans mes Vosges et que les héros qu’elle décrit sont semblables aux anciens héros des sagas islandaises. C’est le fameux combat du Wasigenstein, le rocher vosgien, tiré d’une des plus anciennes des épopées germaniques, le Walthari-Lied, tellement ancienne qu’à l’origine elle avait été écrite en latin par un moine de l’abbaye de St. Gallen en Suisse. Les romantiques allemands recherchaient ce retour au Moyen-Âge et redécouvraient avec beaucoup de ferveur ces anciennes épopées. Jakob Grimm avait d’abord publié la version latine de l’Historia Waltharii avant que le poète rhénan Karl Josef Simrock en donne la première version en langue allemande dans son Heldenbuch (le Livre des Héros) sous le titre: Walther und Hildegunde. C’est celle-ci qui est à la base du texte de Stoeber. Le Walthari-Lied fait partie de ce cycle de chants épiques qui célèbrent la lutte entre Huns et Germains. Simrock avait d’ailleurs également transposé en allemand moderne le Nibelungen-Lied (avec les félicitations de Goethe) ainsi que ce Dietrich de Berne (Vérone) dont j’ai déjà parlé.
Etzel (Attila), le terrible Roi des Huns, veut lancer ses hordes contre les Germains lorsque ceux-ci, plutôt que de lui livrer bataille, acceptent de lui payer tribut et lui envoient en garantie, à sa cour, trois otages: Hagen le fameux héros du Roi des Francs (aussi appelés Burgondes) de Worms, Hildegonde, la fille unique d’un autre Roi Franc qui règne en Bourgogne, et Walther, le fils du Roi des Wisigoths d’Aquitaine. Hagen et Walther se lient d’amitié et Walther tombe amoureux de la belle Hildegonde. A la mort du Roi des Burgondes, son fils Gunther refuse de continuer à payer le tribut. Hagen, averti à l’avance, s’évade, aidé par Walther. Plus tard, Walther, revenant victorieux d’une guerre menée pour le compte des Huns, offre une grande fête pour célébrer la victoire, soûle toute l’armée des Huns et s’enfuit en emmenant la belle Hildegonde et une partie du trésor d’Etzel.
Le couple traverse le Rhin pas loin de Worms et donne en cadeau au passeur un beau poisson qu’ils avaient encore pêché dans le Danube. Le passeur l’apporte à la Cour, le poisson est servi à la table royale, Hagen reconnaît qu’il s’agit d’un poisson du Danube, on appelle le passeur qui raconte ce qu’il a vu et que plusieurs chevaux étaient lourdement chargés de ce qui pourrait bien être un trésor. Le cupide Roi Gunther, contre l’avis de Hagen, décide de poursuivre immédiatement les deux fugitifs pour leur ôter leur trésor.
Walther, pour ne pas trop fatiguer sa belle, se hâte lentement et Gunther et ses preux arrivent à le rattraper dans les Vosges. Mais Walther s’est solidement barricadé sur un rocher, le fameux Wasigenstein, qui ne peut être escaladé que d’un côté et seul un chevalier à la fois peut combattre le valeureux Walther. Gunther exige bien sûr que Hagen aille se battre mais celui-ci refuse obstinément de rompre son serment d’amitié (alors que dans les Nibelungen ce même Hagen est un méchant traître, l’assassin de Siegfried). Gunther lance l’un après l’autre tous ses preux contre Walther mais celui-ci tue tous les dix, l’un après l’autre, soit en les transperçant soit en les décapitant. Alors Gunther se tourne encore une fois vers Hagen qui est assis tristement sur son bouclier. Et Hagen, finalement, se laisse convaincre, d’autant plus facilement que parmi les dix preux tués se trouvait son neveu chéri. Mais il conseille la ruse et Gunther et lui font semblant de partir. Le lendemain Walther se remet en route mais trouve bien vite sur sa route les deux chevaliers burgondes qui l’attaquent de concert. Mais Walther est un fameux guerrier. Le combat dure toute la journée. Walther coupe la jambe de Gunther «jusqu’à la hanche». Hagen coupe le bras droit de Walther. Et Walther a encore la force, avec son bras gauche et son épée hunique, à transpercer l’oeil droit de Hagen, ouvrant en même temps son front, sa joue et sa lèvre et faisant sauter six dents d’un coup. Alors les deux héros s’assoient à même le sol, la belle Hildegonde soigne leurs blessures et leur donne à boire. Ils plaisantent encore. Hagen se moque de Walther et de son bras perdu, prédit qu’à l’avenir tous les Goths, pour lui plaire, vont devenir gauchers et Walther prédit à Hagen que, borgne, il sera roi parmi les aveugles et lui conseille de préparer une bouillie de farine et de lait: ainsi il pourra à la fois calmer les douleurs de son oeil et manger le seul plat qui convienne à partir de maintenant à sa bouche édentée. Puis ils soulèvent Gunther, le Roi unijambiste, et l’assoient sur son cheval, Hagen part avec lui pour retourner à Worms et Walther et sa fiancée vont retrouver les leurs et préparer leurs noces.
Grimm, rapporte Stoeber, pensait que le Wasigenstein se trouvait tout au fond de la vallée de la Bruche. Je sais bien que ce n’est pas vrai: le Wasigenstein est là où se trouve la ruine du même nom, près de Obersteinbach, pas loin de Lembach et du Jaegerthal, dans un petit vallon sur les pentes du Schlossberg d’où s’élancent soudain d’immenses roches de grès rose que couronnent encore aujourd’hui les ruines de deux châteaux forts. C’est ce que confirment les spécialistes d’aujourd’hui, voir: n° 2241 Guy Trendel - Dr. Henri Ulrich: Châteaux des Vosges et du Jura alsacien, Editions des Dernières Nouvelles, Strasbourg, 1969. Je connais bien ce coin et j’adorais grimper sur ces rochers et en explorer les ruines. Et lorsque Annie est venue pour la première fois en Alsace, rendre visite à ma famille à Haguenau, c’est à la ruine du Wasigenstein que je l’ai conduite. Et c’est là que nous avons renouvelé notre serment d’amour ainsi que l’avaient fait, il y a bien longtemps, le preux Walther et la belle Hildegonde!
Mais on trouve aussi dans l’Alsatia de nombreux contes et légendes d’Alsace et les résultats des premières recherches de Stoeber tels cette étude sur les animaux monstrueux (1850) ou celle qui s’intéresse à la signification de la couleur rouge dans les contes et les mythes (1885: le rouge est la vie, la passion, mais aussi le sang, la mort, la couleur du diable). Auguste Stoeber et son frère Adolphe s’étaient intéressés aux contes et légendes très tôt: ils en avaient déjà publiés dès 1836 dans les Alsabilder, puis Auguste Stoeber avait édité son fameux Elsässisches Sagenbuch, en vers, en 1842. Mais après avoir rencontré les frères Grimm en 1846 ils changent d’attitude et traitent la collecte de contes d’une manière plus scientifique. Mais je vois qu’il faut que je vous parle de la famille Stoeber.

40) n° 2162 Karl Walter: Die Brüder Stöber, zwei Vorkämpfer für das deutsche Volkstum im Elsass des 19. Jahrhunderts, édit. Alsatia, Colmar, 1942.
41) n° 3294 Marie-Louise Witt - Pierre Erny: Les Stoeber, poètes et premiers folkloristes de l’Alsace, édit. Jérôme Do. Bentzinger, Colmar, 2002.
 
Karl Walter a écrit son ouvrage pendant l’occupation allemande et cherche (au moins dans le titre) à récupérer les Stoeber et en faire des pro-Germains. Ce qui n’est certainement pas le cas. Auguste Stoeber était un libéral en politique, a salué la révolution de 48 et détestait Napoléon III. Cela m’étonnerait qu’il ait eu plus de sympathie pour l’Empereur d’Allemagne. Et c’est son père Ehrenfried qui a commis ces vers qui caractérisent bien l’état d’esprit des protestants alsaciens de ce XIXème siècle:
«Meine Leier ist deutsch, sie klingt von deutschen Gesängen
Liebend den gallischen Hahn, treu ist, französisch, mein Schwert.»

