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Tome 3 : M comme Muller (Germain)
(enfance en Alsace, ma tante, ma mère, la guerre)
 

L'armistice entre la France et l'Allemagne a été signé le 22 juin 1940. Le 20 juin Hitler avait déjà nommé un Gauleiter (Gouverneur) pour l'Alsace, Wagner, vieux compagnon de lutte et Gauleiter du pays de Bade voisin. Dès le 21, veille de la signature de l'armistice, Wagner expulse le préfet du Haut-Rhin (celui du Bas-Rhin était déjà parti). L'Alsace venait d'être incorporée - de fait sinon de droit - au 3ème Reich.
C'était la troisième fois en 70 ans - durée moyenne d'une vie humaine - que l'Alsace changeait de nationalité. Au cours de cette période elle avait été allemande pendant près de 50 ans et française un peu plus de 20 ans.
Qu'ont alors fait les Alsaciens? Certains ont été tout de suite expulsés (Français de "l'Intérieur", juifs, francophiles notoires, etc;), d'autres sont partis d'eux-mêmes ou ne sont pas revenus de leur lieu d'évacuation, la grande majorité a essayé de survivre, en s'accommodant, comme ils le pouvaient, du nouveau régime, enfin certains ont accueilli les Allemands avec un préjugé favorable. C'était le cas de ma tante. Et elle est même allée plus loin en acceptant un poste de responsable local dans l'organisation des femmes.
Gabrielle la magnifique

Je ne saurai jamais ce qui a pu l'amener à ces positions. Cela avait été un grand drame pour elle après la guerre. L'emprisonnement, la désillusion, la honte, l'ostracisme, l'isolement. La honte de s'être trompée si lourdement. Et ce fut un drame pour nous aussi. Pour ma mère qui s'était pourtant violemment opposée à sa sœur au cours de la guerre mais qui s'est battue pour la défendre et la sortir de prison. Pour moi qui avais dix ans en 45 et ne comprenais pas grand chose à tout cela. Quand plus tard j'aurais pu en parler avec elle, j'étais marié et cela la gênait de raconter tout cela devant une "Française de l'intérieur" qui de toute façon ne pouvait rien comprendre aux choses alsaciennes. Il n'y a que la question juive qu'elle a tout de même abordée plusieurs fois. "On ne savait pas, dit-elle, on ne savait rien de cette horreur".  Et je le crois bien volontiers. Je sais que mon oncle avait questionné quelqu'un qui avait été au camp de Schirmeck et qu'il avait aidé à faire libérer et que celui-ci l'avait assuré qu'il n'y avait rien de spécial au camp (le problème c'est que Schirmeck était un simple camp de redressement dépendant des autorités locales alors que le véritable camp de concentration, le Struthof, situé dans la même vallée, était directement et étroitement contrôlé par les SS). Bien sûr il devait y avoir des rumeurs. Bien sûr il y avait les textes antisémites haineux, les discours. Mais je crois que même les responsables politiques des Alliés ne savaient pas ce qui se passait vraiment. Et que la vérité ne s'est imposée qu'après la guerre et qu'elle a été tellement effroyable que l'opinion publique européenne a mis des années à appréhender l'énormité de ce crime.
Aujourd'hui je ne peux donc qu'essayer de comprendre sans plus obtenir aucune certitude.
D'abord l'aspect féministe. J'ai déjà dit que ma tante était une maîtresse femme. Elle avait eu son permis de conduire à vingt-cinq ans. Elle avait déjà une fonction avant guerre dans une organisation de femmes française. N'avait-elle vu son nouveau poste que comme une continuation de l'ancien? Il y a probablement un peu de cela. Encore qu'on se demande comment elle a pu accepter la théorie hitlérienne de la femme. J'ai trouvé dans sa bibliothèque un écrit nazi qui s'intitule : La femme dans la culture occidentale. Suivant cette théorie, la femme est tout juste bonne à faire de beaux enfants blonds et aryens à l'homme. Elle ne pouvait visiblement pas se satisfaire de cela. Ou avait-elle justement un complexe parce qu'elle même ne pouvait pas avoir d'enfants?
Etait-elle vraiment prise par la théorie national-socialiste dans son ensemble? Je l'ai déjà dit, je crois qu'il ne faut pas juger avec les yeux d'aujourd'hui. Des millions de gens, à l'époque, ont pris le fascisme pour un idéal. Il y avait l'élément social, il y avait l'élément national. Fierté d'un groupe. Equité sociale. L'exemple de Mussolini semblait probant. On donnait tout pouvoir à un homme? Mais la démocratie semblait bien mal en point, en France aussi. Il faut revoir l'histoire politique des années d'avant-guerre. Les remous du Front Populaire qui inquiétait ceux qui aimaient l'ordre et la religion. La violence, les mouvements de rues organisés par l'extrême-droite. Les politiciens véreux, les scandales. L'instabilité gouvernementale et l'indécision générale. Et on n'avait pas l'expérience d'aujourd'hui pour savoir tous les dangers que comportait la délégation de tous les pouvoirs dans les mains d'un seul homme. Et on ne savait pas encore ce que c'était le totalitarisme. Et on ne se doutait probablement pas encore de toutes les conséquences qu'allait entraîner la transformation progressive du nationalisme en racisme. Ma tante n'était pas rationnelle comme l'était ma mère. C'était une passionnée, je l'ai déjà dit.  Elle a pu très bien ne voir que les aspects positifs du système. Du moins au début.
Il est bien possible, tout simplement, qu'elle était pro-allemande. Et là, il faut bien revenir à l'histoire de l'Alsace, au mouvement autonomiste, à la bataille pour la langue et d'abord à une histoire familiale qui s'est passée à la fin de la première guerre mondiale et qui a pu très bien marquer ma tante.
