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Tome 1 : Notes de lecture, 1: Deux Alsaciens
(Louis Oberlechner, le curé, et Marcel Jacob, le journaliste, rédacteur en chef du Nouveau Rhin français)
 

1) n°2158 Louis Oberlechner: Geschichten vom Jeromle , Edit. Alsatia , Colmar, 1976.
2) n°2159 Louis Oberlechner: Hieronymus Guckinsland und die Cathrie , Edit. Alsatia , Colmar, 1976.

Ces deux petits livres de chroniques sont l’oeuvre d’un vrai humoriste, d’un satiriste même, mais d’un satiriste qui ne peut cacher qu’il aime les gens qu’il observe.
Le premier livre est plutôt autobiographique, de sa jeunesse dans le Klingenthal jusqu’à sa période de curé à Colmar et ses prisons à la Gestapo. Le deuxième c’est le recueil des fameuses chroniques qu’il faisait paraître dans les annales de sa paroisse et qui mettaient en scène la Cathrie et son mari le sacristain, nommé la vigie puisque du haut de son clocher il pouvait voir jusqu’en Amérique et en Russie et dans toutes les casseroles qui mijotaient dans les cuisines de la paroisse Ste. Marie.
Louis Oberlechner est né le 9 septembre 1999 à Klingenthal au pied des Vosges. Il a fait ses études à Strasbourg (d’abord au Collège de Saint-Etienne, puis au séminaire et à la faculté de Théologie). Il est mobilisé en 1917 et blessé. Il est ordonné prêtre en 1923, nommé d’abord vicaire dans la ville minière de Wittenheim, puis à la paroisse St. Joseph de Mulhouse, enfin, en 1930, à la paroisse Ste Marie de Colmar où il va rester jusqu’à sa retraite en 1975. Il décède à Ingersheim le 2 décembre 1975 et est enterré au lieu de sa naissance, à Klingenthal.
Bien que n’ayant jamais cherché les honneurs il est néanmoins décoré du titre d’officier d’Académie en 1951, reçoit la légion d’Honneur en 1954, et est nommé chanoine honoraire en 1962.
Pendant la guerre il a été arrêté deux fois par la Gestapo. On lui reprochait surtout les lettres qu’il envoyait aux jeunes de son quartier qui avaient été enrôlés de force.
Quand il arrive à Colmar tout est à faire. Le quartier est un quartier ouvrier plutôt rouge et il n’y a pas d’église. Il y construit successivement une chapelle, une maison sociale et puis finalement, après la guerre, l’église Ste Marie. Avec quels moyens ? Mystère. Il a le don pour les donateurs : il sait les trouver et les convaincre. Je raconte dans mon chapitre précédent comment il arrivait à forcer ceux qui en avaient les moyens de donner, en faisant si besoin est du chantage à l’enfer et au purgatoire. Il passait souvent chez mon oncle et ma tante à Munster. Il leur expliquait comment il avait organisé son clocher, séparé de l’église de façon à pouvoir encore y loger quelques jeunes, de sa salle de fêtes où il organisait des séances de cinéma, de sa colonie de vacances, surtout, dont personne ne semble parler et qui était pourtant une sacrée organisation : je l’ai visitée, cela s’appelait France-Carrefour et était située à Orbey. Quant à la construction de son église il explique, dans son petit livre intitulé « Geschichten vom Jeromle » comment il l’a financé. Ou plutôt il ne l’explique pas. Il a commencé avec rien ! Puis a mis dix ans pour la construire et encore dix ans pour finir de la payer. Et à ceux qui lui ont demandé sur quelle banque il avait placé son argent, il répondait : sur la banque divine !
C’est l’aumônier Joseph Zemb, celui qui a publié une biographie magistrale du grand chanoine et homme politique alsacien Eugène Muller (voir Joseph Zemb : Zeuge seiner Zeit, Chanoine Eugène Muller, 1861-1948, édit. Alsatia, Colmar,1960) qui trace le portrait du curé Oberlechner dans l’introduction à ses Geschichten vom Jeromle. J. Zemb montre que son humour est basé sur une saine philosophie de la vie, une grande fantaisie, un savoir encyclopédique, un don de l’observation remarquable et un immense amour pour les gens, pour son peuple, sa langue, ses défauts et ses qualités.
Mais le curé de banlieue était aussi un intellectuel. Zemb raconte que dans sa bibliothèque on trouvait Térence, Rabelais, Fischart (le Rabelais alsacien, voir ce que j’en dis dans Notes de lecture, 12 – Quelques éléments d’histoire alsacienne dans la 3ème partie de mon Voyage), Cervantes, Wilhelm Busch, Tchekov, Lesage, Grimmelshausen, et puis… Abraham a Sancta Clara. On dit, rapporte Zemb, qu’il a commencé à étudier l’œuvre du célèbre moine augustin alors qu’il était encore au gymnase et qu’il admirait le sermon du capucin qu’en avait tiré Schiller (Wallensteins Lager). Or c’est à moi que Louis Oberlechner a offert les sermons du prédicateur et j’en suis d’autant plus honoré. Je crois bien qu’il a continué à étudier l’œuvre d’Abraham a Sancta Clara à la faculté de théologie et je me demande même s’il n’en a pas fait un sujet de thèse.
Je vois, grâce à des articles parus dans le journal l’Alsace les 23 et 30 janvier 2003, qu’une séance en son honneur a été organisée le 28/01/03 par les Amis de la Bibliothèque de Colmar et qu’y ont pris la parole de nombreux enfants du quartier qui l’ont connu. Son souvenir reste donc vivant encore près de 30 ans après sa mort.       