(Ma lyre est allemande, elle résonne de chants allemands - Mais mon épée est française et fidèle. Elle aime le coq gaulois.)
La famille Stoeber avait de nombreux juristes et théologiens parmi ses ancêtres. Ehrenfried était en principe notaire, mais s’est beaucoup plus intéressé à la littérature et même à la politique: il était libéral, passionné par la Révolution, détestait Charles X. Mais il fréquentait aussi les milieux intellectuels allemands, était ami du poète Hebel, était lui-même poète, auteur dramatique en dialecte, et déjà folkloriste. C’est lui qui a écrit les vers de cette chanson que mon père disait être notre hymne national:
«Unn’s Elsass, unser Ländel
Es isch meineidi scheen
Mer hewwe’s fest am Bändel
Mer lon’s bi Gott! nitt gehn»
(Notre Alsace est notre pays - Elle est si belle à notre coeur - Nous la tenons bien fort par ses rubans - Et par Dieu nous ne la lâcherons jamais)
Et aussi:
«Das Rheinland ist mein Vaterland,
Das Elsass drinn sein Diamant»
(La Rhénanie est ma patrie - l’Alsace en est le diamant)
Les deux frères Auguste et Adolphe sont pasteurs tous les deux mais si Adolphe le reste jusqu’au bout, un pasteur plutôt conservateur et qui menace ses brebis des feux de l’enfer, tout en continuant à sacrifier à sa muse, Auguste est à l’écoute des gens du village, s’intéresse à leur parler, à leurs légendes, à leurs coutumes. Il devient bientôt Directeur d’école, puis professeur de littérature allemande, écrivain et journaliste. Et puis en 1846 les deux frères sont invités par leurs amis poètes, badois et wurtembergeois, Schwab et Uhland, à participer à un congrès de germanistes à Francfort. Et là ils vont rencontrer pour la première fois Jakob et Wilhelm Grimm et avoir de longues conversations avec eux. Les frères Grimm étaient très intéressés par les contes et légendes alsaciennes. En 1814, déjà, Jakob Grimm s’était arrêté à Strasbourg en revenant de Paris et avait récolté auprès de la fille du Strasbourgeois Schweighäuser (helléniste et professeur à l’Université) la légende de la géante du Nideck qu’il avait intégrée dans ses contes et que le fils d’émigré français Adalbert von Chamisso avait mise en vers. Et les frères Grimm vont faire d’Auguste Stoeber un véritable folkloriste.

42) n° 2612 August Stöber: Elsässisches Sagenbuch, édit. G. L. Schuler, Strasbourg, 1842.
43) n° 2434 August Stöber: Die Sagen des Elsasses, zum ersten Mal getreu nach der Volksüberlieferung, den Chroniken und anderen gedruckten und handschriftlichen Quellen gesammelt und erläutert, édit. Scheitlin und Zollikoser, St. Gallen, 1852.
44) n° 2203 August Stöber: Elsässisches Volksbüchlein - Kinderwelt und Volksleben, Liedern, Sprüchen, Räthseln, Spielen, Märchen, Schwänken, Sprichwörtern, u. s. w. 2ème édition, édit. J. P. Risler, Mulhouse, 1859.
45) n° 2167-68 August Stöber: Die Sagen des Elsasses, getreu nach der Volks-überlieferung, den Chroniken und anderen gedruckten und handschriftlichen Quellen gesammelt, neue Ausgabe besorgt von Curt Mündel, 1. Teil Ober-Elsass - 2. Teil Unter-Elsass, édit. J. H. Ed. Heitz (Heitz und Mündel), Strasbourg, 1892 et 1896.
46) n° 2422 Wilhelm Hertz: Deutsche Sage im Elsass, édit. A. Kröner, Stuttgart, 1872.
47) n° 2433 Fritz Bouchholtz: Elsässische Stammeskunde, édit. Eugen Diederichs Verlag, Iéna, 1944.
48) n° 2170 - 72 Paul Stintzi: Die Sagen des Elsasses, gesammelt nach der Volksüberlieferung und gedruckten Quellen, tomes 1 à 3, édit. Alsatia, Colmar, 1928, 29 et 40.

L’influence des frères Grimm sur les Stoeber est manifeste: il suffit de comparer l’édition de 1842 et celle de 1852. Les légendes publiées dans la 1ère édition sont toutes en vers. Elles sont d’ailleurs d’origines diverses: les trois Stoeber bien sûr, des collaborateurs comme Fr. Otte (pseudonyme de Georges Zetter), Daniel Hirtz, Gustave Muhl, Christophorus (pseudonyme de Jean-Georges Stoffel) mais aussi des poètes allemands comme Schiller, Uhland, Arnim. Et bien sûr Chamisso avec la fameuse géante du Niedeck chère à ma tante:
«Burg Nideck ist im Elsass der Sage wohlbekannt...»
Mais dès la deuxième édition, celle de St. Gallen, les légendes sont toutes en prose, racontées sans fioritures, avec indication des sources et commentaires. Et dès le titre on assure que les légendes sont rapportées «suivant la tradition populaire». D’ailleurs l’ouvrage de 1852 est dédié à Jakob Grimm et dans sa préface Auguste Stoeber s’excuse d’avoir, dans le passé, fait passer son enthousiasme poétique avant la rigueur scientifique. Il se réfère à la leçon donnée par Jakob Grimm dans sa Mythologie allemande (voir n° 2066 - 68 Jakob Grimm: Deutsche Mythologie, 4ème édition préparée par Elard Hugo Meyer, tomes 1 à 3, édit. Ferd. Dümmlers Verlags-buchhandlung - Harrwitz und Gossmann, Berlin, 1875 - 78). C’est dans la préface au deuxième tome que Grimm dit qu’il faut «toucher la légende populaire d’une main chaste», qu’il ne faut pas la violer sinon «ses feuilles se recroquevillent et perdent leur parfum». Et Stoeber compare les légendes à des monuments vivants, témoins de l’identité populaire et de l’histoire de son évolution.
Au cours des années 1890 les légendes de Stoeber ont été rééditées et complétées par Curt Mündel, un Allemand originaire de Silésie, arrivé un peu par hasard en Alsace à l’âge de 20 ans, et tombé tellement sous le charme qu’il s’y est fixé pour toujours. Devenu l’associé de l’éditeur strasbourgeois Heitz, il est surtout connu pour son Guide Vosgien publié en 1881 et rédigé en collaboration avec le Président du Club Vosgien, Julius Euting. Ce guide a connu un énorme succès, car en même temps que l’on s’intéresse au folklore et à la langue, on s’enthousiasme pour la nature, pour la botanique et pour la randonnée. Un premier guide avait déjà paru en Allemagne en 1873 (dont l’auteur était un certain A. Schnicker), mais son véritable prédécesseur était Flore d’Alsace - Guide du Botaniste-Touriste à travers les Vosges et l’Alsace dont l’auteur est le docteur Kirschleger et dont la publication de la deuxième partie du troisième volume est saluée dans la Revue d’Alsace de 1860. Il faut dire que l’étude de la flore locale est restée longtemps une tradition en Alsace. Ma tante me racontait que mon grand-père maternel partait souvent seul, le dimanche, une sacoche en bandoulière, «botaniser» dans les Vosges.
En même temps que les contes et les coutumes on commençait à recueillir les chansons populaires (c’était d’ailleurs l’objet principal du fameux Des Knaben Wunderhorn de Achim von Arnim et Brentano, ouvrage déjà cité). C’est ainsi que Mündel publie également un recueil de chansons populaires d’Alsace qu’il dédie à Auguste Stoeber: n° 2432 Elsässische Volkslieder, gesammelt und herausgegeben von Curt Mündel, édit. Karl J. Trübner, Strasbourg, 1884. Mais j’ai trouvé une autre collection de chansons populaires publiée pratiquement en même temps par un certain Jean-Baptiste Weckerlin: n° 2430 - 31 J.-B. Weckerlin: Chansons populaires de l’Alsace, Tomes 1 et 2, édit. Maisonneuve & Cie, Paris, 1883. L’ouvrage de Weckerlin est supérieur à celui de Mündel à plusieurs titres: beaucoup de ses chansons sont en alsacien, alors que celles de Mündel sont toutes en allemand, et Weckerlin ajoute aux textes originaux une traduction française ainsi que la notation musicale des airs qu’il a recueillis en même temps que les paroles. Ce Weckerlin est un personnage curieux: c’était le fils d’un industriel de Guebwiller tellement fou de musique qu’il a préféré s’exiler à Paris et tirer le diable par la queue plutôt que de prendre la succession paternelle. Il a d’ailleurs fini par épouser la fille d’une chanteuse d’opéra et est devenu un compositeur renommé.
Je me demande si la ville de Guebwiller n’est pas particulièrement propice à la musique. J’ai moi-même un grand-oncle, un Bohly de Guebwiller, qui a fini par entrer dans l’Anthologie des compositeurs de Musique d’Alsace sous la mention suivante:
«Bohly, Joseph (1889 Montreux-Vieux - 1967 Guebwiller) - Instituteur et chef de choeur, Joseph Bohly a joué un rôle important dans le mouvement des chorales d’Alsace. Il laisse de nombreuses oeuvres de musique chorale.»
Mais revenons aux contes et légendes d’Alsace. Finalement, entre 1928 et 1940, c’est le Mulhousien Paul Stintzi, professeur d’histoire et de géographie, qui reprend une dernière fois les contes et légendes de Stoeber et les complète de son côté. C’est cette édition que l’on trouvait dans ma jeunesse dans pratiquement toutes les bibliothèques alsaciennes.
Les Allemands se sont eux aussi intéressés à nos contes et légendes et c’est comique de les voir se les approprier, en conclure que l’Alsace est allemande, qu’elle était opprimée par la France et - quel soulagement - enfin l’humiliation a cessé et la réunion est faite avec le grand peuple allemand. Et le plus fanatique des deux n’est pas forcément le nazi de 1944. Hertz qui écrit en 1872 est encore plus haineux. Mais c’est quand même Bouchholtz qui atteint le sommet du ridicule lorsqu’il explique que certains contes qui mettent en scène des fées sont totalement étrangers au génie alémanique et ne peuvent provenir que de sources françaises: leur ton est frivole, érotique. La belle fée française, dans toutes ses variantes, détruit le bonheur conjugal, elle est la maîtresse secrète et incite à l’infidélité!
Si j’ai quand même mentionné ces deux auteurs c’est qu’ils commencent à classer les contes en types et à analyser leur nature. Car si quelqu’un s’imagine qu’il va trouver dans les contes et légendes d’Alsace des contes merveilleux, des contes de fées tels que ceux que j’ai étudiés dans le tome 2 de ce Voyage, il risque d’être cruellement déçu. On trouve de tout dans ces contes sauf une autre Belle au Bois dormant. On y trouve de la tradition païenne (des géants, des nains, des gnomes, des chasses sauvages, des nixes, des fées, des dieux germains, des héros anciens, des Nornes), des légendes historiques ou religieuses (de rois et de reines, de chevaliers et de châteaux, de guerres, de la peste, d’armées fantômes, de saints, de couvents, d’églises, de la cathédrale de Strasbourg, de cloches, du diable, d’âmes en peine) et des histoires de superstition ordinaire (esprits, revenants, sorcières, animaux fantastiques, trésors enfouis, etc.). Moi ce qui m’intéresse dans tout cela c’est tout ce qui rappelle le temps des païens, des anciens Germains, ou des Celtes ou même, pourquoi pas, des Romains. Je trouve fantastique que des restes de ces anciens mythes ou des anciennes épopées ou des anciennes coutumes aient pu survivre pendant tant de siècles et résister à la christianisation!
J’aimerais analyser tous ces contes les uns après les autres, rechercher tout ce qui rappelle ces temps mythiques, pas seulement dans ces légendes où le lien avec l’ancienne mythologie est évident, mais aussi là où les dieux anciens se cachent derrière les figures chrétiennes, derrière le diable, les sorciers, les animaux monstrueux. En m’appuyant sur cette somme qu’est la Mythologie allemande de Grimm. Si j’en avais les moyens et le temps. Ah, que le temps me manque! Que le temps me manque! Je ne sais même pas si je pourrais finir mon Voyage, ce Voyage autour de ma Bibliothèque!
On retrouve d’ailleurs les mêmes traces dans certaines comptines recueillies par Stoeber et dont il avait fait une première publication dès 1842 (environ 250 comptines), puis une deuxième plus complète en 1849 (Elsässisches Volksbüchlein). J’ai déjà signalé celle que je connaissais et qui mentionne les 3 Nornes. Il y en a une autre, encore plus mystérieuse, dont je me souviens également: «’s isch en Engele an d’r Wand...». Il y a un ange sur le mur, il tient une pomme rouge dans la main, il voudrait la cuire, n’a pas de four, voudrait la couper, n’a pas de couteau, une souris vient y mordre, une vache vient le regarder, une chèvre, etc. Dans certaines versions il y a un couteau qui tombe du ciel, lui blesse le pied, il va chez le barbier, le barbier n’y est pas, une souris balaie la maison, un chat regarde par la fenêtre, il y a un petit bonhomme sur le toit, qui se moque et qui rit... On trouve bien sûr le même genre de comptines en français (voir p. ex. n° 2588 Les Comptines de langue française, recueillies et commentées par Jean Baucomont et alia, 13ème édition, édit. Seghers, Paris, 1970), et on comprend bien que la recherche de la rime enfantine pousse souvent à la fantaisie la plus débridée (comme l’écriture automatique, technique surréaliste), mais qui est cet ange sur le mur? Et ce petit bonhomme farceur sur le toit?
Il y a encore beaucoup d’autres comptines du recueil de Stoeber qui me rappellent mon enfance:
«Schlof, Kindele, schlof,
D’r Vadder huetet d’Schof...»