Mon grand-père maternel avait été instituteur comme l'étaient tous les frères de ma grand-mère. Mais il avait aussi la bosse commerciale et il s'est mis à travailler pour une conserverie allemande dont il vendait les produits en France. Sa base était Montreux-Vieux qui était aussi la base de la famille de ma grand-mère. C'était un village situé dans ce qu'on appelait avant 1914, la région des trois frontières, touchant au Jura suisse d'une part, à la Franche-Comté de l'autre. Toute la famille, des amis et des employés de la firme allemande s'étaient réfugiés pendant la guerre dans une grande maison qui appartenait à la société. Le propriétaire de la firme, qui était un homme de bien, a d'ailleurs envoyé pendant toute la durée de la guerre, de l'argent à mon grand-père pour qu'il puisse subsister. La région a été libérée très tôt par les troupes françaises. Immédiatement ont commencé, comme c'est l'habitude chez nous, les délations et les commissions d'enquête militaires ou politiques.
La maison de l'Allemand
Quelqu'un a accusé les occupants de la maison de l'Allemand d'être des espions et d'avoir émis des signes lumineux à l'intention des avions ennemis. Ils ont été mis dans un train et  enfermés dans un camp à Viviers dans l'Ardèche. Ils n'étaient pas les seuls d'ailleurs. En France on a, je ne sais pourquoi, la hantise de la cinquième colonne. Quand tout va mal, c'est la faute aux traîtres. En tout cas, pour la famille de mon grand-père, c'était le cauchemar. Les hommes étaient séparés des femmes et des enfants. Ils étaient logés dans des baraques dans des conditions d'hygiène douteuses. Certains hommes ont été battus. Des enfants ont eu la dysenterie. L'Ardèche paraissait alors à ces Alsaciens être un pays complètement arriéré et les habitants les traitaient de "sales boches". Alors que mon grand-père et son ami Gehin taillaient toujours leurs moustaches légèrement d'un côté en disant qu'elles regardaient la France et allaient fêter le 14 juillet tous les ans à Belfort.
Enfermés à Viviers: au premier rang mon parrain, ma mère, ma grand-mère, et au deuxième rang ma tante, mon grand-père et leurs amis Gehin

Ma tante récitant le Cheveu Blanc

Ma mère avait cinq ans et cette histoire n'a pas laissé de traces chez elle. Mais sa sœur avait dix ans de plus. Elle voyait son père humilié et l'adorait passionnément. Je suis certain que cette affaire l'a marquée, même si plus tard elle nous racontait aux fêtes de famille qu'elle avait accueilli le Président Poincaré et qu'elle avait récité Le Cheveu Blanc où l'aigle germanique tient, suspendu par le fameux cheveu à ses serres toutes sanglantes encore, une cage dorée où l'Alsace et la Lorraine éplorées se dressent... "Vous les tenez peut-être mais c'est par un cheveu !" (Je dois dire qu'elle savait aussi bien réciter de Chamisso, Burg Nideck liegt im Elsass, der Sage wohl bekannt, où la jeune géante va ramasser le paysan, son cheval et sa charrue, les ramène au château pour jouer et se fait engueuler royalement par le Géant, son père).
On a dit que l'Alsace ne s'est vraiment attachée à la France qu'après la Révolution et lors des guerres révolutionnaires et napoléoniennes. Et c'est probablement vrai. Elle est bien devenue française au Traité de Westphalie en 1648 et Strasbourg a même été prise de force par Louis XIV en 1681, ce qui n'a pas dû faire plaisir aux Strasbourgeois de l'époque qui avaient une Université qui jouait un rôle dans l'Empire Germanique et dont la ville était en grande majorité protestante alors que le même Louis allait quelques années plus tard révoquer l'édit de Nantes. Mais l'Alsace a continué à vivre à l'intérieur du royaume avec sa langue et ses coutumes. Elle a beaucoup perdu de son importance sur le plan culturel, du fait de son attachement à l'aire linguistique française mais a maintenu malgré tout beaucoup de liens avec l'aire linguistique germanique. Les idées de la Révolution ont dû plaire en Alsace car on était démocrates dans l'âme ou du moins on n'aimait pas les princes. Même si on n'a pas dû apprécier beaucoup qu'un certain Eulogius Schneider traîne sa guillotine de village en village comme des tréteaux de foire. Et on a fourni beaucoup de généraux et aussi beaucoup de soldats au "Napi". Cela crée des liens. Et même si l'Alsace a gardé sa langue encore pendant tout le début du XIXème siècle, elle s'est néanmoins sentie définitivement française. Le passage à l'Allemagne en 1870 a été un choc. On a dû se sentir abandonnés, choqués de l'attitude du Parlement français, humiliés de n'être consultés par personne. Et puis on a fait de la résistance contre le gouvernement, c'est-à-dire les Prussiens, comme tout le monde, comme les Bavarois, les Rhénans, et puis on a même eu une légère indépendance, un gouvernement local en 1911. Mais pendant tout ce temps l'Alsace a toujours, bien sûr, conservé sa langue et sa religion. Le problème est venu après 1918. Une fois l'enthousiasme passé. Car entre-temps, Jules Ferry avait fait son école obligatoire et laïque. Et l'Etat français qui avait toujours été centralisateur, a subitement étendu sa volonté centralisatrice au domaine de l'enseignement et de sa langue. Le clash était inévitable. D'autant plus que dans le domaine germanique on avait également, et ceci depuis le début du 19ème siècle, donné subitement une importance toute particulière à la langue et aux parlers locaux, en même temps qu'aux chansons, aux légendes, aux coutumes, etc...
Ce sont les Romantiques allemands qui ont vraiment lancé le mouvement. Même si, avant eux, Herder et Goethe avaient déjà commencé à s'intéresser à la culture populaire. Il paraît même que Goethe, lors de son séjour à Strasbourg, tout en flirtant avec la fille du pasteur de Sessenheim, a commencé à recueillir de vieilles chansons. Mais les Romantiques sont allés plus loin. Ils cherchaient l'âme du peuple, la poésie dans les vieilles rimes et les vieilles légendes. Et puis sont venus les frères Grimm qui ont commencé leur quête des vieux contes. Moi enfant, je l'ai déjà dit, ils m'ont posé un sacré problème, les frères Grimm. Moi qui avais lu Le Chaperon Rouge, La Belle au Bois Dormant et Peau d'Ane en allemand chez Grimm, voilà qu'on me présentait les mêmes contes, en français, après la guerre, en disant qu'ils sont de Perrault. Les adultes interrogés n'ont pas pu me répondre. Il m'a fallu longtemps pour comprendre que Perrault avait écrit ses contes à la fin du 17ème siècle et que si on trouvait les mêmes contes chez Grimm au 19ème, c'est qu'ils faisaient partie d'un fonds populaire commun ou que les informateurs auxquels faisaient appel les deux frères étaient sous influence et que la méthode scientifique allemande avait été prise en défaut.