3) n°2151 Marcel Jacob: Menschen im Garten, Les Editions d’Alsace, Colmar, 1951. Dédicacé par l’auteur.
4) n°2152 Marcel Jacob: Garten ohne Zaun, Edit. Alsatia, Colmar, 1954.
5) n°2197 Saisons d’Alsace, nlle.série, n°73, édit. ISTRA, Strasbourg,1981. N° spécial: Les Lettres en Haute Alsace.

Je n’ai dû rencontrer Marcel Jacob qu’une ou deux fois, à Munster, mais j’ai souvent lu ses éditoriaux et ses reportages qui paraissaient dans le journal de Colmar, Le Nouveau Rhin Français, dont il était le directeur. Des reportages ouverts au monde entier. Comme on n’en trouve plus dans la pauvre presse régionale française. Et puis j’avais lu ses deux romans sur l’Alsace, en allemand bien sûr (il paraît que la traduction française est plutôt lourde et d’ailleurs abrégée).

Marcel Jacob était un humaniste, chrétien, social, tel que l’Alsace en a souvent produit dans le passé. Espérons qu’il en reste encore quelques-uns comme lui dans l’Alsace d’aujourd’hui malgré les votes Le Pen.
Marcel Jacob a dirigé, pendant la période de l’après-guerre, l’un des derniers journaux d’opinion de province. Le professeur Jean-Marie Gall qui retrace sa biographie dans le n° spécial des Saisons d’Alsace consacré aux lettres en Haute-Alsace (Saisons d’Alsace, Nelle série, 25ème année, n° 73, 1981) dit ceci: « L’influence que le journal (il s’agit du Nouveau Rhin Français) exerça sur ses lecteurs, en particulier par les articles de fond quasi quotidiens de son directeur, s’avéra des plus profondes. Marcel Jacob apparut à beaucoup comme la conscience et le porte-parole des catholiques de Haute Alsace ».
Marcel Jacob était né à Mulhouse le 26 septembre 1899, la même année que le curé Oberlechner dont il fut l’ami. Il était le fils du Directeur des Mines de Potasse Ste Thérèse. Ce qui va l’inciter plus tard à suivre une formation d’ingénieur de mines. En attendant il est incorporé, comme Louis Oberlechner encore et comme tous les Alsaciens de sa génération, dans l’Armée allemande, envoyé d’abord sur le front Est, en Lituanie, puis en Flandre, où il est fait prisonnier près d’Ypres (là on a employé pour la première fois un gaz de combat qu’on appellera plus tard ypérite). Cette expérience lui laissera pour le reste de sa vie une profonde horreur de la guerre et en fera un pacifiste convaincu.
Au retour de la guerre il entre à l’Ecole des Mines de Potasse. Les mineurs déclenchent une grève générale en 1920. L’élève-ingénieur qui a été en contact avec les mineurs de fond et a vu comment ils vivaient et travaillaient participe à leur grève et est aussitôt expulsé de l’Ecole.
Après un bref passage par un journal socialiste de Thionville il est engagé comme journaliste par le quotidien catholique de Mulhouse, le Mülhauser Volksblatt. Il commence à s’intéresser à la politique et en même temps devient grand reporter, parcourant l’Allemagne, l’Autriche, l’Italie et même la Tunisie. Il est fasciné par la montée des fascismes, étonné par les réalisations et en même temps angoissé par le recul des démocraties. J’en parle dans la troisième partie de mon Voyage, voir Notes de lecture, 12 (suite) : l’autonomisme alsacien d’entre les deux guerres. J’y mentionne le discours qu’il prononce à Mulhouse en avril ou mai 1939 devant un rassemblement de jeunes catholiques et où il compare la patrie de Jeanne d’Arc et de Pasteur à celle de Rosenberg et de Julius Streicher et finit par dire : «Nous aimons encore mieux les décrets-lois que les camps de concentration… Nous sommes des démocrates, et nous sommes avant tout des partisans de la dignité humaine… et nous sommes persuadés que cette dignité humaine et cette liberté humaine seront toujours mieux préservées en France que partout ailleurs.»