(Dors mon enfant, dors, ton père garde les moutons...)
«Dis isch d’r Düme, Der schiddelt Pflüme...
(en comptant les doigts: voilà le pouce, celui-là secoue le prunier, celui-là les ramasse...)
«Heile, heile Säje...»
(pour consoler l’enfant qui s’est fait mal...)
«Maikäfer, Maikäfer, fleij...»
(Hanneton, vole...)
Mais il n’y a plus de hannetons. Ces hannetons que nous attrapions en secouant les arbres au beau mois de mai et que nous mettions dans des grosses boîtes d’allumettes pour les libérer en pleine salle de classe. En avez-vous vus récemment, des hannetons? Ils ont été exterminés par les pesticides. Et le dialecte est mort aussi. Et les comptines avec.
Il est vrai que les contes, les légendes, les comptines seraient morts de toute façon. La société s’est urbanisée, il n’y a plus de paysans, il n’y a plus de grands-parents et il y a la télé. Mais on a encore eu le temps de recueillir tous ces trésors avant qu’ils ne disparaissent définitivement. Et là il faut bien reconnaître qu’on a eu la chance d’avoir un Stoeber et que ce Stoeber ait été influencé par les romantiques allemands et ait pu s’appuyer sur les Grimm. Car dans le reste de la France on a eu presqu’un siècle de retard sur les Allemands dans le domaine des études des mythes, légendes, contes, coutumes et croyances populaires. Même si on a eu des précurseurs comme Cosquin, Paris, Bédier, etc. Mais le véritable travail de collecte n’a commencé que plus tard. Le Folklore de France de Sébillot date du début du XXème siècle (1905-07), voir n° 2375 - 78 Paul Sébillot: Folklore de France, édit. G. P. Maisonneuve et Larose, Paris, 1969 (reprint). Les travaux folkloriques d’Arnold van Gennep datent des années 1930 (voir n° 2370 et suivants Arnold van Gennep: Manuel de Folklore français contemporain, édit. Auguste Picard, Paris, 1943). Et le 1er volume du grand «catalogue raisonné» des contes populaires français entrepris par Paul Delarue et continué par Marie-Louise Tenèze n’a paru qu’en 1957 (voir n° 2427 - 29 Paul Delarue et Marie-Louise Tenèze: Le Conte Populaire français, édit. G. P. Maisonneuve et Larose, Paris, 1976 - reprint). Et Delarue regrette dans son introduction que la collecte des contes en France n’ait débuté qu’après 1870. C’était bien tard.
Et puis un an à peine après la disparition d’Auguste Stoeber, apparaît une nouvelle revue dont les objectifs sont les mêmes que la défunte Alsatia: les Annales pour l’Histoire, la Langue et la Littérature alsaciennes de la Société d’Histoire et de Littérature du Club Vosgien.

49) n° 3392 Jahrbuch für Geschichte, Sprache und Litteratur Elsass-Lothringens herausgegeben von dem Historisch-Litterarischen Zweigverein des Vogesen-Clubs, 1. Jahrgang, 1885, édit. J.H.Ed. Heitz (Heitz & Mündel), Strasbourg, 1885.

J’ai dans ma bibliothèque une collection complète de tous les numéros de ces annales qui ont paru en allemand jusqu’en 1918 ainsi que de la nouvelle série qui a été publiée dans les deux langues de 1933 à 1939 sous le double titre: Annuaire de la Société Historique, Littéraire et Scientifique du Club Vosgien - Jahrbuch des wissenschaftlichen Zweigvereins des Vogesen-Clubs. C’est un Allemand, Ernst Martin, qui est à l’origine de la création de cette branche du Club Vosgien. Martin était philologue et avait été nommé Professeur de langue et de littérature allemandes à l’Université de Strasbourg en 1880. Contrairement à la plupart de ses collègues il a su gagner la confiance de ses étudiants (les Professeurs qui avaient été nommés étaient brillants mais tous allemands et protestants; or beaucoup d’intellectuels alsaciens étaient partis et les autres, surtout les catholiques, étaient encore dans l’opposition). Et il s’est pris d’une véritable passion pour l’Alsace et les études régionalistes surtout linguistiques. Dans le premier numéro de la nouvelle revue il fait l’apologie d’Auguste Stoeber qui vient de mourir et déclare vouloir continuer le travail qu’il avait entrepris dans l’Alsatia.
En fait les études linguistiques dialectales prennent très vite beaucoup d’importance dans la nouvelle revue. On s’en rend compte en étudiant le répertoire de tous les articles parus entre 1885 et 1918, un répertoire que François Ritter, qui a repris la publication des Annales en 1933, a eu la bonne idée d’y inclure. Les auteurs de l’Histoire de l’Alsace de 1870 à 1932 pensent même que ces articles étaient un peu trop scientifiques et que la diffusion de la revue en a souffert. En tout cas on n’est pas étonné de constater que Martin est également à l’origine du premier (et seul) grand lexique du dialecte alsacien.