Parmi mes livres de jeunesse figuraient également Les Contes et Légendes d'Alsace compilées par un certain Stintzi et qui enveloppent de mystère et de poésie beaucoup de sites de la plaine et des Vosges, le lac brumeux où de jolies nixes attirent les jeunes garçons, le mont chauve où dansent les sorcières au son du violon, les marais du Ried où flottent les feux follets. J'avais vu que Stintzi avait repris les travaux d'un de ses prédécesseurs du 19ème siècle, Auguste Stöber, et j'ai voulu savoir qui il était. Je me suis vite aperçu que Stöber avait fait un travail considérable, qu'il collaborait d'ailleurs avec Brentano et les Grimm, et qu'il ne s'intéressait pas seulement aux contes et légendes mais également à l'histoire locale, aux coutumes, aux expressions dialectales, aux proverbes, etc... Une grande partie de ce travail paraissait dans des annales qu'il publiait avec quelques amis sous le titre d'Alsatia de 1850 jusque dans les années 1880. Un travail encore beaucoup plus systématique a été réalisé par de nombreux participants enthousiastes d'un club littéraire et historique créé au sein même du Club Vosgien et qui a publié ses annales de 1885 jusqu'en 1918 et même encore dans les années trente. J'ai commencé à collectionner toutes ces publications et puis un jour je suis tombé sur un petit fascicule de Stöber intitulé Volksbüchlein et qui était entièrement consacré aux comptines enfantines. Et tout à coup, j'ai reconnu des comptines que j'avais moi-même entendues, dont la suivante, que l'on récitait en faisant sauter les petits sur ses genoux :
Ridde, ridde Ross                Chevauche, chevauche le cheval
Ze Basel esch a Schloss      Il y a un château à Bâle
Ze Rom esch a Glockehüss  Il y a un clocher à Rome
S'luega drei Jungfra rüss     Trois vierges regardent dehors
Eini spennt Sîda                   L'une file de la soie
D'zweiti schnidet Wulla        La deuxième file de la laine
Dretti spennt Haferstroh      La troisième de la paille d'avoine
Eso, eso, eso                       Voilà, voilà, voilà...
J'ai d'abord été ému  parce que cela ramenait des souvenirs d'enfance que j'avais complètement oubliés. Et puis j'ai été doublement ému car les trois vierges sont, sans le moindre doute possible, les trois Nornes qui tissent la destinée des hommes dans la vieille mythologie germanique. Voilà donc une vieille croyance païenne qui a certainement été combattue par l'Eglise, d'autant plus qu'elle battait en brèche le dogme du libre arbitre, et qui a traversé le temps, quinze siècles, pour s'arrêter à moi, à ma génération. Car elle ne pouvait  se transmettre que dans cette langue, ce dialecte, et que ce dialecte était mort! Je crois qu'il n'y a pas d'exemple plus frappant de ce que signifie une langue pour un peuple, pour une culture, pour une tradition.
Il n'y a pas beaucoup d'études sur le mouvement autonomiste en Alsace entre les deux guerres. La seule étude complète qui soit disponible, est celle d'un universitaire allemand, Rothenberger. Mais elle est très fouillée et je crois assez objective, même si les seuls témoins vivants que Rothenberger a interrogés longuement sont des gens assez suspects, puisque l'un d'eux, le Dr. Ernst, a été systématiquement pro-germanique, et que les deux (Ernst et Stuermel) ont été amenés à collaborer avec le système nazi pendant la guerre. L'étude montre qu'il y a eu trois confrontations majeures et que chaque fois qu'il y a eu une confrontation de ce type, la très grande majorité de la population et de ses élus était unie et s'opposait au gouvernement. C'est peut-être une leçon pour ceux qui ont à traiter avec d'autres mouvements autonomistes ou indépendantistes. Cela montre qu'il ne faut jamais heurter toute une population de face.
La première crise a eu lieu tout de suite au début des années vingt. Les Alsaciens voulaient défendre deux choses : la présence de l'Eglise à l'école et l'enseignement de l'allemand dès l'école primaire. Il faut peut-être dire un mot sur la relation entre le dialecte et l'allemand. La différence entre un dialecte, ou un patois, et une langue, c'est que cette dernière est écrite, donc fixe et d'un emploi généralisé, alors que les premiers sont oraux, donc variables et surtout variables d'un village à l'autre. En France, la langue écrite a pris rapidement une importance prépondérante. A cause de Paris, parce que le pays s'était fait il y a longtemps, et que le Nord avait battu le Sud. En Allemagne, il y a bien une langue écrite nationale, celle qu'avait adoptée Luther pour sa Bible, qui n'était même pas une langue du Sud, c'est-à-dire celle de Luther, mais un saxon qui arrangeait finalement beaucoup plus les gens du Nord. Mais les royaumes étaient restés longtemps indépendants et les dialectes restaient rois. Même encore aujourd'hui, les gens parlent leur dialecte entre eux en Bavière, en Autriche, en Suisse, même au Wurtemberg. Quelquefois même s'il y a un étranger. J'ai souvent vu en Suisse des responsables de PME passer au dialecte suisse presque sans s'en apercevoir alors même qu'un Allemand assiste à la réunion et qu'il a des difficultés évidentes pour suivre la conversation. Un jour je me suis trouvé au tribunal à Berne alors que j'avais poursuivi en copyright un de nos concurrents de la région. Une fois que le juge et le prévenu se sont aperçus que je comprenais et que je pratiquais le suisse de Bâle-Mulhouse, les débats se sont poursuivis complètement en suisse bernois. Toute l'aire linguistique germanique est donc une aire de dialectes. Or un dialecte c'est quelque chose de merveilleux, c'est vivant, c'est à la fois l'avenir et le passé, car il y a des mots anciens que la langue nationale ne connaît pas (on a en alémanique du Sud par exemple, des mots aussi courants que : loosa, écouter ou luega, regarder, dont aucune trace n'existe en haut allemand), mais en même temps, il y a des créations propres, adaptées à l'environnement ou simplement inventées par de petits groupes, des tribus en quelque sorte. Un spécialiste des dialectes germaniques a trouvé jusqu'à quatre cents équivalents d'une simple fleur commune. J'ai un dictionnaire d'alsacien compilé en 1900 qui compte deux gros volumes de 500 pages. Mais les dialectes sont en fait comme les bras d'une pieuvre dont la tête serait la langue écrite. Sans la tête, les bras ne sont plus rien. Car les dialectes ne peuvent subsister sans la langue de communication, c'est-à-dire la langue nationale. C'est elle qui fournit l'oxygène, la culture, la relation avec les autres, avec l'intelligentsia supra-tribale. C'est ce que les fonctionnaires de l'Education Nationale ne voulaient pas comprendre ou plutôt ils savaient ce qu'ils voulaient: l'assimilation. Et les responsables alsaciens savaient, eux aussi, ce qu'ils voulaient. Ils voulaient conserver un minimum d'enseignement allemand à l'école car sans cela, le dialecte était condamné à terme. Et comme ils n'arrivaient pas à convaincre les fonctionnaires, ils cherchaient à se battre au Parlement mais sans beaucoup plus de succès.