Lorsque les Allemands débarquent ils ne lui pardonneront pas ce discours. Il sera interdit à vie d’écrire et de publier. Et c’est le leader autonomiste Joseph Rossé qui a réussi, après avoir été libéré par les Allemands de la prison française, à se créer un fief avec les Editions Alsatia de Colmar, qui l'engage comme chef du service « Matériel scolaire ».
Après la guerre la création de journaux (ou la continuation d’exploitation de journaux anciens) dépend bien sûr des autorités pour cause d’épuration. Le préfet du Haut-Rhin autorise alors la création du journal Le Nouveau Rhin Français dont la direction sera confiée à Marcel Jacob. Ce qui est remarquable c’est qu’il ne prend pas seulement position presque quotidiennement sur les grands problèmes qui se posent à la France à l’époque (épuration, questions régionales, politique coloniale, Europe, etc.) mais qu’il continue encore à faire de grands reportages en Europe et aux Etats-Unis.
Marcel Jacob n’a pas seulement été journaliste mais aussi écrivain. Je ne sais si les deux romans qu’il a écrits avant la guerre sont très réussis. Le premier était un roman policier qui mettait en scène un détective paresseux en région parisienne (Die Entführung von Prosper Savary aux Editions Réunies). Le deuxième était probablement déjà plus intéressant (Flucht durch Europa publié en 1936 aux Editions Alsatia) car il met en scène des reporters internationaux qui parcourent toute l’Europe, une Europe déjà en plein bouleversement.
Mais son grand roman c’est celui qu’il commence à écrire pendant la guerre, alors qu’il n’a rien d’autre à faire qu’à gérer cahiers, crayons et plumes. Menschen im Garten (Les Editions d’Alsace, Colmar, 1951) est la chronique d’une famille alsacienne qui en 50 ans vit deux guerres, trois changements de nationalité et l’expérience du totalitarisme. Ce roman a été d’une importance capitale pour les gens de ma génération mais encore plus pour mes aînés. C’était vraiment le roman de l’Alsace de la première partie de ce 20ème siècle. Tout le monde s’y est retrouvé. Le plus extraordinaire c’est que sa traduction française (Les Clefs du Jardin), écourtée et, paraît-il, pas trop bien traduite (son collaborateur Albert Thumann qui le traduit en français n’était pas un traducteur professionnel), obtient en France le Prix des Lecteurs (en 1953, peu de temps après le procès de Bordeaux lorsque toute la France se demande comment des Alsaciens, incorporés de force, ont pu être impliqués dans le terrible massacre d’Oradour).
Marcel Jacob écrit encore un deuxième roman, Garten ohne Zaun (Editions Alsatia, Colmar, 1954) qui sera lui aussi traduit par Albert Thumann, sous le titre de : Le jardin sans clôture. Ce roman n’aura pas tout à fait la même résonance que le premier.
