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Tome 2 : Notes 7 (suite 5): Littérature persane moderne
(Morier, écrivains persans modernes: Hedayat, Djamalzadeh, etc.)
 

89) n° 0751 James Morier: Les Aventures de Hadji Baba d’Ispahan, trad: Elian J. Finbert (réalisée en 1933), édit. Phébus, Paris, 1983.
90) n° 1240-42 The Adventures of Hajji Baba of Ispahan, deuxième édition, édit. John Murray, Londres, 1824.
91) n° 1243-45 The Mirza, by James Morier, Esq. (author of «Hajji Baba», «Zohrab», «Ayesha», etc.), première édition, édit. Richard Bentley, Londres, 1841.
92) n° 1237-39 Ayesha, the Maid of Kars, by the author of «Zohrab», «Hajji Baba», etc., première édition, édit. Richard Bentley (successeur de Henry Colburn), Londres, 1834.

C'est un Anglais qui me servira d'introduction à cette note sur les écrivains persans du 20ème siècle. Un Anglais du 19ème. James Morier, le père du fameux Ali Baba d'Ispahan. Car avec Morier on commence à se trouver en terrain connu: puissance des mollahs, hypocrisie générale, l’esprit persan moderne. L’introduction à la traduction française comporte une citation qui a tellement l’air de coller à des événements récents que, m’en méfiant, j’ai été chercher le texte original de l’édition de 1824. Or je n’ai pu que constater que la traduction était parfaitement fidèle au texte de Morier. Cela se passe au moment où Hadji Baba est rejoint dans la ville sainte de Qom par son ami le derviche et que celui-ci lui explique les usages du lieu: «Qom est une ville où personne n’ouvre la bouche si ce n’est de discuter de religion et décider qui mérite le salut et qui la damnation. Tout homme que tu rencontreras prétendra être soit un descendant du Prophète, soit un homme de la Loi. Tous montrent une figure longue et mortifiée et considèrent quiconque a des joues roses et des yeux rieurs comme voué aux feux éternels.» Et puis approchant d’un sanctuaire: «Peut-être n’ignores-tu pas, ami hadji, qu’ici réside le célèbre Mirza Abdoul Kossim, le premier saint de la Perse. C’est un homme qui, s’il voulait, pourrait faire accepter au peuple n’importe quelle doctrine qu’il lui plairait de prêcher. Son influence est telle que beaucoup assurent qu’il pourrait même renverser l’autorité du shah et faire accroire du jour au lendemain à la populace que les décrets royaux n’ont pas plus de valeur qu’un chiffon de papier.»
Qui était Morier? Un Anglais né à Smyrne - son père était consul à Istanbul - connaissant la Perse à fond: il y avait vécu six ans, connaissait parfaitement le persan et avait été secrétaire de la Légation britannique à Téhéran. De descendance huguenote il n’est pourtant pas très gentil pour les Français puisque dans sa préface à Mirza il écrit: «Les Persans ont été appelés à juste titre les Français de l’Orient; la vanité est, en vérité, leur péché capital, ce qui suffit à expliquer cette soif pour les compliments et les flatteries que l’on trouve chez les deux nations.» De retour à Londres, il publie d’abord des relations de voyage dont le deuxième (Deuxième Voyage à travers la Perse, l’Arménie et l’Asie Mineure jusqu’à Constantinople dans les années 1810 à 1816) est abondamment cité aussi bien par Massé que par Monchi-Zadeh parmi les nombreux témoignages de voyageurs (à propos des festivités de deuil de l’Imam Hossein). Et puis il va exploiter sa connaissance de l’Orient pour écrire des romans exotiques, et d’abord dès 1824, le premier, son chef d’oeuvre, Hadji Baba, qui va immédiatement rencontrer un succès considérable, d’autant plus qu’il fait croire que c’est un manuscrit qu’il a recueilli dans des conditions rocambolesques, en Turquie, dans un caravansérail, après avoir passé la nuit à soigner un riche voyageur, un certain Mirza Hadji Baba... Plus tard il publiera encore un Hadji Baba à Londres, un nouvel avatar des Lettres Persanes... Et le plus incroyable: en 1905 paraît à Téhéran une version persane du livre de Morier, le traducteur prétendant qu’il s’agit du manuscrit original, et les Persans se l’arrachent et se reconnaissent dans les personnages du roman!