Ernest Martin


50) n° 2215 Wörterbuch der Elsässischen Mundart bearbeitet von E. Martin und H. Lienhart, im Auftrage der Landverwaltung von Elsass-Lothringen, 2. Band: B. P. Q. R. S. D. T. W. Z. (avec une carte linguistique par Hans Lienhart), édit. Karl J. Trübner, Strasbourg, 1907 (édition originale du tome 2).
51) n° 2216-17 Wörterbuch der Elsässischen Mundart bearbeitet von E. Martin und H. Lienhart, im Auftrage der Landesverwaltung von Elsass-Lothringen, 1. Band: A. E. I. O. U. F. V. G. H. J. K. L. M. N. - 2. Band B. P. Q. R. S. D. T. W. Z., édit. Karl J. Trübner, Strasbourg, 1899-1907 - Photomechanischer Nachdruck Walter de Gruyter, Berlin/New-York, 1974 (fac-simile des 2 tomes).
52) n° 2360 Wörterbuch der Strassburger Mundart aus dem Nachlasse von Charles Schmidt (1812 - 1895) (avec portrait, biographie et bibliographie de l’auteur), édit. J. H. Ed. Heitz (Heitz & Mündel), Strasbourg, 2ème édition, 1896.
53) n°2573 Historisches Wörterbuch der Elsässischen Mundart, mit besonderer Berücksichtigung der früh-neuhochdeutschen Periode, aus dem Nachlasse von Charles Schmidt, édit. J. H. ED. Heitz (Heitz & Mündel), Strasbourg, 1901.
54) n° 2915 Ernest-Henri Lévy: Langue des hommes et langue des femmes en judéo-allemand, tiré à part extrait de Mélanges offerts à M. Charles Andler par ses amis et élèves, Publications de la Faculté des Lettres de l’Université de Strasbourg, libr. Istra, Strasbourg, 1924.
55) n° 1766 Prof. Dr. Oskar Weise: Unsere Mundarten, ihr Werden und ihr Wesen, B. G. Teubner, Leipzig-Berlin, 1910.

Le travail réalisé par Martin en collaboration avec l’Alsacien Hans Lienhart qui était également philologue et professeur de dialectologie est absolument fantastique. Bien sûr Martin a eu l’assistance financière de la région Alsace, l’aide de ses élèves et a pu s’appuyer sur tous les travaux antérieurs (p. ex. le travail réalisé par Auguste Stoeber qui avait préparé 6000 fiches pour un futur «idiotikon» ainsi que les travaux du professeur Charles Schmidt, le spécialiste des Cathares et des Mystiques rhénans que j’ai déjà mentionné plusieurs fois et qui a laissé de nombreuses données sur le dialecte alsacien en général et strasbourgeois en particulier et qui ont été publiées après sa mort en 1895). Martin a également fait appel à toutes les bonnes volontés à travers toute l’Alsace, en particulier aux enseignants. Le résultat: 100 000 fiches à traiter!
L’ouvrage de Weise sur la nature des dialectes allemands est intéressant à consulter. D’autant plus que voilà un phénomène qui doit paraître bien étrange pour un Français d’aujourd’hui. Je sais bien qu’au début du XXème siècle il existait encore pas mal de patois locaux dans l’aire francophone, mais la situation n’était en rien comparable à celle de l’Allemagne. Au moment où Weise écrit, en 1910, tout l’Empire allemand était encore divisé en une multitude d’aires linguistiques différentes les unes des autres. Les familles linguistiques sont nombreuses. Weise énumère près de 80 sous-groupes appartenant à une dizaine de grandes familles: alémanique, souabe, bavarois-autrichien dans le sud, francique, thuringien-haut-saxon et moyen-allemand oriental en Moyenne-Allemagne, bas-francique, bas-saxon et bas-allemand oriental dans le Nord. L’incompréhension entre dialectes règne. C’est pourquoi, les locaux qui doivent communiquer avec des Allemands d’une autre aire linguistique, utilisent ce que l’on appelle la «Umgangssprache», la langue de communication, et qui est une espèce de langue «moyenne» entre haut-allemand (hochdeutsch) et le dialecte local. Dans le Nord, dit Weise, cette Umgangssprache est plus proche du haut-allemand, tout simplement parce que les gens ont pratiqué leur dialecte, leur «platt» dans leur jeunesse avec les copains, le connaissent encore, mais ne le pratiquent plus et le laissent à l’usage du bas peuple, alors que dans le Sud tout le monde (c. à d. toutes les classes sociales) continue à parler son dialecte d’une manière régulière. Et je puis vous assurer que c’est encore pas mal le cas aujourd’hui, surtout dans des régions aussi attachées à leurs traditions que la Bavière ou la Suisse.
Weise nous apprend aussi que l’on avait déjà commencé à créer des lexiques de dialectes dans le nord de l’Allemagne dès la fin du XVIIIème siècle. Dans le sud le premier lexique est bavarois: c’est celui de Chr. Schmeller (1827 - 1831) qui a servi de modèle au grand lexique des dialectes suisses (Schweizerisches Wörterbuch) établi d’une manière nettement plus scientifique et plus méthodique, en 1881, par Staub et Töbler chez l’éditeur Frauenfeld. C’est sur ce lexique que s’est appuyé à son tour Martin pour créer le lexique des dialectes alsaciens. Comment compile-t-on un lexique de dialectes? Pas facile, puisque les dialectes varient très rapidement d’un lieu à un autre. Weise dit qu’ils changent «toutes les 5 minutes», diffèrent d’un village à un autre, d’une génération à une autre, souvent d’une religion à une autre et bien sûr en fonction des limites politiques des différentes régions (limites qui étaient nombreuses en Allemagne: on se souvient qu’on avait encore 25 dynasties princières en 1870). Ce qui veut dire que même si on ne veut recueillir que les mots d’une ère linguistique définie, ces mots varient d’une extrémité de la zone à l’autre. Pour classer les mots on ne peut donc pas suivre un simple ordre alphabétique, mais on va s’appuyer sur les phonèmes car par chance dans les langues germaniques les phonèmes ont des éléments fixes qui sont les consonnes. Seules les voyelles sont variables. Encore qu’il y ait quelques exceptions en ce qui concerne les consonnes: ainsi l’alsacien ne fait guère de différence entre D et T et entre B et P, ces consonnes doivent donc être groupées ensemble. C’est ce qui explique l’ordre des consonnes placées en tête de chaque volume.
Weise place l’Alsace du Sud dans le haut-alémanique comme Zurich, le canton de Bâle (hors la ville) et le sud du Brisgau de l’autre côté du Rhin; et le nord de l’Alsace dans l’alémanique francique utilisé également dans le nord du Brisgau. Il y a donc d’importantes différences entre le nord et le sud de l’Alsace. Martin et son équipe reprennent toutes les variantes en indiquant chaque fois l’origine géographique. Ils y ont même incorporé de nombreux termes venant du judéo-alsacien.
Parlons-en du yiddish. Tout le monde sait que le yiddish a une structure germanique (en français on parle même de judéo-allemand). Mais ce que beaucoup de gens ignorent sans doute c’est que la présence de termes hébreux ou araméens dans le yiddish ne sont pas les vestiges d’une ancienne langue parlée par les juifs venus en Europe avec les Romains, mais que les juifs allemands parlaient allemand comme les populations parmi lesquelles ils vivaient jusqu’à l’époque des grandes persécutions (voir à ce sujet: n° 3150 Salcia Landmann: Jiddisch, das Abenteuer einer Sprache, édit. Walter-Verlag, Olten-Fribourg, 1962). Ce n’est que bien plus tard, aux XIIIème et XIVème siècles, avec la ghettoisation que les populations juives ont développé leur propre dialecte, basé au départ sur les parlers de la Moyenne-Allemagne (c’est probablement pour cela que nous avons l’impression en Alsace que leur yiddish sonne un peu comme du saxon), enrichi ensuite de termes de la langue sacrée, enfin plus tard encore lorsque les juifs ont trouvé refuge en Pologne et en Europe de l’Est, de mots d’origine slave (polonais et russes). Le yiddish aurait pu rester au stade d’un dialecte. En principe un dialecte ne devient langue que si on le gèle autoritairement par l’imposition d’un standard, d’une koinè. C’est ce qui s’est passé en Hollande où le néerlandais standard a été imposé par l’écrit et par la télé. Nous avons une amie néerlandaise du sud, catholique, qui prétend même que l’on n’engage à la télé hollandaise que des speakerines protestantes originaires d’Amsterdam! C’est un peu la même chose que tente le Luxembourg: on fixe l’écrit, on l’enseigne à l’école. Le tour est joué: le luxembourgeois devient langue. La Suisse n’a jamais cru utile d’en faire autant: chacun parle son dialecte comme il veut. La langue commune est le haut-allemand. Qui leur sert en même temps de langue de culture et de communication avec le monde. C’est donc l’allemand qui est utilisé aussi bien dans la presse que - en grande partie du moins - à la radio et à la télé.
Dans le cas du yiddish le mécanisme était différent: si le yiddish s’est stabilisé sous la forme d’une langue commune c’est à cause du besoin qu’ont éprouvé de tout temps les communautés juives ashkénazes de communiquer entre elles (lettres et écrits), de commercer entre elles (donc de voyager) et même de se lier par les liens du mariage. Et puis finalement s’est créée une littérature, la littérature yiddish, qui existe encore aujourd’hui (il y a même un écrivain yiddish, Singer, qui a eu le prix Nobel). Et pourtant le yiddish meurt aussi. Aujourd’hui il a presque disparu en Europe. Les principaux centres qui conservent encore la langue sont l’Amérique du Nord, l’Amérique latine et l’Afrique du Sud. Et la raison principale de la disparition de cette langue n’est ni l’extermination des juifs européens, ni l’interdiction faite par les régimes communistes d’enseigner l’hébreu, ni même le rejet éventuel par les juifs de tout ce qui est allemand. La raison principale c’est l’intégration des juifs dans les nations européennes et leur assimilation linguistique.
Si le yiddish est devenu langue, le yiddish alsacien ou judéo-alsacien a malgré tout une coloration particulière: moins de termes slaves, un peu de termes d’origine française ou latine, une influence de l’alsacien (comme le judéo-alsacien a lui-même laissé des traces en alsacien tout court). De nombreuses études ont paru dès la fin du XVIIIème siècle à ce sujet dans les Annales littéraires et scientifiques du Club Vosgien dont des ébauches de lexiques. L’étude de Ernest-Henri Lévy, professeur à l’Université de Strasbourg, portait sur un sujet plutôt amusant: la différence entre la langue des femmes et celle des hommes! Sa démonstration est un peu courte et ne porte que sur un nombre d’expressions très limité. En bref il nous apprend que la langue des hommes comprend une part de mots provenant de l’hébreu beaucoup plus importante que celle des femmes. L’explication est simple: les femmes sont loin d’avoir la même connaissance de la langue sacrée que les femmes. Et il cite des études anciennes concernant des lettres de femmes qui montrent qu’en général dans le yiddish épistolaire des femmes (fin du XVIIéme) la proportion de l’hébreu était comprise dans une fourchette de 2 à 8%, alors qu’une femme particulièrement érudite atteignait le même niveau que le yiddish des hommes: 20%.