Une seconde crise a eu lieu à l'occasion du fameux procès de Colmar, où on a accusé de complot une trentaine d'autonomistes de tous bords. En gros, il y en avait de deux sortes : ceux qui restaient à l'intérieur du parti clérical et ceux qui en étaient indépendants. Parmi les premiers il y avait le vieux Dr Ricklin qui avait été Président du premier Conseil alsacien d'avant guerre et que l'on avait surnommé le Lion du Sundgau. Ma famille se disait du Sundgau, ils ne pouvaient que respecter son Lion. Mais le véritable leader des autonomistes chrétiens c'était Joseph Rossé. Et celui-là on le connaissait bien dans la famille. Car d'un côté, il était de Montreux-Vieux comme mon arrière-grand-mère (ce qui montre que ce patelin était quand même drôlement important!) et d'autre part, il était le grand représentant syndical de tous les instituteurs d'Alsace. Or dans la famille, on avait plein d'instituteurs. Lors du procès, Rossé a même prétendu que l'administration française avait fait le plan pendant la guerre de licencier soixante-dix pour cent des instituteurs après l'armistice. Ce genre de déclarations devait exciter mon grand-père. Je sais que Rossé était bien connu dans la famille. Quelles étaient exactement nos relations avec lui? L'appréciait-on? Ça je ne le sais malheureusement plus.
Les autres mouvements autonomistes étaient plus radicaux. Parmi eux, il y avait René Hauss qui était député de Haguenau et qui allait devenir plus tard Kreisleiter de Haguenau. Je sais que lui, en tout cas, était ami de mon oncle et de ma tante.
Le procès de Colmar s'est terminé par quatre condamnations. Mais sur les quatre condamnés, trois ont été élus députés dans la foulée. Toute l'opinion publique était derrière eux et le gouvernement a dû céder.
La troisième crise s'est produite plus tard, en 36 je crois. A l'occasion d'une réforme de la durée des études en France, on a augmenté en même temps la durée en Alsace, qui était déjà d'un an plus longue qu'à l'intérieur sous prétexte qu'il fallait rattraper le temps perdu à enseigner l'allemand. Cette fois-ci encore cela a été la levée de boucliers généralisée. L'ensemble des élus locaux se sont réunis en assemblée spontanée et se sont battus jusqu'à l'abrogation des mesures en 1938.
Je suis certain que mon grand-père a suivi toute cette affaire de près jusqu'à sa mort en 36. Et sa famille aussi. Ma mère, elle, avait pour amies les filles des députés Seltz et Walter. Et Michel Walter qui était le député le plus prestigieux du parti clérical, qui représentait la bourgeoisie et était tout à fait francophile, s'est lui-même beaucoup engagé au moment des grandes crises, témoignant en faveur des accusés au grand procès de Colmar, menant les élus lors de la bataille de 36, et proposant en 1925 déjà, la création d'un conseil régional (mais hélas, c'était cinquante ans trop tôt).
Ma tante a donc dû, elle aussi, suivre toutes ces batailles. Je suis sûr que cela a eu un effet sur ses comportements ultérieurs. Finalement, que voulait le mouvement autonomiste ?
Au début défendre la religion contre le Cartel des Gauches. Mais la langue est devenue très vite l'enjeu majeur. Et puis la situation s'est envenimée. En fait personne ne voulait l'indépendance, encore moins le rattachement à l'Allemagne. Mais devant les maladresses, l'inflexibilité centralisatrice, l'humiliation, certains se sont butés. Après tout on avait affaire à toute une génération, tous ceux qui avaient entre vingt et cinquante ans en 1918, qui avait vécu et qui avait été éduquée dans la culture allemande. Et certains sont devenus ouvertement pro-allemands et certains encore ont cru que ce qui se faisait de l'autre côté du Rhin était mieux.