Gobineau, dans la préface à ses Contes asiatiques (voir n° 0224 Gobineau: Nouvelles Asiatiques, tome 2, édit. Jean-Jacques Pauvert, Paris, 1960) dit toute son admiration pour Morier. Il regrette pourtant que Morier ne dépeigne qu’un aspect des choses: «la légèreté, l’inconsistance d’esprit, la ténuité des idées morales chez les Persans». Gobineau voudrait, sans omettre de montrer «l’immoralité plus ou moins consciente des Asiatiques et l’esprit de mensonge qui est leur maître», mettre aussi en valeur certaines vertus: «bravoure des uns, esprit romanesque chez d’autres, bonté native, probité foncière même chez certains, dévouement, affection, tyrannie du premier mouvement, etc.» En réalité à juger de ses contes qui se passent en Perse, il n’a guère eu l’occasion de suivre ces principes. On y voit bien la puissance de l’amour dans l’Illustre Magicien et les Amants de Kandahar, mais l’Histoire de Gambèr-Aly et la Guerre des Turcomans semblent être plutôt des pastiches de Morier. D’ailleurs quand on relit les deux ouvrages à quelques jours d’intervalle, Hadji Baba paraît bien au-dessus des Contes Asiatiques.
En fait Hadji Baba est un vrai roman picaresque mis à la sauce orientale. Mais une sauce tout à fait authentique. On parcourt la Perse dans tous les sens, on y rencontre des Turcomans, des Kurdes, des Arméniens, des Afghans, on se retrouve même à Bagdad et à Istanbul, on y découvre tous les us et coutumes, les superstitions, les comportements de toutes les couches de la société. On y voit des serviteurs qui ne reçoivent pas de gages parce qu’ils doivent se faire payer eux-mêmes comme Iradj Panah, l'acheteur de notre agent en Iran: quand Hadji Baba demande rémunération au médecin qui l’emploie, «Des gages, en vérité» s’exclame le médecin, «Je n’en donne jamais. Mes domestiques se paient sur ce qu’ils peuvent obtenir de mes malades. Fais-en autant.» On voit la puissance des Ayatollahs. Lorsque le Shah visite la sainte ville de Qom: «Sa diplomatie avait toujours tendu à entretenir la meilleure odeur d’amitié entre sa propre personne et le clergé de son pays, car il savait que l’influence des mollahs, qui était considérable sur l’esprit du peuple, était la seule barrière qui l’empêchait d’accéder à un pouvoir illimité. Il lui fallait par conséquent flatter Mirza Abdoul Kossim en lui rendant visite à pied et en lui permettant de s’asseoir avant lui...» Et puis on voit bien sûr la sainte hypocrisie. Un vieux Kurde met en garde ses compagnons: «Vous ne connaissez pas les Persans. Vous n’avez jamais eu affaire à eux et vous vous laissez duper par leurs flatteries et leurs manières aimables... Moi j’ai vécu parmi eux et j’ai appris à évaluer tout ce qu’ils disent... Leurs armes sont la trahison, la fourberie et l’hypocrisie. Lorsque vous vous y attendez le moins, vous êtes pris comme dans un filet... Mentir est leur grand vice, leur vice national...»
Comment expliquer ce caractère national? Si éloigné des principes de Zoroastre et de la Chevalerie telle qu’elle est glorifiée dans le Livre des Rois? Est-il lié au chiisme, à cette fameuse vertu de la dissimulation mentale, appelée taquiya, qui a permis aux partisans d’Ali à échapper pendant des siècles aux persécutions des croyants orthodoxes et qui a été prônée par le sixième Imam, ce brillant successeur de Hossein, dont j’ai déjà parlé, qui a vécu au moment où le pouvoir bascule des Ottomans aux Abbassides, mais qui a évité de prendre parti pour ces derniers, et que l’on surnomme, par dérision je suppose, le «Véridique»? Ou faut-il chercher l’explication dans l’Islam même? N’est-ce pas une religion qui donne une importance particulière aux gestes extérieurs, visibles, ostentatoires même (les 5 prières, le jeûne du Ramadan, le pélerinage, l’aumône même, s’il est public), des gestes qui peuvent facilement donner le change? Il est vrai qu’on connaît d’autres communautés religieuses, chez les Chrétiens cette fois-ci, où l’attitude pieuse et sévère ostensiblement affichée dans la société cache une hypocrisie évidente.