56) n° 2161 Neues Elsässer Schatzkästel, eine Sammlung elsässischer Dialektgedichte aus Vergangenheit und Gegenwart, herausgegeben von Désiré Müntzer, édit. Strassburger Druckerei und Verlagsanstalt (vorm. R. Schultz & Co.), Strasbourg, 1913.
57) n° 2154 Marie Hart: D’r Herr Merkling un sini Deechter, édit. Bernard & Graefe, Berlin.
58) n° 2173 Gustave Stosskopf: Üs minere Kneckeszitt, un anderi elsässischi G’schichte, édit. J. Lami, Strasbourg, 1929.
59) n° 2155 Ferd. Bastian: Breesle un Brocke, Gedichtle in Strossburjer Mundart, édit. Buch- und Kunsthandlung von C. A. Domhoff, Strasbourg, 1905.
60) n° 2195 Saisons d’Alsace - Nelle. série n° 53 - 1974 - A la mémoire des hommes de lettres Albert et Adolphe Matthis, créateurs du lyrisme alsacien d’essence strasbourgeoise, édit. Istra, Strasbourg, 1974.

La période 1870 - 1918 a connu un développement important de la littérature dialectale. Il est probable que c’était là un moyen pour l’Alsace de démontrer dans le contexte de l’Empire wilhelmien son attachement à son éternel particularisme. Ce développement s’est fait essentiellement sous deux formes: théâtre populaire et poésie lyrique. L’engouement pour le théâtre, un théâtre surtout populaire, était déjà ancien puisque la pièce D’r Pfingstmontag (le Lundi de Pentecôte) de Daniel Georges Arnold date du début du XIXème siècle et a été appréciée par Goethe lui- même. Les auteurs de la fin du XIXème siècle qui se sont plus particulièrement consacrés au théâtre populaire alsacien étaient Gustave Stoskopf (sa pièce la plus connue étant: D’r Herr Maire, Monsieur le maire. L’ouvrage indiqué ci-dessus est consacré à ses souvenirs d’enfance) et Marie Hart qui a aussi écrit de la poésie ainsi que des romans (voir ci-dessus).
Moi ce qui m’avait intéressé dans ma jeunesse dans la littérature dialectale c’était la poésie. Mon père avait dans sa bibliothèque le poète strasbourgeois Bastian. Mais il y en avait beaucoup d’autres. Désiré Müntzer - qui est mort à 30 ans lors de la 1ère guerre mondiale - a publié en 1913 une anthologie de poésies en dialecte qu’il a appelée «Neues Schatzkästel», nouvelle boîte à trésors (la première avait été le Elsässer Schatzkästel édité par Daniel Rosenstiehl en 1877 et à laquelle Auguste Stoeber avait encore largement participé). Mais ceux qui dominent de très loin la poésie lyrique en dialecte ce sont deux figures merveilleuses, des jumeaux, restés célibataires et inséparables, de pauvres employés de bureau, des gens simples, qui s’échappent le dimanche, jouissent de la nature, des bords du Rhin, du Mont Sainte Odile et puis créent avec leur dialecte personnel leurs poèmes délicieux, chacun de son côté, et pourtant si semblables.
Mais avant de vous parler de cette poésie il faut que je vous parle encore de la nature du dialecte. Le Professeur Weise l’explique très bien. Le dialecte n’a pas de termes abstraits, dit-il, mais il compense très bien ce manque par d’autres qualités. Le dialecte aime la métaphore, l’image. Le parler populaire préfère employer la comparaison plutôt que l’adjectif, la comparaison lui est naturelle, et elle est toujours expressive. Il préfère le style actif au passif, le verbe à l’adjectif. Et quand il emploie l’adjectif il le renforce, le double, en intensifie la qualité. D’ailleurs le dialecte pratique l’exagération. Le dialecte pratique l’humour, la moquerie. Le dialecte aime le concret. Il veut être clair. Il veut que cela ait du sens. Il est direct. Il n’aime pas les longues phrases du haut-allemand, les subordonnées qui suivent les principales et qui rejettent leur verbe à la fin (maintenant que j’y pense il me semble que mon fils Alexandre qui n’a jamais accepté cette logique de la phrase allemande aurait peut-être eu plus de facilités pour apprendre l’alsacien). Le dialecte n’utilise pas de circonlocutions pour parler des choses du corps (ce n’est que pour parler de surnaturel, de Dieu, du diable, qu’il est prudent et préfère ne pas les désigner directement). Le vocabulaire du dialecte est riche. Il sait nommer tout ce qui fait son environnement (Weise dit qu’on a dénombré dans les différents dialectes allemands 24000 mots pour désigner 2000 plantes!). Il possède plein de synonymes. De plus il crée des mots, surtout par l’imitation de sons, par onomatopées, ce qui explique peut-être cette richesse en verbes qui caractérise la langue allemande (et qui devrait inciter, il me semble, les linguistes qui cherchent à comprendre l’origine du langage à étudier la formation des mots dans les dialectes). Enfin, comme le dialecte est très conservateur, il conserve des mots anciens, des sens anciens de mots actuels et, également des prononciations anciennes. Et moi je voudrais encore ajouter à ce panégyrique ceci: le dialecte est tendre et le dialecte a du coeur.
Les Saisons d’Alsace ont consacré un numéro entier à la mémoire des frères Matthis. L’écrivain Maxime Alexandre qui coopère à cette publication y rappelle ce que Jean Giraudoux a écrit dans Alsace et Lorraine à propos du dialecte alsacien: «Ce trésor de formules gaies ou graves, de proverbes locaux où la sagesse des nations devient par son bénéfice et son humanité la sagesse des provinces. Grâce à son dialecte, l’Alsacien, comme dans sa langue le Provençal, peut exprimer cette intimité d’homme à homme, de mère à fils, que les contrées sans patois en sont réduites à demander à des gestes, à des exclamations ou à des atteintes à leur langage.»
C’est parce que les frères Matthis ont compris cela qu’ils sont devenus les premiers et les plus grands des poètes lyriques en dialecte alsacien. Toutes les analyses faites par les auteurs de ce numéro spécial des Saisons d’Alsace convergent vers cette constatation: au lieu de transposer le haut-allemand en alsacien ils ont joué leur dialecte gagnant. Ils l’ont respecté. Allheilig, de l’ORTF, dit qu’ils ont révélé les aptitudes du dialecte à l’expression poétique. Il parle de «langue qui se sert de la sève du terroir», d’une «poésie pleine de santé et de vie», de «réalité concrète», de «prise directe avec les choses de la vie». Lucienne Lapointe, agrégée en littérature, met en lumière «l’originalité de la façon dont le dialecte est manié», l’effet de «surprise», «la joie, le plaisir du mot exact, l’image neuve et inattendue», le «respect de la langue des ancêtres». Et elle cite un intellectuel qui était leur contemporain, Allemand par l’origine familiale, mais né et intégré en Alsace, compagnon de Schickelé, E. Stadler, qui avait déjà, en 1910, reconnu la «puissance expressive de tout parler dialectal». Les frères Matthis, dit Lucienne Lapointe, représentaient pour lui les poètes lyriques par excellence. Leur langue, pour lui, était «véritablement créatrice». Et, dit elle encore, il voyait leur lyrisme jaillir de la conjonction de l’expression et de la vision. Car, dit encore Lapointe, ce n’est pas la forme poétique ou la versification qui compte, mais la puissance créatrice de la langue. Et Raymond Matzen, Maître-assistant à l’Institut de Dialectologie Alsacienne (oui ça existe!) de l’Université de Strasbourg, montre encore le «jeu combinatoire» auquel s’adonnent les frères Matthis, les transpositions, les allusions fréquentes à des locutions ou à des proverbes.