Qu'est devenu le problème de la langue après la deuxième guerre mondiale? Les choses ne se sont pas passées différemment. Là encore certains instituteurs (comme le cousin Charles) se sont battus pour l'enseignement de l'allemand à l'école primaire. Et une fois de plus, le gouvernement s'est mobilisé et le Ministère de l'Intérieur a ressorti ses archives et ses vieilles craintes. Et puis l'assimilation a fonctionné, comme l'avait prévu Lévy, l'auteur d'une remarquable Histoire des langues en Alsace et en Lorraine, qui, en 1930 déjà,  avait écrit que le sort du dialecte était scellé. Quand j'allais en taupe au début des années cinquante à Strasbourg, je le savais aussi, l'alsacien n'avait plus d'oxygène. La langue de culture était française, le dialecte devenait une langue de lit et de table. Il s'appauvrissait, il se desséchait, il se mourait. Un soir à la fin de son spectacle, Germain Muller, l'animateur de ce merveilleux cabaret qu'était le Barabli (Parapluie), qui nous avait fait tellement rire et pleurer avec nos propres histoires, nos défauts et nos ridicules, nos drames aussi, Germain Muller et tous ses acteurs se sont groupés au milieu de la scène et sous les projecteurs qui s'éteignaient les uns après les autres, ont chanté en chœur et en s'enlaçant : "Mir senn d'letschdi, d'allerletschdi", nous sommes les derniers, les tout derniers qui parlent encore, comme le bec leur a poussé... Et tous les spectateurs se sont levés, et j'étais parmi eux, et sont restés silencieux, longtemps, avant d'applaudir et des larmes ont coulé ce jour-là dans une salle où l'on avait plutôt l'habitude de rire.
Quarante ans après, il y a pourtant encore des gens qui se battent. Nous avons invité Germain Muller ici à Luxembourg. Il y a eu cent personnes pour écouter son spectacle en alsacien. Lui n'a pas changé. Je l'ai emmené dîner lui et sa troupe, avant la soirée. Je l'ai regardé et écouté. Lui qui un autre soir de spectacle avait proposé aux spectateurs de faire une liste pour les élections municipales à Strasbourg et avait eu tout de suite trois élus. Si je l'ai mis en tête de chapitre, alors qu'aucun de ses bouquins ne trône dans ma bibliothèque, c'est que je me retrouve en lui. Têtu, gourmand, sensuel, romantique et ironique à la fois, alsacien. Nous avons fait venir aussi le sénateur Goetschy et d'autres hommes passionnés qui y croient encore, au maintien et même au renouveau de la langue, venus étudier le bilinguisme au Luxembourg. Mais je vois aussi la situation des enfants dans ma propre famille. J'ai lu le rapport d'un étudiant américain qui compare la volonté de francisation des enfants en Alsace à celle de la volonté d'assimilation des enfants d'immigrés aux Etats-Unis et qui a recueilli des statistiques accablantes sur le degré de connaissance de l'alsacien par les jeunes générations. Le sénateur, quand je lui ai parlé de ce rapport, s'est fâché tout rouge. "C'est une honte, dit-il, un document payé par le Ministre de l'Intérieur" (il est encore dans le coup celui-là?). Mais je sais bien que l'étudiant américain a raison. Le problème aujourd'hui ne me préoccupe plus. Il n'y a que de temps en temps, quand j'entends des bribes de mots, j'ai quelques spasmes d'une douleur sourde, celle que l'on a quand on sent que tout à coup quelque chose d'irrémédiable s'est perdu, qui avait un lien avec sa mère, sa grand-mère, sa terre, la même douleur sourde que devait ressentir, tout en suivant avec une infinie attention sa piste, tout là-bas dans les forêts obscures qui longent la rivière Ohio... le dernier des Mohicans.
La fin de la guerre a été une époque somptueuse pour moi et pour ma mère. Pour moi parce que c'était une vie sauvage, il n'y avait plus de règles, des choses extraordinaires se passaient, j'étais libre et j'avais dix ans. Pour ma mère parce qu'elle s'est littéralement défoncée, d'abord pour ses enfants (l'un n'avait même pas un an, l'autre en avait trois, nous étions dans la cave sous le feu, en pleins avant-postes et mon père était loin) puis pour sa sœur et son beau-frère (qui restaient cachés, qu'il fallait protéger puis défendre). Haguenau était très mal placée. Nous avons d'abord été libérés puis les Américains ont reculé. C'était l'époque de la fameuse contre-offensive des Ardennes et les Allemands sont revenus. Nous étions tous logés, une trentaine, dans la cave de l'immeuble, rue de l'Aqueduc, de ma grand-mère, locataires et voisins du quartier tous ensemble, sur des matelas humides, dans le froid (c'était en octobre, novembre 1944?). Il fallait se débrouiller pour tout (même l'eau était coupée). On avait heureusement eu le temps de faire quelques provisions. On nourrissait des lapins (je me souviendrai toujours d'un merveilleux civet dont tout le monde se délectait à l'avance et qui, au moment de servir, puait le pétrole parce que lors de sa préparation, une vieille lampe à pétrole qui pendait au-dessus de la table s'était soudain mise à fuir), on élevait des poules, on a même gavé une oie, enfermée dans sa caisse, que ma grand-mère prenait entre les cuisses pour lui fourrer les grains de maïs dans le bec en maintenant son cou à la verticale, il me souvient même, cela paraît incroyable, qu'un boucher est venu pour tuer un cochon élevé dans le voisinage ou ramené de la campagne et préparer du boudin dans une grande cuve de lessive. Mais les bébés, bien qu'alsaciens, ne mangeaient pas encore de boudin. Il leur fallait du lait, et c'est là que ma mère a eu son heure de gloire. A la briqueterie il y avait des écuries. On avait des chevaux pendant la guerre pour livrer les briques, l'essence étant rationnée. Les chevaux avaient fini par être réquisitionnés eux aussi. Mais il y restait une vache. Et du fourrage. Ma mère n'était pas toute seule. Une jeune bonne avait choisi de rester pour l'assister dans ces temps difficiles. Et il y avait un vieux valet de ferme qui