93) n° 1365 Nouvelles Persanes - L’Iran d’aujourd’hui évoqué par ses écrivains, (Sadegh Hedâyat, Abdolhosseyn Vejdâni, Djalal Aleahmad, Mahmoud Dowlatâbâdi, Gholâmhosseyn Sâedi), choix de textes, présentation et traduction par Gilbert Lazard, édit. Phébus, Paris, 1980.
94) n° 2968 Djamalzadeh: Choix de Nouvelles, traduction Stella Corbin et Hassan Lofti, présentation André Chamson de l’Académie française, introduction de Henri Massé, membre de l’Institut, édit. Les Belles Lettres, Paris, 1959.

Gilbert Lazard est Directeur de l’Institut d’Etudes Iraniennes à la Sorbonne. Il montre qu’en Iran le combat entre tradition et modernité n’est pas quelque chose de nouveau. Si le dernier Shah et Khomeiny ont animé la scène politique iranienne, avec les excès que l’on connaît, au cours de la deuxième moitié du XXème siècle, la lutte a déjà commencé dès la fin du XIXème. Le fait marquant a été la révolution de 1905 qui a permis de renverser la dynastie kadjar et d’instaurer une monarchie constitutionnelle. Les écrivains iraniens modernes ont tous été marqués par cette lutte entre forces conservatrices (aussi bien des religieux que des classes possédantes) et forces démocrates. Intellectuels, ils étaient forcément ouverts au monde occidental, même s’ils restaient viscéralement attachés à leur patrie. Il n’est donc pas étonnant que leur oeuvre s’en ressente.
Djamalzadeh était leur aîné, en quelque sorte leur modèle. Il a été le premier à introduire la nouvelle dans la littérature persane, un genre qui semble bien convenir à ce qui est leur sujet à tous: la critique tous azimuts des défauts de leur société. Djamalzadeh, en plus, était directement impliqué dans la politique dans sa jeunesse: Son père était prédicateur de mosquée et chef de l’opposition à Ispahan, ville qu’il doit fuir pour s’installer à Téhéran. Véritable précurseur du mouvement constitutionnel, qu’est-ce qu’il va prêcher à ses fidèles à Téhéran? Vous avez besoin de lois! (de lois, pas de la charia). Djamalzadeh, enfant, va accompagner son père chez le Roi (en 1907), un peu comme protection, pour éviter que le père ne disparaisse dans les cachots du Palais. Tout de suite après - il a douze ans - il est envoyé à Beyrouth, puis à Lausanne, par son père qui meurt, empoisonné, en prison. Et le Shah abolit la constitution dès l’année 1908. Nouvelle révolution: le Shah doit abdiquer en faveur de son fils de 11 ans, puis c’est la première guerre mondiale, l’Iran est occupé par les Russes au Nord, les Anglais au Sud et même les Turcs à l’Ouest! Djamalzadeh rejoint les Libéraux à Berlin et rédige un rapport sur la situation de l’économie iranienne. Plus tard il se calme, reste à Lausanne et obtient un poste officiel au Bureau International du Travail. Il est l’ami de Hedayat qu’il soutient constamment.
Henri Massé a beaucoup de considération pour lui. Il dit qu’il est le maître de la langue parlée, tout en conservant une syntaxe classique. Pourtant parmi les nouvelles qu’il présente je n’en vois que deux qui ont une qualité littéraire certaine: Charité mal placée, qui raconte l’histoire d’un Persan qui sauve un Russe blessé et abandonné par ses compagnons, et qui va être mal récompensé de sa charité: une fois le gros des Russes rejoints, le blessé va accuser le Persan de trahison, le fera fusiller et le dépouillera du sac d’argent que le Persan avait eu l’imprudence de lui montrer, et Sept Ans de Silence, l’histoire d’un mollah rendu fou d’amour - et criminel - parce qu’il a vu la fille de son voisin pour lequel il était venu prier, courir dans le jardin et se faire accrocher le tchador par un rosier, dégageant sa figure et libérant ses cheveux, et sept ans après, enfermé dans une prison, il évoque encore chaque jour «le rosier, les cheveux défaits, la bouche souriante» «et chaque jour cette vision lui enflamme le coeur».