Ce qui est également remarquable chez Marcel Jacob c’est qu’il consacre deux petits livres à deux personnages tout à fait hors du commun, deux grands chrétiens, deux idéalistes de la charité et deux hommes d’action : l’abbé Pierre et le maire de Florence Giorgio La Pira. Voir : Abbé Pierre. Revolte der Barmherzigkeit, Ed. Alsatia, Colmar, 1954 et Giorgio La Pira, der seltsame Bürgermeister von Florenz, Ed. Alsatia, Colmar, 1955. Marcel Jacob a dû connaître l’abbé Pierre très tôt puisqu’un premier article le concernant paraît déjà dans le Nouveau Rhin Français dès mars 1945. Alors que la création des Compagnons d’Emmaüs date de 1952 et le fameux appel au Ministre de la Construction de l’hiver meurtrier de 1953/54. La Pira que Marcel Jacob est allé interviewer à Florence où il vivait dans une cellule monacale s’est fait connaître en 1953 lorsqu’il s’oppose au licenciement de 2000 ouvriers de la société florentine Pignone. Il était également le fondateur des fameux congrès mondiaux de Florence (paix et civilisation chrétienne).
Marcel Jacob était le fruit d’une certaine culture catholique de Haute Alsace d’avant-guerre, celle du cercle de l’abbé Haegy, de l’Alsatia, du journal haut-rhinois Elsässer Kurier, de la revue Heimat, du parti catholique URP (Union républicaine populaire), dont les militants étaient d’ailleurs nettement plus régionalistes que ceux du Bas-Rhin (or Marcel Jacob s’était présenté sous l’étiquette de ce parti, aux élections de 1936, à Mulhouse). Cette culture était basée sur un certain nombre de valeurs. La religion, la langue maternelle, le particularisme alsacien. Or pour Marcel Jacob la conviction chrétienne impliquait forcément de prendre, en politique, une position sociale. C’est ce qu’il montre en s’intéressant à des extrémistes comme l’abbé Pierre et La Pira. Le titre de son livre sur l’abbé Pierre est : Révolte de la Charité ! Et c’est ce qui me touche chez Marcel Jacob. Moi qui suis pourtant athée.
La fin de sa vie fut triste. Dès la fin des années 50 le glas avait sonné pour les journaux d’opinion de province. Avec l’arrivée de de Gaulle en 1958 le MRP que le journal soutenait commençait à reculer au profit du RPF, l’opinion publique alsacienne glisse de plus en plus vers la droite (or le journal était socialisant, on l’a dit), le lectorat capable de lire en allemand diminuait chaque année (le journal était bilingue mais n’avait pas les moyens de publier deux éditions, une française, une allemande) et puis le journal n’était lu que dans le Haut-Rhin alors qu’il aurait fallu couvrir les deux départements pour être rentable comme le font les Dernières Nouvelles d’Alsace aujourd’hui. En novembre 1961 il fusionne avec le journal l’Alsace mais garde encore son titre et une page autonome. A la fin de l’année 1965 le Nouveau Rhin Français disparaît définitivement.
Marcel Jacob meurt à Colmar le 16 mars 1970. C’est son ami le chanoine Joseph Zemb, le biographe du chanoine Muller et du curé Oberlechner qui célèbre l’office funèbre et c’est un autre ami, le professeur Marie-Joseph Bopp, qui avait caché dans son jardin les manuscrits de Menschen im Garten et qui a écrit le premier livre sur l’Alsace pendant la guerre (voir : Marie-Joseph Bopp : L’Alsace sous l’occupation allemande 1940-45, Ed. Xavier Mappus, Le Puy, 1945), qui en prononce l’éloge lors de son enterrement au cimetière du Ladhof à Colmar. 



(2000/2006)

 


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