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Tome 1 : Notes de lecture, 5 (suite 2): Naissance du Monothéisme - Le Point
(Dernières contributions de deux archéologues israéliens, d'un égyptologue spécialiste de la mémoire culturelle et d'un historien spécialiste de l'épigraphie antique. Voir aussi Notes 5 (suite 1): Religion et identité juive)
 

Dans mes Notes de lecture 5 (suite 1): Religion et identité juive (Tome 1 de mon Voyage) j’ai essayé de mieux cerner l’identité et la culture juives. Et je me suis intéressé tout particulièrement aux différentes théories concernant la naissance de l’idée du monothéisme (celle, dépassée, de Freud, et celle plus classique d’une évolution progressive de la croyance en un Dieu propre au peuple hébreu à celle en un Dieu universel). Je m’étais étonné que cette idée ait pu naître dans un peuple de pasteurs et non dans une grande civilisation religieuse telle que l’Egypte. J’ai également rappelé brièvement ce que l’on connaît de l’expérience d’Akhénaton. Et je me suis aussi intéressé, dans mes Notes 7 (suite) : Religions persanes (Tome 2 de mon Voyage), au monothéisme éthique de Zoroastre (et accessoirement aux influences éventuelles de certaines idées du mazdéisme sur les Hébreux exilés à Babylone). J’ai aussi essayé de comprendre la différence entre le monothéisme israélite et les deux autres monothéismes, l’un que j’ai appelé antique, ne faisant guère de prosélytisme, replié sur lui-même, peuple élu, les deux autres que j’ai appelé modernes, se disant plus explicitement universalistes et donc conquérants, missionnaires, et par là violents et souvent sanguinaires.
Or il se trouve que j’ai eu l’occasion de lire récemment toute une série d’essais consacrés à ces sujets, d’abord ceux de deux archéologues dont l’un, Israël Finkelstein, a dirigé l’Institut d’archéologie de l’Université de Tel-Aviv, ensuite les livres d’un égyptologue allemand, Jan Assmann, professeur à l’Université de Heidelberg, dont son Moïse l’Egyptien a suscité pas mal de controverses, enfin la remarquable synthèse sur la Naissance du Monothéisme d’un historien spécialisé dans les textes moyen-orientaux et professeur à l’Ecole pratique des hautes études de Paris. Il m’a donc semblé intéressant de refaire le point sur les différents problèmes soulevés ci-dessus. 

Commençons par les Archéologues. Voir:
N° 3680 Israël Finkelstein et Neil Asher Silberman: La Bible dévoilée – Les nouvelles révélations de l’archéologie, édit. Bayard, Paris, 2002.
N° 3681 Israël Finkelstein et Neil Asher Silberman: Les Rois sacrés de la Bible – A la recherche de David et Salomon, édit. Bayard, 2006.
En plus de son poste de directeur de l’Institut d’archéologie de Tel-Aviv, Israël Finkelstein a coopéré à de nombreuses fouilles en Israël et Palestine et est encore aujourd’hui coresponsable des fouilles de Megiddo (l’Armageddon de l’Apocalypse, là où le grand roi réformateur Josias a été tué par l’armée du Pharaon en 609 av. JC). Silberman est directeur au Ename Center for Public Archeology and Heritage Presentation en Belgique et collaborateur régulier de la revue américaine Archeology.
Ces deux-là sont de véritables iconoclastes. En caricaturant on pourrait résumer leurs thèses ainsi: il n’y a jamais eu d’Exode d’Egypte, ni de conquête militaire de Canaan, les grands rois David et Salomon n’étaient que des roitelets, c’est l’Etat du Nord, Israël, qui était un royaume prospère et puissant, l’Etat du Sud, Juda, occupant une zone escarpée et pauvre, n’était peuplé que de quelques milliers de bergers et Jérusalem n’était rien qu’un village bien plus petit que la vieille ville d’aujourd’hui.

Les deux archéologues rappellent d’abord l’état actuel de la recherche critique des textes bibliques, les sources E (du nom Elohim ou El utilisé pour désigner Dieu, une source qui exprime le point de vue du Nord, Israël), J (du nom Yahvé ou Jahve en allemand, et qui exprime le point de vue de la monarchie unifiée ou plutôt du Royaume du Sud, Juda), D (le Deutéronome et ceux qui expriment les idées deutéronomistes), enfin P (pour Prêtre, tout ce qui est rites). Ils notent les nombreux anachronismes dans l’histoire des Patriarches: les chameaux de l’histoire de Joseph qui n’ont été utilisés comme bêtes de somme que bien après l’an 1000, les Philistins qui ne se sont installés sur la côte de Canaan qu’après 1200, les Araméens dont les royaumes situés en Syrie ne se sont constitués qu’au début du IXème siècle, les royaumes de Moab et d’Ammon qui n’ont été en contact, souvent hostile, avec les Hébreux qu’aux VIIIème et VIIème siècles, etc.