Le recueil de nouvelles sélectionnées par Gilbert Lazard contient à côté des nouvelles de Hedayat, celles d’autres écrivains persans contemporains. Chez la plupart on reconnaît les mêmes préoccupations que celles que l’on va retrouver chez Hedayat: l’égoïsme des possédants, la concussion, l’emprise des mollahs, la situation de la femme. Sâedi, un médecin d’origine azéri, conte d’inquiétantes histoires qui se passent chez les pêcheurs du Sud, celle d’un mollah qui apparaît soudain dans les villages, subjugue les villageois, prend femme, accapare une maison, confisque ustensiles de cuisine, puis disparaît à nouveau, sa femme mourant en couches après avoir donné naissance à un monstre mort-né et puis celle d’un enfant mystérieux qui semble être sorti de la mer, un enfant muet, agité, aux yeux immenses, qui fait lever les vents et mugir les flots et dont le village n’arrivera plus jamais à se débarrasser. Mais c’est Djalâl Aleahmad qui m’a fait la plus forte impression. Il évoque le milieu religieux étouffant dont il est lui-même issu. Les deux nouvelles présentées: Un Péché et La Fête des Femmes ont pour héros des enfants. Dans la première une petite fille, laissée seule, dans la chaleur de la nuit, sur la terrasse où sont étendus les matelas de toute la famille, alors que l’on évoque les martyrs chiites en bas dans la cour, va, suivant une impulsion subite, s’étendre sur la couche recouverte d’un drap de son père, s’endort, puis se réveille soudain en voyant son père couché à côté d’elle et fuit, paniquée, terrifiée, persuadée d’avoir commis un péché mortel. Dans la deuxième nouvelle c’est un garçon qui parle. Un garçon tyrannisé par son père et cajolé par sa mère. Son histoire est un peu confuse. On comprend néanmoins que les autorités ont décrété que les hommes doivent sortir dans la rue sans turban et les femmes sans tchador. Convoqué à une fête officielle, la fête des femmes, le religieux, son père, ne voulant en aucun cas que sa femme se promène le visage nu, trouve la solution en contractant le fameux mariage temporaire chiite avec une femme «moderne» qu’il emmènera à la fête à la place de sa femme légitime. Dans les deux nouvelles les enfants sont évoqués avec une grande tendresse. Une tendresse qui doit être spécifiquement persane car on la retrouve dans plusieurs films que la censure khomeyniste a laissé sortir du pays après la révolution et qui évoquent des histoires d’instituteurs, d’écoles de filles, de cinémas de campagne et qui témoignent tous de la capacité d’émerveillement des enfants, de leur innocence et de leur fragilité.

95) n° 1363 Vincent Monteil: Un écrivain persan du demi-siècle: Sâdeq Hedâyat (Téhéran 1903 - Paris 1951), Editions de l’Institut Franco-Iranien, Téhéran, 1952.
96) n° 3075 M. F. Farzaneh: Rencontres avec Sadegh Hedayat, le parcours d’une initiation, édit. Libr. José Corti, Paris, 1993.
97) n° 2845 Sâdeq Hedâyat: Deux Nouvelles (L’Impasse - Demain), texte persan avec traduction par Vincent Monteil, Editions de l’Institut Franco-Iranien, Téhéran, 1952.
98) n° 1364 Sadeq Hedayat: Trois Gouttes de Sang, nouvelles, trad. Gilbert Lazard, édit. Phébus, Paris, 1988;
99) n° 1362 Sadegh Hedayat: La Chouette Aveugle, roman, traduit par Roger Lescot, édit. Libr. José Corti, Paris, 1988.