Albert et Adolphe Mattthis

Mais il faut encore l’inspiration. C’est Jean Braun, agrégé lui aussi et Président du Comité central du Club Vosgien, qui montre ce que les frères doivent aux paysages alsaciens, au Ried surtout, cette région de marais, de cours d’eau, d’îles, proche du Rhin, mais aussi aux parties plus fertiles de la plaine, aux forêts sablonneuses de la région de Haguenau et, bien sûr, aux Vosges. Inlassablement ils scrutent la nature, la faune, la flore, les saisons, notent l’atmosphère des soirs d’été ou des paysages d’hiver, de tous les moments du jour, de l’aube au crépuscule. Et n’oublient jamais de parler avec les gens du peuple, les mariniers, les pêcheurs, les jardiniers, les artisans, les viticulteurs, les aubergistes et les paysans et gardent ainsi vivante la langue qui est leur outil de travail à eux.
Raymond Matzen rappelle que tous les spécialistes du passé ont affirmé que la poésie des Matthis était intraduisible et qu’eux-mêmes ont refusé toute transposition en français. Lui-même dit la même chose. Et puis il s’y risque quand même. Alors je vais vous citer le début au moins d’un de leurs poèmes les plus caractéristiques (d’Albert Matthis) et y ajouter la traduction de Matzen que je vais un peu arranger à ma sauce à moi.
«E-n-Owe uff d’r Fischerinsel
«D’Schwarzamsel singt am letschte Stüeckel,
D’ald Kescht druckt d’Aue sachte zue -
im Bach bedraacht sich noch e Mückel,
Doch es aa hett vum Daa genue,
Geduldi wart’s wild Rosestoeckel
Uff d’Naacht, un d’Sunn geht langsam haam,
Im Oschtwald baempelt ‘s Owegloeckel,
D’Natür steht vor mer wie e Draam. -

Wie ruej stehn in de Nache d’Berne,
Schwarz luejt d’r Wald in’s Wasser naa;
Vum Himmel lacht d’r Mond un d’Sterne
In d’Summernaacht jetzt still eraa,
Sie zünde hell uff d’Roeseheckle,
Dernewe spielt d’r Bluescht vum Schlee
Mit sine nette Silwerloeckle,
Un’s litt kaan Owegloeckel meh. - -...»
(Un soir à l’île des Pêcheurs - Le merle chante son dernier chant, - le vieux marronnier ferme doucement ses yeux - dans le ruisseau se mire encore un moucheron, - mais lui aussi en a assez de la journée, - l’églantier, patiemment, attend la nuit, - et le soleil retourne lentement chez lui - à Ostwald tinte la cloche du soir, - la nature se présente à moi comme dans un rêve. - Immobiles sont les barques chargées de nasses, - la forêt se reflète, noire, dans l’eau; - Du haut du ciel la lune et les étoiles - sourient maintenant, muettes, à la nuit d’été, - et illuminent l’églantier, - à côté de lui l’aubépine en fleurs - joue avec ses jolies boucles argentées, - et les cloches du soir se sont tues...)
Et comme je suis triste maintenant, que j’ai le deuil de tout ce monde du dialecte disparu qui était celui de mon enfance, que je le vois comme ces villages engloutis par les eaux, sacrifiés à la construction des barrages, au monde nouveau, et dont les poètes et les rêveurs croient encore entendre sonner la cloche de l’église, par des nuits sans lune, à travers la brume, je vais vous dire encore un de leurs poèmes, le début au moins, un de leurs poèmes tristes, d’Adolphe Matthis, celui-là...
D’r hoelzericht Bardessü.
«Nit aaner vun es wurd vergesse,
Do helft kaan Ducke, -’s batt kaan Stolz, -
E jeder grie’t ‘ne angemesse,
De Bardessü üss Danneholz...»
(Le pardessus en bois. «Pas un ne sera oublié - Qu’il courbe le dos ou qu’il fasse le fier, rien n’y fait - On l’ajustera à chacun d’entre nous - le pardessus en bois d’sapin...)
La traduction est de moi. Mais j’ai quand même été obligé de faire appel au dictionnaire de Martin. Pour découvrir que l’alsacien «batte» était l’équivalent de l’allemand nützen = servir à.

61) n° 2218 - 19 Paul Lévy: Histoire linguistique d’Alsace et de Lorraine, Tome 1: Des origines à la Révolution française, Tome 2: De la Révolution française à 1918, édit. Les Belles Lettres, Paris, 1920-29.
62) n° 2220 Marie-Noële Denis - Calvin Veltman: Le déclin du dialecte alsacien, avec la collaboration de Monique Wach, édit. Association des publications près les Universités de Strasbourg, 1989.
63) n° 2191 Pierre Kretz: La langue perdue des Alsaciens - Dialecte et schizophrénie, édit. La Nuée Bleue - Dernières Nouvelles d’Alsace, Strasbourg, 1994.

L’Histoire linguistique de Paul Lévy avait été présentée sous la forme d’une thèse de doctorat à l’Université de Strasbourg en 1929. Elle fait encore autorité aujourd’hui. Quand je l’ai lue pour la première fois j’avais été surtout intéressé par le problème des frontières linguistiques. On croit toujours qu’il faut une barrière géographique (montagnes, mer, rivière) pour séparer les aires linguistiques entre elles. L’exemple de la Lorraine prouve qu’il n’en est pas toujours ainsi. Paul Lévy nous apprend que Metz n’a jamais parlé de langue allemande et que la frontière linguistique passe au milieu de la plaine sans qu’il y ait le moindre obstacle naturel qui puisse expliquer ce phénomène. Il semble que cela soit dû aux anciennes fortifications romaines qui ont freiné la colonisation germanique.
Mais ce qui m’avait surtout frappé c’est que dès 1929 Lévy avait prévu le déclin inéluctable du dialecte. Voici d’abord ce qu’il dit à propos de l’appauvrissement du dialecte privé de sa langue de culture: «Déjà l’observateur attentif peut constater un appauvrissement du vocabulaire. Privé des rapports immédiats avec son guide, l’allemand alsacien et lorrain se corrompra de plus en plus pour aboutir à l’état d’archaïsme qui se rencontre dans toutes les aires linguistiques de peu d’étendue séparées politiquement et intellectuellement de leur centre linguistique». Et à propos de la mort annoncée du dialecte: «Les Alsaciens et Lorrains... sont une petite minorité dans le cadre général de la France. Or dans tous les domaines, la force des choses contraint les petits à se rallier à la cause des grands. Quoique plus lentement les langues n’échapperont pas totalement à cette loi. Depuis le retour des trois départements à la France, toutes les grandes forces collectives agissent au profit de la langue nationale: le français est la langue de l’administration, de l’école, de l’armée... il a le prestige... L’amour-propre comme l’intérêt matériel le recommandent plus efficacement que toutes les admonestations et contraintes... Le jour viendra où le français l’emportera. Quand cela? Personne ne le sait, même approximativement; tout ce que l’on peut dire, c’est que ce sera une affaire de générations. Cependant vu l’intensité de la vie moderne et des mouvements de population, l’évolution dans l’avenir sera sans doute plus rapide et plus radicale que jamais dans le passé. Chemin de fer et téléphone, la vie économique d’aujourd’hui avec ses continuels déplacements de toute la population, le contact journalier des masses avec l’administration dans toutes ses branches, l’enseignement intensif, obligatoire et bien organisé, le service militaire général, l’éducation post-scolaire et les mille autres moyens de propagande et de propagation rendent de nos jours l’expansion d’une langue autrement efficace et rapide que dans les siècles passés». Et encore, Lévy n’avait pas prévu la télé...
L’étude de Marie-Noële Denis et Calvin Veltman, parue en 1989, a fait l’effet d’une bombe en Alsace. Car elle confirmait les prévisions de Lévy. Aucun des deux auteurs n’étant alsacien, on ne pouvait les accuser de partialité. Marie-Noële Denis, chercheuse au CNRS, est Française de l’intérieur, mais vivant en Alsace, et Veltman est américain, professeur de sociologie linguistique à l’Université de Montréal, spécialiste de la transmission des langues. L’enquête des deux scientifiques était essentiellement axée sur les jeunes. Et là le constat est cruel: «Etant donnée la pratique linguistique des jeunes Alsaciens à l’heure actuelle, il y aura très peu de dialectophones dans l’avenir». Pourtant quand on regarde certains chiffres, on pourrait croire que tout n’est pas perdu: 91% des deux conjoints des couples 100% alsaciens parlent encore l’alsacien (parler ne veut pas dire pratiquer) et 48% des adolescents issus de familles alsaciennes le parlent facilement. Mais ils ne le pratiquent plus que dans une très faible proportion avec leurs amis, leurs frères et leurs soeurs. Et seuls 25% des parents parlent exclusivement alsacien avec leurs enfants. Mais ce qui frappe plus que les chiffres, c’est l’indifférence manifestée envers le dialecte, par les adolescents... mais aussi dans une certaine mesure par leurs parents! «La plupart des lycéens vivent très confortablement en français... Ils ne trouvent rien d’anormal à la pratique de l’idiome national et à l’abandon du dialecte... Ils n’envisagent pas la nécessité de conserver une langue dont l’usage est presqu’exclusivement familial... Les élèves d’origine alsacienne ne saisissent pas le lien entre la pratique du dialecte et leur propre identité. En cela ils ressemblent aux enfants de l’immigration internationale qui délaissent très rapidement leur langue d’origine au profit de la langue du pays d’accueil». Là l’Américain est peut-être trop influencé par ses recherches antérieures sur l’intégration des hispanophones aux Etats-Unis. Quoi qu’il en soit, je sais bien qu’il a raison: mon frère resté en Alsace et qui a épousé une Alsacienne «pur sang», ne parle pas alsacien avec ses enfants et aucun d’eux ne pratique le dialecte.
Et le satiriste Kretz le sait aussi. Lui aussi a fait les mêmes constatations. Les jeunes ne parlent plus le dialecte, donc il va mourir. Il y aura quelques îlots de résistance, dans le nord de l’Alsace, chez les protestants. Et puis ce sera fini. Kretz se console avec les autres langues qui sont déjà mortes et qui mourront encore. Il cite l’écrivain yiddish, Singer, dont j’ai déjà parlé, qui adorait, dit-il, écrire des histoires de fantômes, car «rien ne convient mieux à une histoire de fantômes qu’une langue mourante. Plus la langue est morte, plus le fantôme est vivant. Les fantômes adorent le yiddish, ils le parlent tous». Bientôt ils parleront l’alsacien. Kretz parle aussi du gaélique. En Irlande du Sud on a fait du gaélique une langue officielle, on l’apprend obligatoirement à l’école. Résultat: personne ne le parle. Tout le monde parle anglais. J’en sais quelque chose. Je me souviens avoir eu chez moi un architecte irlandais et un commerçant gallois. L’Irlandais m’a assuré que plus personne ne parlait gaélique à la maison, alors que le Gallois prétendait que 30% de ses compatriotes - qui ne sont pourtant pas indépendants - parlent encore gallois chez eux. Mystère des langues. Il faut croire que les Gallois tiennent plus à leurs traditions que les Irlandais. Ou que les Anglais dans leur occupation brutale, coloniale, religieuse (avec immigration forcée) ont tué définitivement la langue irlandaise. Et qu’il est difficile de ressusciter une langue. Le seul exemple que l’on connaisse - et on en comprend les ressorts - c’est celui de l’hébreu dans l’Etat d’Israël.
Kretz a une autre réflexion amusante. La France, dit-il, proclame: je te domine, donc tu dois parler ma langue. L’Allemagne disait: tu parles ma langue, donc je vais te dominer. Au fond tout est rapport de forces. C’est parce qu’ils sont forts que les Catalans d’Espagne imposent leur langue. C’est parce qu’ils sont politiquement indépendants que les Luxembourgeois conservent la leur. L’Alsace ne représente rien. Il ne sert donc à rien de les culpabiliser en leur reprochant leur indifférence. La seule question que l’on peut se poser - et Kretz la pose plus ou moins ouvertement - est-ce qu’en perdant leur dialecte les Alsaciens n’ont pas perdu en même temps leur identité?