Mais ce sont surtout les récentes découvertes archéologiques qui ont révolutionné la connaissance de l’ancien Israël. Et aujourd’hui, affirment Finkelstein et Silberman, «les archéologues sont à même de prouver» que la compilation initiale de la Torah (et de l’histoire deutéronomiste) date du VIIème siècle avant J.C. Parce que ce n’est qu’à partir de la fin du VIIIème siècle que le royaume de Juda présente les caractéristiques nécessaires pour qu’un «texte national sacré aussi sophistiqué et profond que la Bible» puisse voir le jour. Et parce que c’est au VIIème siècle que s’est développé au Royaume de Juda un puissant mouvement de réformes religieuses qui a trouvé son apogée sous le règne du grand roi réformateur Josias. L’histoire des patriarches, l’Exode, la conquête de Canaan et la saga des grands rois, tels que les raconte la Bible, disent nos deux savants, sont l’expression de ce mouvement et doivent tout au «génie inventif d’hommes exceptionnels». Ce qui n’empêche pas l’existence de légendes, d’histoires, de transmissions orales et même écrites antérieures.

Il y a trois domaines de recherche qui permettent de retracer l’histoire réelle du peuple hébreu: l’exégèse des textes, l’étude des données relatives à ses puissants voisins: Egypte, Babylone, Assyrie, Perse, et l’archéologie. Concernant les textes, il n’y a plus guère d’éléments nouveaux, à part les manuscrits retrouvés de Qumran. L’égyptologie et l’étude mésopotamienne continuent à fournir des informations nouvelles au compte-gouttes mais la découverte des documents les plus intéressants, les fameuses lettres d’Amarna, cette correspondance entre un gouverneur de Jérusalem du XIVème siècle et les pharaons Amenhotep III et son successeur Akhenaton, date déjà de la fin du 19ème siècle de notre ère. Ce sont donc essentiellement les fouilles archéologiques qui permettent d’approfondir aujourd’hui notre connaissance de l’histoire du peuple hébreu et de ses écrits. Or l’archéologie a fait des progrès considérables. On est par exemple capable, aujourd’hui, de suivre la vie des villages des hautes terres du sud sur près de deux millénaires, de rechercher les campements de nomades errant dans le désert de Sinaï, de retracer l’histoire des destructions relatives à des campagnes militaires, et celle de la construction de temples, palais, écuries, etc.