Vincent Monteil a écrit son essai sur Hedayat pour l’Institut Franco-Iranien de Téhéran en tant qu’orientaliste et lettré mais n’a pas connu Hedayat personnellement. Je trouve donc le témoignage de Farzaneh beaucoup plus intéressant, passionnant même, car Farzaneh a commencé à fréquenter Hedayat quand il était encore étudiant, a passé de nombreuses journées avec lui dans les cafés de Téhéran, dans la chambre que Hedayat avait conservée dans sa maison familiale, en sorties à la campagne et enfin à Paris pendant les six mois qui ont précédé son suicide. Le portrait qui s’en dégage est celui d’un homme extrêmement attachant, très ouvert à la littérature et à la culture européennes, et en même temps très attaché à son pays et à son passé et déchiré de voir dans quel état il se trouve:
«Nous avons un pays de chiotte
et nous dedans
comme Hussein à Karbela.»
C’est que tout était critiquable dans la société où nous vivions, dit Farzaneh. Les carences ne se trouvaient pas seulement dans la politique, l’économie, l’administration. Le mensonge, l’imposture, la vanité, l’injustice et tant d’autres maux paraissaient normaux. Hedayat citait un commentaire de Gobineau sur les armoiries impériales: «Lion, Epée, Soleil, les trois symboles de la forfanterie persane». (Qu’est-ce qu’il faudrait dire de notre coq gaulois?).
Il était aussi dégoûté non seulement par certains politiciens mais encore par certains soi-disant intellectuels tels que Bazargan, Centralien (la honte!), Doyen de la Faculté Technique de Téhéran, qui sera beaucoup plus tard premier ministre de Khomeiny, et qui écrit un ouvrage religieux sur les ablutions intimes! «Comment veux-tu», dit Hedayat à Farzaneh, «que le peuple comprenne quelque chose à la science?»
Hedayat avait une véritable haine pour les mollahs. On peut la déceler partout dans ses nouvelles, p. ex. celles rassemblées sous le titre Les Trois Gouttes de Sang, dont certaines sont très belles sur le plan littéraire, les nouvelles fantastiques comme celle qui sert de titre au recueil ou les nouvelles qui sont une réflexion sur le malheur comme la fameuse histoire du chien dont j’ai déjà parlé (Le Chien Errant). D'autres encore sont de véritables études de moeurs à la Maupassant. C’est dans ces dernières que l’on trouve les critiques les plus virulentes. Dans l’Intermédiaire le mollah Mirzâ Yadollâh regrette l’éducation du peuple: «Tant que ces gens resteront des ânes nous les monterons». Dans la Quête d’Absolution les pèlerins de Kerbala sont des criminels (une femme pour se venger de sa rivale tue successivement ses deux fils nouveau-nés en plongeant une aiguille à tricoter dans leur fontanelle, un cocher qui, profitant d’un accident de sa voiture de poste, étrangle le passager riche survivant et s’approprie sa fortune). Des criminels qui se rachètent en payant les dignitaires religieux du sanctuaire. Hedayat revient aussi constamment sur la façon dont est traitée la femme. Dans l’Intermédiaire encore, le mollah tombe amoureux d’une fillette de huit ou neuf ans qu’il achète pour trois tomans d’argent: «Elle était si petite que le soir des noces ses parents ont dû l’apporter dans leurs bras. Pour ne rien vous cacher, j’avais un peu honte de moi». Dans la Femme qui avait perdu son mari on montre la femme fouettée, exploitée, abandonnée, dépouillée de toute humanité jusqu’à abandonner à son tour son enfant. Et dans la Quête d’Absolution encore, on décrit les effets de la polygamie et les crimes du gynécée. Yves Monteil prétend que Hedayat avait beaucoup de sympathie pour l’antique religion mazdéenne et était persuadé que l’Islam avait modifié l’âme iranienne. Ce qui est certain c’est qu’il montre beaucoup de mépris pour la culture arabe et que les Arabes sont souvent décrits comme des va-nu-pieds et comme des primitifs. La description des Arabes qui accueillent la caravane de pèlerins iraniens à leur arrivée à Kerbala vaut la peine d’être rapportée: «Des Arabes coiffés de fez arborant des mines où l’idiotie le dispute à la roublardise... De louches individus aux allures d’escrocs, la tête enturbannée, la barbe et les ongles passés au henné, le crâne rasé, égrenant des chapelets... Des femmes arabes, le visage malpropre et tatoué, les yeux brûlés, offraient aux regards les anneaux qu’elles s’étaient passés dans les narines».