avait travaillé à la briqueterie et qui était resté fidèle lui aussi. C'est avec ce vieux tout rabougri, tout courbé par les rhumatismes que ma mère, qui était fille des villes, est allée chercher la vache pour la ramener dans une remise du voisinage. Le pauvre vieux allait la traire tous les jours, et un matin, au moment même de traverser la rue, un char américain qui s'était engagé là, a tiré un obus sur les positions allemandes placées à quelques kilomètres de là sur la route de Schweighouse. Les deux tympans crevés, le pauvre valet y a laissé définitivement son ouïe mais n'a pas lâché les bidons de lait. L'histoire de la vache ramenée sous les obus et les fusées éclairantes, nous l'avons entendue souvent ensuite et encore plus celle de la guerre du fourrage. Car la vache il fallait la nourrir. Ce qui fait que ma mère y a encore fait beaucoup d'expéditions, à la briqueterie. Celle-ci était occupée par les Allemands. La position était favorable, sur les hauteurs dans le Sud de la ville, et les grands fours Hoffmann aux épais murs de briques réfractaires offraient un abri sûr. Sa dernière expédition, elle l'a faite avec son frère (et l'éternel valet). Car mon parrain qui avait été déplacé en Allemagne lui aussi, mais moins loin que mon père, à Wiesbaden, s'était échappé en bicyclette avec un ami, un éphèbe blond qu'il fallait cacher car il risquait d'être incorporé à tout moment dans les corps francs allemands. Alors lorsque ma mère et les deux hommes se sont trouvés une fois de plus à la briqueterie pour ramener ce qui restait, tout à coup l'offensive a démarré. Un officier allemand est venu leur crier de fuir par les jardins. Et alors cette fuite sous les sifflements des balles, des obus, le ciel déchiré par les éclairs, les bombardements des canons, les grondements des chars qui descendaient la route de Strasbourg. Et ma mère et son frère, la peur au ventre, qui la tirait, la poussant par-dessus les grillages, de temps en temps s'enfuyant au galop et elle restant paralysée, et lui revenant la chercher. Cette histoire, nous l'avons entendue pendant des années et lors de nombreuses fêtes de famille. Car ma mère savait raconter et se mettre en scène. Mais après tout, elle l'avait fait. Elle, la petite fille protégée par son père et sa sœur aînée, elle s'était battue comme une lionne, elle s'était battue pour ses enfants. Comme elle allait se battre ensuite pour sa sœur et pour son beau-frère.
Les Américains ont débarqué en même temps que la neige. Lorsque, nous les enfants, nous avons enfin pu sortir de nos caves, d'étranges voitures circulaient en tous sens sur l'épais manteau blanc et de grands escogriffes nous ont distribué chewing-gum et chocolat. C'était la fête. Bientôt le capitaine Fichelson, juif allemand d'origine, allait célébrer Noël avec nous et chanter Mon beau Sapin en allemand et nous apporter un drôle de pain tout sec et tout jaune. Et puis on allait ramasser sur les tas de détritus les paquets jetés et à peine entamés de Lucky Strike et de Camel, et fumer nos premières cigarettes. Et puis au printemps allait venir le temps des jeux dangereux. Pendant des mois Haguenau avait été sur la ligne de front. Les munitions abandonnées traînaient partout. Moi j'étais particulièrement gâté car j'allais les récupérer dans mon fief, la briqueterie. Nous enlevions la balle puis la poudre que l'on versait en tas sur un muret et on remettait la douille dans le tas. On mettait le feu à la poudre et cela faisait péter l'amorce. Quelquefois on corsait la chose en laissant un peu de poudre dans la douille ou même on remettait la balle par-dessus. Ou alors on avait mis au point des dispositifs spéciaux avec des clous qui appuyaient sur l'amorce de la douille. On jetait tout cela en l'air et quand cela retombait par terre le clou faisait éclater l'amorce. Les parents devaient être vraiment bien occupés. Car nous étions totalement laissés à nous-mêmes. C'est un miracle qu'il n'y ait pas eu plus d'accidents. Un jour on avait fait un grand feu au pied d'un poteau télégraphique et on y a jeté des paquets entiers de douilles qui explosaient à tel point que les grands, qui sont alors quand même intervenus, ont eu du mal à approcher et à éviter que le poteau brûle.
J'avais dix ans. J'avais onze ans. C'était une époque extraordinaire. J'y ai connu l'amitié. Nous étions toute une troupe de gosses du quartier. J'ai connu la trahison. J'avais montré à celui que je croyais être mon meilleur ami, la cachette où j'avais mis mes munitions. Il les a montrées à des plus grands qui me les ont fauchées. Cette folle liberté nous amenait même à entreprendre des actes insensés. Je me souviens avoir incité des plus jeunes à casser les feux rouges des rares voitures garées dans la rue. Je me souviens qu'en allant chercher du lait chez un paysan, à la nuit tombée, je lançais des gravillons sur les pare-brises des voitures qui descendaient pleins phares la route de Strasbourg. J'ai même failli connaître l'amour. Un jour est apparu un des frères de mon oncle. Il venait pour s'occuper de la briqueterie qui avait d'abord été mise sous séquestre. Il avait un nom bizarre, Virgile. Il arrivait dans une Peugeot décapotable antédiluvienne, accompagné d'une petite fille qui s'appelait Nicole et qui avait mon âge. Nous nous sommes entendus tout de suite comme larrons en foire. Nous nous sommes aussi disputés quelquefois. Un jour, elle m'avait énervé. J'ai levé le bras en lui disant : "Ah, si tu n'étais pas une fille!" elle m'a dit : "Qu'est-ce que tu me ferais si je n'étais pas une fille?" Nous nous sommes regardés. Il faisait doux. C'était le soir, entre le dîner et le coucher, sur la pelouse, devant la maison de ma grand-mère. Et soudain nos lèvres se sont touchées. Rien d'autre ne s'est passé, ni avant, ni après. Je ne me souviens d'ailleurs que de ce moment-là. Mais je m'en souviens comme si c'était hier.