64) n° 2141 Langues Régionales et Relations Transfrontalières en Europe, sous la direction de Henri Goetschy et André-Louis Sanguin, édit. L’Harmattan, Paris, 1995. (Contributions au Colloque: Langues régionales et relations frontalières en Europe tenu à Colmar en juin 1994).
65) n° 2140 Les Minorités en Europe - Droits linguistiques et Droits de l’Homme, sous la direction de Henri Giordan, édit. Kimé, Paris, 1992. (Contributions au Colloque: Droits linguistiques/Droits de l’Homme tenu au Conseil de l’Europe à Strasbourg en novembre 1990).
66) n° 3393 Study of the Role of Second Languages in Asia, Africa, and Latin America, edited by Frank A. Rice, Center for Applied Linguistics of the Modern Language Association of America, Washington, D.C., 1962. (Il s’agit d’études déjà anciennes concernant la situation linguistique dans un certain nombre de pays multilingues et des problèmes que cela pose. Etudes particulières sur l’Afrique de l’Est, l’Inde du Nord, le Mexique et le Guatemala).
67) n° 2113 John Edwards: Multilingualism, édit. Routledge, Londres et New-York, 1994.
68) n° 2519 George Steiner: After Babel - Aspects of Language and Translation, édit. Oxford University Press, Londres-New-York, 1975.