Hedayat était un homme complètement indépendant, incapable du moindre compromis, d’une très grande modestie, mais d’une modestie qui, me semble-t-il, cache un certain mépris du monde. Sinon pourquoi repousserait-il à ce point la gloire? Il ne cherche pas à être imprimé. Ses amis sont obligés de surveiller ses manuscrits. D’ailleurs quand on découvre son corps après son suicide, on trouve éparpillés à côté de lui les restes de liasses de papiers brûlés. On sait qu’il se sentait très proche d’Omar Khayam (qui ne s’est pas soucié non plus de l’édition de ses Rubayat). Il est probable que ce n’est pas seulement son athéisme qui l’intéresse, mais ce sentiment presque obsessionnel - je l’ai montré en parlant de Khayam - de l’absurdité de la création et de la vanité de l’existence. A ce pessimisme existentiel de Hedayat venait s’ajouter un pessimisme social et politique, le tout étant exacerbé par une évidente et omniprésente (omniprésente dans l’oeuvre) attirance pour la folie et la mort.
Cela est surtout vrai pour son roman La Chouette Aveugle que tout le monde considère comme son chef d’oeuvre. Une oeuvre pourtant que je n’emporterais pas sur une île déserte comme le propose l’éditeur de Phébus qui signe sous les initiales mystérieuses J.P.S., et que je ne recommanderai pas non plus à mes amis. Très beau, mais trop morbide à mon gré. Cela me rappelle Lautréamont ou Poe avec lequel il partage une certaine fascination pour la folie. Il paraît que le roman a fait l’admiration de Breton. Il y a des scènes et des images qui reviennent constamment tout le long du texte comme dans des rêves ou plutôt des cauchemars qui vous poursuivent nuit après nuit, ou comme dans certains romans fantastiques tel que ce Manuscrit de Saragosse dont je vous ai déjà parlé et où le héros de l’histoire se réveille tous les matins sous un gibet. Chez Hedayat le motif principal qui se répète comme dans un tapis persan est celui d’un vieillard, costumé en mollah, l’index gauche sur ses lèvres, accroupi au pied d’un cyprès, et d’une jeune fille aux longs cheveux noirs qui se penche vers lui en lui offrant une fleur de capucine et qui en est séparée par une rivière.
A Farzaneh qui l’interroge Hedayat assure que le thème du roman n’a rien d’autobiographique, qu’il n’a pas été écrit sous l’emprise de drogues et qu’au contraire il a été construit en en calculant froidement tous les effets. Et pourtant, en cherchant un peu, et surtout en comparant tous les faits rapportés par Farzaneh, on pourrait - j’en suis sûr - trouver de nombreuses similitudes entre la vie réelle de l’écrivain et sa fiction: la chambre où il vit, le bureau sur lequel il travaille, le fameux flacon (le vin que l’on presse lorsqu’un enfant est né), les deux fenêtres, le chat Nizâ que l’on retrouve aussi dans les Trois Gouttes de Sang, l’oncle qui pousse la porte avec brutalité. Et puis à Paris, quelques semaines avant le suicide, ce pèlerinage fait avec Farzaneh à Cachan où il a vécu étudiant (la maison où il a habité est devenu un foyer pour malades mentaux: cela ne s’invente pas), le pilier de ce viaduc qu’il lui montre et où il avait ses rendez-vous avec sa fiancée. Fiancé pendant vingt-quatre mois précise-t-il. Vingt-quatre, deux et quatre, des chiffres qui reviennent constamment dans son roman. Et cette fiancée mystérieuse (ses parents ne voulaient pas qu’elle fréquente un Oriental sauvage, explique-t-il), n’est-ce pas la fille du cyprès et ce visage qu’il aperçoit par la lucarne, «ces yeux effrayants et enchanteurs, yeux comme pleins d’un reproche amer, yeux à la fois troublants, étonnés, menaçants et prometteurs»?

(2002)

Note (2012) : Cette note a été partiellement reprise (sans Morier) dans un texte qui peut être téléchargé en mode PDF ou e-pub (pour IPAD) à partir de mon site Carnets d'un dilettante (www.bibliotrutt.com) sous le titre : Ecrivains persans du XXème siècle.

 


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