Nous avons encore fait trois mois de septième en 1945. Avec une maîtresse alsacienne qui a un peu amorti cette plongée que nous allions faire dans la langue française. En nous montrant qu'il y avait quand même de temps en temps quelques mots qui se ressemblaient comme fenêtre - Fenster. Et puis nous sommes rentrés en sixième avec comme prof de français Jean-Louis Bory, un Vosgien, qui avait bien eu le Goncourt avec son Village à l'heure allemande mais n'en parlait pas un mot, de cette langue allemande. Il n'était d'ailleurs pas particulièrement gentil, se moquant de nous avec les quelques camarades de "l'intérieur" quand nous ne faisions guère de différence entre un bonhomme et un homme bon, et que nous ne comprenions rien aux canons de l'importun qui rentrait en sans-gêne dans une représentation de Molière, ne connaissant de canons que ceux que nous avions vu cracher le feu tout le long de la route de Schweighouse. Il s'est rattrapé avec son discours de la distribution des prix où il exprimait son admiration pour les enfants de sa classe qui devaient apprendre en même temps le français, l'anglais et le latin tout en s'initiant à mille autres connaissances nouvelles. A la maison il a fallu aussi se mettre à la lecture dans cette langue nouvelle. Je me rappelle que mon premier livre en français était un livre de Dickens, Les Contes de Noël, dans la Bibliothèque Verte. Ce fut douloureux. Et j'en ai voulu toute ma vie à ce pauvre Dickens qui n'y était pourtant pour rien.
Mon oncle et ma tante, dans le premier affolement, étaient d'abord partis. Puis ils sont revenus, dès que l'occasion s'est présentée et sont restés cachés, dans la cave d'abord, dans un appartement de l'immeuble de la rue de l'Aqueduc ensuite. Alors même que les officiers américains étaient eux-mêmes installés dans la maison. Mais il était vital d'éviter les premiers débordements de la populace. Comme partout en France, on faisait défiler des filles avec le crâne rasé. Et on battait des gens dans la rue. Un jour, je me souviens, après l'école, nous sommes tous allés sur la place d'Armes. Et on se montrait les flaques de sang. Puis un jour, ils ont été dénoncés et emmenés au Struthof. L'ancien camp de concentration avait trouvé un nouvel emploi. Il n'y avait plus les mêmes horreurs bien sûr. Mais un commandant fou, un commandant de FFI qui savait probablement bien humilier ses prisonniers lui aussi. Puisque l'un d'eux devait nettoyer avec une brosse à dent le cochon fétiche du camp, et un autre se tenir enfermé dans une vieille pendule et crier les heures en sortant la tête comme un coucou. Ce sont des histoires qu'on n'invente pas. Alors ma mère est entrée en campagne. Avec l'aide, il faut le dire, d'un avocat, vieil ami de la famille qui était parti pendant la guerre et qui avait d'abord du mal à comprendre ce qui s'était passé dans la tête de ma tante, mais qui a finalement accepté de la défendre et qui l'a fait de tout son cœur. Ma mère a d'abord réussi à les faire sortir du camp pour les faire transférer à la prison de Strasbourg, la fameuse Fadegass, la rue du Fil. Là, elle pouvait au moins leur apporter des colis. Et puis elle s'est mise à préparer leur procès en cherchant des témoins à décharge, et à casser les quelques témoins à charge que l'accusation avait trouvés. Des témoins à décharge, elle en a trouvé une trentaine. Même un prisonnier de guerre français qui s'était échappé et était passé par l'Alsace, a témoigné avoir reçu l'aide de ma tante. C'est tout juste si on ne lui devait pas la médaille de la Résistance! Il est vrai que ma tante et mon oncle avaient pu rendre beaucoup de services en intervenant systématiquement auprès de leur ami René Hauss. Ceci étant, les témoignages ne se présentaient pas de manière spontanée. Il fallait même un certain courage à l'époque pour témoigner en faveur d'anciens collaborateurs. C'est dire que ma mère a dépensé une énergie folle et qu'elle a utilisé tous les moyens pour arriver à ses fins, l'appel à l'amitié, à la morale, à la religion, le chantage aussi (les rappels de certaines compromissions qu'elle connaissait par exemple) ou simplement l'intimidation. Des témoins à charge il n'y en avait pas beaucoup. Mon oncle et ma tante n'avaient jamais fait de mal à personne. On ne pouvait leur reprocher que leurs opinions et pour ma tante sa position dans l'Organisation des Femmes. Quant à mon oncle il n'a jamais eu de poste officiel. Moi, je ne me souviens que de deux témoins à charge. Un marchand  de gibier qui avait été mis à Schirmeck pour une histoire de marché noir et qui en voulait à mon oncle pour des raisons obscures. Je crois que celui-là elle n'a jamais réussi à le neutraliser complètement. C'est l'avocat qui l'a ridiculisé au prétoire. L'autre c'était un abbé, l'aumônier du lycée. Celui-là ma mère se l'est payé et je crois avec beaucoup de délectation. Il faut d'abord rappeler que ma mère était tout à fait francophile et n'avait jamais eu la moindre sympathie pour les nazis. De plus elle était profondément croyante, et elle ne pouvait accepter qu'un prêtre fasse de la délation. Alors à force de chercher, elle a trouvé une photo de manifestation où l'abbé faisait le salut hitlérien. Et le témoignage de quelqu'un qui avait entendu un officiel du parti dire de l'abbé en question: "Un  oiseau blanc parmi tous ces corbeaux noirs". Alors elle est allé lui dire tout cela en face. Et, honte suprême, elle lui a dit qu'elle le trouvait indigne de donner l'instruction religieuse à son fils, et qu'à partir de maintenant, j'allais prendre mes leçons de catéchisme à l'école primaire. L'abbé a craqué. Mais ma mère a tenu bon. Et moi pendant un an, je quittais ma classe à l'heure de l'instruction religieuse au lycée pour me rendre en salle de permanence et j'allais prendre mes cours de religion à l'école primaire. Pour moi évidemment ce n'était pas une sinécure. Vous me voyez, à onze ans, rentrer dans une classe de grands à l'école primaire, traverser toute la classe pour me mettre au dernier rang, tous les yeux fixés sur moi, l'abbé, de la paroisse celui-là, étant lui-même plutôt gêné, non ce n'était pas marrant. Mais je comprenais que je devais aider ma mère dans cette lutte difficile et je le faisais sans rechigner. Jusqu'au jour où l'abbé du lycée, brisé et capitulant, s'est approché de moi dans la cour et m'a demandé d'intercéder auprès de ma mère pour qu'elle me renvoie à nouveau à son cours. Et ma mère a finalement cédé.