Alors si le dialecte alsacien est dans le couloir de la mort, ne pourrait-on, au moins, développer un peu plus le bilinguisme français-allemand dans cette région frontalière? En se servant des restes?
En 1968 a été créé un cercle René Schickelé dont l’objectif annoncé était de «faciliter la coexistence des langues d’Alsace et de Moselle: français, dialectes et allemand littéraire, et de promouvoir notre jeunesse (sic) par l’enseignement simultané du français et de l’allemand littéraire». En même temps le cercle publiait un bulletin dont le premier numéro proclamait: «Notre avenir est bilingue» et le troisième prônait les «Valeurs du Bilinguisme». Et puis il s’affiliait à Défense et Promotion des Langues de France, une organisation présidée par l’Académicien André Chamson, un homme qui avait déclaré: «Le bilinguisme me permet d’avoir une vision binoculaire du monde et de la poésie. C’est la meilleure formule d’un humanisme populaire. Le bilinguisme, c’est l’humanisme».
Je ne sais pas ce qu’est devenu ce Cercle René Schickelé ni sa publication. Ce que je sais c’est que le bilinguisme existe ailleurs et qu’il est un enrichissement pour l’homme.
Le Sénateur Goetschy s’est beaucoup battu à la fois pour la préservation du dialecte et pour le bilinguisme. Il fait souvent appel aux conventions et déclarations internationales qui sont censées protéger les droits culturels des minorités. Il organise des colloques comme celui qui a eu lieu à Colmar en 1994. Cela a l’avantage de montrer qu’il existe d’autres minorités linguistiques en Europe et donc d’autres cas de bilinguisme ou de multilinguisme, en-dehors des plus connus tels que Basques et Catalans en France et en Espagne, Germanophones, Corses et Bretons en France, Gallois en Grande-Bretagne, Suédois en Finlande, Lapons en Suède, etc. A Colmar on a évoqué des cas moins souvent traités: Finno-Ougriens en Russie, Germanophones en Pologne et en Italie, Slovènes en Autriche, Albanophones en Italie encore, etc. Et la liste est loin d’être finie. On voit les problèmes posés aujourd’hui par la présence de nombreux Russophones en Estonie, mais aussi dans beaucoup d’autres pays de l’ancienne Union Soviétique, ou par les Magyars en Roumanie et en Serbie, les Turcophones en Bulgarie, les Germanophones en Roumanie encore, sans compter les Tsiganes présents dans tous ces pays. Henri Giordan, du CNRS, qui présidait un autre colloque, organisé en 1990 au Conseil de l’Europe à Strasbourg, et qui portait sur les droits linguistiques et les droits de l’Homme, estime qu’il existe rien qu’en Europe de l’Ouest et du Sud 19 langues minoritaires qui n’occupent nulle part de position dominante dans la société où elles se trouvent. Et encore il ne compte pas parmi elles les dialectes alsaciens et lorrains parce qu’il considère qu’ils font partie de la langue allemande.
Et si on commence à étudier la situation en Asie, en Afrique et en Amérique Latine, on risque de conclure que ce n’est pas le bilinguisme ou le multilinguisme qui est l’exception, mais le monolinguisme (pauvre France!). C’est d’ailleurs la constatation que fait le socio-linguiste américain John Edwards, professeur de psychologie à l’Université Saint François-Xavier: «Etre bilingue ou multilingue n’est pas une aberration comme le supposent beaucoup de gens (surtout certains Européens ou Nord-Américains qui parlent de «grandes» langues); c’est plutôt une nécessité, qui est normale et n’a rien de remarquable en soi, pour la grande majorité du monde d’aujourd’hui. Une vue monolinguiste est souvent, malheureusement, celle de peuples qui possèdent une «langue puissante de communication plus large», comme les Anglais, les Français, les Allemands, les Espagnols, etc. Cette myopie linguistique est quelquefois accompagnée d’une étroitesse d’esprit sur le plan culturel et renforcée par des politiques étatiques qui, en fait, ne donnent de statut officiel qu’à une seule langue».
Les contributions à tous ces colloques consacrés aux minorités linguistiques, à leurs droits et à la façon dont elles sont protégées ou non par les différents Etats sont intéressantes à lire, mais elles ne m’apportent plus rien. Je pense que mon lecteur, s’il m’en reste un, est fatigué d’entendre parler de l’Alsace et des Alsaciens et que de toute façon tout le monde a maintenant compris que nous vivons dans un des pays les plus bornés au monde sur le plan linguistique et culturel. On l’a encore vu tout dernièrement quand le Conseil constitutionnel a refusé le terme de «peuple corse» et que les deux Chambres réunies en Congrès à Versailles ont amendé l’article 2 de la Constitution par cet ajout: «le français est la langue de la République». Et puis à quoi cela sert de parler de droits si la volonté d’en profiter n’existe plus...
Bien sûr on parle aussi beaucoup d’Europe dans ces colloques, d’Europe des régions. Les régions frontalières, dit Goetschy, de périphériques qu’elles étaient dans les Etats nationaux, deviennent maintenant centrales. «Après avoir été les postes avancés du protectionnisme des Etats, elles sont maintenant les premières à bénéficier des effets de l’intégration européenne».
Mais là aussi, s’il y a encore quelqu’un aujourd’hui qui n’a pas compris que le grand challenge de l’Europe c’est le nombre et la disparité de nos langues, il n’y a plus qu’à tirer l’échelle. On ne va pas résoudre ce problème en supprimant ces langues et en n’en conservant que deux ou trois. Il faut absolument développer le multilinguisme. Dans le groupe que je dirigeais j’ai absolument refusé d’engager des cadres dirigeants qui n’étaient pas au moins trilingues. Ici à Luxembourg, on commence les cours élémentaires en luxembourgeois et allemand, tout en réservant plusieurs heures par semaine dès la première année au français; puis on intensifie les cours de français dans le secondaire et on passe complètement au français pour certains cours tels que l’histoire ou la géographie. Et pour être certain qu’aucune langue ne soit négligée on exige la moyenne dans toutes les matières pour le passage en classe supérieure. Bien sûr le système a été critiqué, on ne fabrique pas que des bilingues (ou trilingues avec le luxembourgeois) parfaits; le paysan du nord du pays va oublier son français; certains ne maîtriseront d’une manière complète ni l’une ni l’autre des deux langues. Mais quand vous voyez le Premier Ministre Juncker, improviser un discours avec la même facilité en luxembourgeois, en français, en allemand ou en anglais et que tous ses ministres et ses hauts fonctionnaires sont capables d’en faire autant, vous vous dites que ce n’est pas si mal que cela. Et quand vous prenez la population immigrée portugaise qui représente plus de 10% de la population totale du Grand-Duché le résultat est encore plus surprenant: d’abord les parents parlent presque tous le français, car le français que nous croyions en régression (parce que les Luxembourgeois commençaient à oublier leur rancune envers les Allemands), est au contraire en progrès parce qu’il est devenu lingua franca pour tous les étrangers (une étude faite en collaboration entre le Conseiller Culturel français et la section des Conseillers du Commerce Extérieur Français que je présidais nous l’a montré). Et les enfants portugais, en plus des trois langues apprises à l’école (sans compter éventuellement l’anglais), maîtrisent bien sûr le portugais (au besoin l’Ambassade portugaise se charge de leur donner des cours). La fille de notre femme de ménage a fait ses études universitaires au Portugal (bac plus 5) et vient de commencer un nouveau cycle en Italie. Elle connaît donc, en plus du portugais et des trois langues du Luxembourg, l’anglais et maintenant l’italien.
Pendant toute ma vie professionnelle (et privée) j’ai toujours été fasciné par toutes les situations multilinguistes que j’ai rencontrées tout autour du monde. J’en ai déjà parlé à propos du Liban: mes amis parfaitement trilingues arabe-français-anglais et ce curieux phénomène de sur-dialecte dont parle le linguiste libanais Sélim Abou (mélange dans la même phrase de mots et d’expressions des deux langues, français et arabe), les responsables locaux et les vendeurs de notre filiale sud-africaine qui parlaient indifféremment anglais ou afrikaans en fonction de l’origine ethnique de leurs interlocuteurs, le responsable de notre petite filiale de Singapour qui à côté de son chinois du Fukien, parlait anglais avec nous et malais avec ses ouvriers, des Bruxellaers qui sont tous bilingues néerlandais-français et qui eux aussi se mettent automatiquement, sans beaucoup réfléchir, à parler l’une ou l’autre langue en fonction de celui à qui ils s’adressent.
Naître bilingue ou devenir bilingue par nécessité sociale me semble être une grande chance. Steiner raconte dans son After Babel qu’il ne sait absolument pas quelle a été sa première langue. Il se définit comme un authentique trilingue de «naissance», anglais-allemand-français. Son père était originaire de Prague et éduqué à Vienne, et sa mère venait de Galicie, lui-même est né à Paris et a été éduqué à Paris et à New-York. Dans sa famille on avait également l’habitude, comme à Beyrouth, de mélanger les langues, de commencer une phrase et de la finir dans une autre, ou de répondre en français à quelqu’un qui vous avait parlé en anglais. En plus son père y ajoutait de temps en temps quelques mots en tchèque ou en yiddish. Les juifs d’Europe Centrale avaient l’habitude de ces Babels familiers. Ainsi Elias Canetti est devenu un grand écrivain allemand en Autriche et son frère est parti en France, a fait HEC et a créé les Trois Baudets à Paris. Et Nabokov qui n’était pourtant pas juif a commencé par apprendre le français et l’anglais avant de parler le russe. Même que son père, inquiet de voir que sa progéniture ne parlait pas la langue du pays, a décidé de mettre ses deux fils précipitamment à l’école russe. Sans chercher si loin j’ai souvent rencontré des familles qui tenaient absolument, par principe, à transmettre leurs langues à leurs enfants. Quand j’étais à Fives-Lille, nous avions un représentant aux Etats-Unis qui était originaire, ainsi que sa femme, de l’Arménie russe. Il m’a affirmé qu’il parlait uniquement russe avec ses enfants et sa femme arménien. Et ici à Luxembourg j’ai encore dîné hier soir chez une amie de mon fils qui est française, a un mari flamand et deux enfants en bas âge: elle et sa propre famille parlent français aux enfants, son mari et sa belle-famille leur parlent en néerlandais. Et à la Maternelle on leur parle probablement luxembourgeois.
Mais on n’a pas besoin de faire partie d’une classe privilégiée pour être bilingue. J’ai déjà mentionné l’Afrique: pensez à tous ces gens d’Afrique du Nord qui parlent le français en plus de l’arabe dialectal (et nos immigrés à nous, qui souvent connaissent même un peu d’arabe classique, je m’en suis aperçu quand on a dû envoyer un monteur frontalier musulman sur un chantier à La Mecque: il avait appris quelques notions d’arabe classique à l’école coranique! D’ailleurs avez-vous pensé que la plupart de nos immigrés sont bilingues?); et les Africains sub-sahariens dont beaucoup parlent le français ou l’anglais (l’anglais qui est langue officielle au Nigeria alors qu’on y pratique 80 langues pour 200 Millions d’habitants). Et la situation en Asie: l’Inde reconnaît 15 langues officielles. Alors pour communiquer il faut bien être bi ou multilingue! Et en Chine l’habitant de Pékin ne comprend ni le cantonnais ni le dialecte de Shanghai. Il faut communiquer en mandarin.
Essayons de conclure. Le multilinguisme permet de communiquer avec le monde tout en préservant sa langue maternelle et tous les éléments sentimentaux qui s’y attachent. Le multilinguisme est un phénomène général dans le monde. Le multilinguisme est une nécessité absolue si nous voulons réussir l’Europe. Le multilinguisme est un enrichissement personnel.
L’auteur de Multilingualism cherche s’il y a un lien entre multilinguisme et intelligence. Il fait l’historique de la littérature qui a paru à ce sujet. On est passé par plusieurs stades, d’abord une attitude plutôt critique, puis neutre, enfin valorisante (des tests faits au Québec auraient montré que les bilingues avaient de meilleurs résultats aux tests d’intelligence). Edwards dit qu’il ne faut pas prendre ces résultats trop au sérieux (encore que je ne vois pas comment on peut se déclarer intellectuel lorsqu’on ne dispose que d’une bibliothèque monolingue). Il n’y a aucune raison, dit Edwards, que le bilinguisme ait un effet positif ou négatif sur l’intelligence ou les capacités cognitives de l’individu. Par contre, dit-il, il est évident que «le bilinguisme peut représenter une autre dimension de ces capacités et qu’il représente une expansion de son répertoire».
Ce qui me paraît évident à moi c’est que le multilinguisme représente dans tous les cas un enrichissement culturel. Langue et culture sont trop étroitement liées pour que ce ne soit pas le cas. Steiner, qui, dans son étude After Babel, est beaucoup plus intéressé par les problèmes de la transposition d’une langue à une autre, insiste longuement sur cet aspect des langues. Il reproche à Chomsky et aux autres grands linguistes de ne s’être intéressés qu’à l’universalité des structures des langues. Pour Steiner les langues ne sont pas seulement des outils de communication. Elles diffèrent complètement des moyens de communication du monde animal. Cela est lié au fait que l’homme est un être conscient. Les langues rendent les relations entre notre conscience et la réalité «créatives». Grâce au langage nous construisons ce que Steiner appelle «alternities of being». Pour dire les choses plus simplement (d’ailleurs le mot alternity n’existe ni dans le Oxford Dictionary ni dans le Chambers), par le langage nous créons un monde artificiel, celui de nos sensations et de nos idées, nous rejetons «l’inévitabilité empirique du monde». Et chaque langue crée un monde différent, chaque langue offre sa propre lecture de la vie. En voyageant d’une langue à l’autre, dit Steiner, on éprouve avec émotion cet incroyable besoin de l’esprit humain de s’échapper vers la liberté.
Revenons sur terre. Pour élever le niveau culturel des Européens, pour les rapprocher et renverser les dernières barrières qui séparent nos vieux peuples les uns des autres, je propose que l’on développe d’une manière intensive et autoritaire le multilinguisme. Et pour commencer je propose que l’on oblige toutes les régions frontalières à parler la langue du voisin. Du côté des Pyrénées on leur laisserait le choix entre catalan, basque ou espagnol. Aux Corses j’imposerais l’italien; d’ailleurs j’ai appris que les notables corses, avant la guerre, correspondaient entre eux dans la langue de Dante. C’est quand même mieux que celle de Napoléon Bonaparte. Quant aux Alsaciens et aux Mosellans on les obligerait à apprendre l’allemand, dès la maternelle.
Et puis qui sait, peut-être plus tard, comme le suggère Pierre Kretz, quand tous les Alsaciens connaîtront l’allemand, s’intéresseront-ils à nouveau au dialecte alsacien...

(2004)


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