Mon oncle a été libéré très rapidement, puis ma tante également. Ils n'étaient condamnés qu'à des amendes et à quelques années d'indignité nationale. Mais chez ma tante il y avait quelque chose de brisé. Sa fierté n'avait pas supporté le choc. A partir de maintenant elle fuira toute vie sociale, toute vie publique. Il n'y aura plus que sa famille, son mari, sa sœur, ses neveux. Et d'abord ils iront tous les deux se cacher au fin fond de la vallée de Munster, à Luttenbach au pied du Petit-Ballon que l'on appelle le Kahlewase en alsacien, le chaume chauve, un coin qui miraculeusement reste encore aujourd'hui, malgré tout le flot de touristes qui se déverse sur cette vallée, la Schlucht, le Hohneck, une aire préservée, peut-être à cause de l'âpreté de ses chaumes, des brumes qui flottent sur ses sommets et du souvenir diffus des sabbats du passé. Je suis allé rejoindre mon oncle et ma tante à plusieurs reprises en 1947 dans ce village perdu. J'avais douze ans, quand au beau milieu du 2ème trimestre de cinquième, on a découvert que les bacilles de Koch étaient venus s'attaquer à moi. Cela s'appelait la primo-infection. On m'a taillé dans les ganglions, on me gavait comme un cochon (souvenir de ma grand-mère bien-aimée, ses soupes aux flocons d'avoine, avec des tartines de beurre salé, les Birschermuesli à quatre heures, le fameux lait de poule même, le cognac aux œufs, et puis ses cervelles bien grillées, au beurre noir, le soir) et puis on m'envoyait pour deux mois en villégiature à Luttenbach. Je me souviens du deux-pièces misérable qu'ils habitaient au premier étage d'une modeste ferme, leurs visages tristes et blancs. Je crois même qu'on s'éclairait à la bougie le soir. Mais j'ai quand même dû leur apporter le réconfort. Et puis l'année d'après, ils allaient acheter une grande maison à l'entrée de Munster, qui deviendra le paradis de notre enfance et qui m'attachera à tout jamais aux Montagnes Bleues, à mes Vosges. En attendant je fis connaissance avec la vie du village, avec les enfants de mon âge, nettement plus polissons qu'en ville. En été on était tous couchés en rond sur l'herbe, les filles montraient leurs culottes, racontaient ce que faisait leur grande sœur quand elle montait dans les bois avec son amoureux, et se mettaient autour des garçons quand ils faisaient pipi contre un arbre, et se moquaient du petit instrument qu'elles n'avaient pas. En hiver on montait à pied pendant une bonne heure, avec nos luges, le sentier qui allait jusqu'au col qui menait au Petit-Ballon et puis, pendant un long moment, on glissait dans le silence et l'odeur des sapins jusqu'à arriver rouges et réjouis à la ferme pour déjeuner. Je me souviens du cochon qu'on égorge et qui crie longtemps même avant qu'on le touche, et du sang dans les bassines et du boudin merveilleux. Je me souviens des commodités aussi, qui étaient de simples bancs en bois avec un trou et un couvercle, à l'écart, au bord de la rivière, et je me demande même si le fruit de nos intestins n'allait pas nourrir en direct les poissons qui y frétillaient.
Il y a dans mon album une vieille photo de famille, défraîchie, qui porte une date: 1948, et où nous sommes tout un groupe de jeunes et de vieux, affalés dans l'herbe, devant de vieux tacots, et qui me rappelle ces week-ends heureux où nous partions en bande, l'avocat, l'architecte, le géomètre, le garagiste, le directeur de banque, tous amis de mes parents, avec toute leur marmaille, pique-niquer sur les bords du Rhin et nous baigner dans ce fleuve que l'on disait d'argent, mais qui n'est plus aujourd'hui que de mercure et de potasse et de mazout. Le Rhin est un fleuve puissant. La vitesse de son courant est étonnante tout le long de son parcours de Suisse et d'Alsace. Des téméraires, paraît-il, arrivaient à le traverser à la nage, en disparaissant quelquefois dans ses tourbillons. Ces tourbillons qui nous faisaient rêver, où il fallait, disaient certains, se laisser aller au fond car le courant se renversait après un moment et vous remontait, comme dans ce vieux poème où une princesse dédaigneuse jette un anneau d'or qu'un beau chevalier va chercher en plongeant dans les flots et que le courant ramène, et puis ne ramène plus. Ou fallait-il, comme d'autres le prétendaient, plus prosaïques ceux-là, descendre jusqu'au sable du lit et pousser du pied pour sortir de côté et revenir courageux, émerger au soleil, émerger à la vie? Nous jouions au ballon, nous lancions les anneaux de caoutchouc, nous mangions des saucisses et nous plaisantions, jeunes et vieux mêlés.
Sur les bords du Fleuve d'Argent

Et lorsque le soleil se couchait et que nous avions ramassé nos affaires avant de reprendre nos tacots, nous allions nous mettre sur le bord du fleuve, tous en long, et nous placions nos mains autour de nos bouches et nous criions à ceux qui étaient de l'autre côté, si loin, si petits, si indistincts, nous leur criions "Schwowe", ce qui veut dire Boches en alsacien, mais en réalité n'est rien d'autre que ce mot de Souabe devenu une insulte car pour les Alémans que nous sommes, ce dialecte-là devient déjà un peu étrange, un peu ridicule, à croire qu'il est pollué de bavarois ou même de franc, que sais-je? Et alors ceux d'en face, ceux qui pêchaient tranquillement et ceux qui jouaient au ballon comme nous, venaient s'aligner eux aussi au bord de leur Rhin et mettaient comme nous leurs mains autour de leurs bouches et nous criaient "Wackes" ce qui veut dire voyous, car pour ceux d'en face, les Badois et puis tous les Allemands, nous étions les voyous, d'éternels voyous. Et le temps immémorial reprenait son cours, le fleuve d'argent pouvait à nouveau couler tranquillement, nous n'avions plus besoin de monter la garde au Rhin, tout était comme avant et la guerre était finie, bien finie, et elle ne reviendra plus jamais.

       
        (1992)


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