Je ne vais pas reprendre ici dans le détail toutes les découvertes récentes relatées par les deux archéologues, ni le cheminement de leurs raisonnements, mais simplement résumer les principales conclusions auxquelles ils sont arrivés.
Patriarches: ils considèrent qu’il s’agit là d’une sorte de préhistoire pieuse dont le principal mérite est de lier Abraham, Jacob et les têtes des douze tribus pour en faire une généalogie unique et une famille à l’origine identique. Les activités d’Abraham, d’Isaac et de Jacob se situent dans des régions géographiques différentes ce qui pourrait laisser croire qu’il s’agit là de tribus différentes dont on a voulu unifier l’histoire. Quant à l’origine lointaine d’Abraham, Ur en Chaldée, une ville prestigieuse dans l’Antiquité (et encore plus au VIème siècle), elle n’aurait été ajoutée au texte de la Genèse qu’après le retour d’exil pour «donner aux Juifs à la fois distinction et ancienneté culturelle».
Exode: Il faut d’abord revenir à l’histoire des Hyksos. Aujourd’hui on sait que ce peuple qu’un historien égyptien du IIIème siècle avait baptisé peuple de la mer, n’était pas originaire de la Méditerranée mais de… Canaan! Les Hyksos qui avaient même eu des pharaons ont été expulsés définitivement d’Egypte au milieu du XVIème siècle (en 1570 pour être précis). Après cette expérience malheureuse l’Egypte a exercé un contrôle sévère sur tous les mouvements de populations à ses frontières. Aucune indication d’un exode d’Israéliens. De toute façon ce n’est qu’à la fin du XIIIème siècle que les Israéliens apparaissent comme un peuple distinct à Canaan. D’après la Bible l’Exode a lieu au milieu du XVème siècle, mais comme on mentionne le nom de Ramsès il pourrait plutôt s’agir de la fin du XIVème. Mais de toute façon on n’a trouvé aucune trace de leur long séjour (40 ans d’après la Bible) dans le Sinaï. Et les noms géographiques cités sont tous des noms connus (et habités) au VIIème siècle. Pour Finkelstein et Silberman l’Exode n’a jamais eu lieu. Il y a eu, c’est certain, des immigrations régulières de gens originaires de Canaan et de régions voisines dans le delta du Nil qui, à l’époque, avait 7 bras et était particulièrement fertile. L’Egypte était un recours lorsque les conditions climatiques à Canaan étaient difficiles. Sans compter que l’Egypte avait souvent besoin de bras, de main d’œuvre immigrée en sorte. Il y avait donc une relation un peu ambiguë entre les Etats hébreux et l’Egypte: refuge d’un côté et respect pour sa puissance mais aussi crainte et hostilité envers un Empire qui cherchait continuellement à garder la main sur une région si importante pour son rôle de région de passage. Et au VIIème siècle lorsqu’on procède à la première rédaction on a d’un côté un jeune roi ambitieux et réformateur qui cherche à unifier les peuples hébreux et à agrandir l’Etat de Juda et de l’autre côté des pharaons qui cherchent à retrouver la splendeur passée de l’Empire égyptien. Un récit comme celui de l’Exode a l'avantage de montrer que l’on peut résister à cet Empire aussi puissant soit-il. Et c’est peut-être ce que Josias a essayé de faire à Megiddo. Mais on ne saura jamais ce qui s’est vraiment passé à Megiddo...
Mais s’il n’y a pas eu d’Exode quid de Moïse ? Quid de la naissance du monothéisme et de sa relation éventuelle avec Akhénaton?
David et Salomon : Les deux archéologues consacrent tout un livre à l’histoire des Rois de la Bible et concluent qu’il n’y a jamais eu de royaume uni, qu’il y a toujours eu deux entités séparées, Israël et Juda, que c’était Israël qui était un royaume riche et développé, alors que Juda, établi sur les hauteurs du Sud était pauvre et plutôt arriéré, que David n’était au départ qu’un chef de bande, que les constructions géantes que l’on avait attribuées à Salomon étaient en fait celles de rois d’Israël (Omri et Achab), qu’au moment de la chute définitive d’Israël sa population était de 350000 et celle de Juda à peine le dixième, qu’Israël avait atteint au IXème siècle un état de développement remarquable par son administration, ses exploits architecturaux, son ouverture internationale et sa puissance militaire et qu’une inscription assyrienne nous apprend que le roi assyrien de l’époque s’est heurté en - 853 à une coalition dont le partenaire le plus puissant était Achab, roi d’Israël, qui se trouvait à la tête de 2000 chars de combat et de 10000 guerriers (le roi de Damas, autre coalisé, avait plus de troupes mais seulement 1200 chars)!
Le décompte des rois des deux entités faite par la Bible était historiquement correcte mais la gloire  revendiquée par Juda était en réalité celle d’Israël.
Théologie : En - 724 c’est le coup de grâce. Le fier royaume du Nord a vécu. Une bonne partie de sa population est déportée au milieu de l’Assyrie. Des colons venus de divers coins de l’Empire assyrien sont importés dans l’ancien royaume d’Israël. Et les déportés sont assimilés.
La chute d’Israël est d’une importance capitale pour Juda. D’abord sa population augmente très vite à cause des réfugiés du Nord (100000 habitants dès la fin du VIIIème siècle). Le royaume se retrouve seul, entouré de peuples non israélites, il se transforme en véritable Etat, «doté d’un clergé professionnel et de scribes instruits», Jérusalem devient une métropole vivante, centre religieux national, et «un important mouvement de réforme religieuse se met en branle, centré sur le culte exclusif de Yahwé dans le Temple de Jérusalem, qui sera à l’origine d’une conception totalement nouvelle et révolutionnaire du Dieu d’Israël». C’est ce que disent les deux archéologues.
C’est le roi Ezéchias (727 à 698) qui est le premier à s’attaquer sérieusement à l’idolâtrie. La Bible dit qu’il fait cela pour être agréable à Yahwé et pour imiter ce qu’avait fait David. En réalité l’archéologie démontre que cette idolâtrie constituait la pratique cultuelle du peuple de Juda (comme de celui d’Israël) depuis des siècles. Les «hauts lieux», ces autels en plein air où l’on offrait des sacrifices et brûlait de l’encens, ont toujours existé. On adorait d’autres dieux à côté de Yahwé (Baal, Ashéraz, Tammoun). On brûlait de l’encens en l’honneur du soleil, de la lune et des étoiles. On a trouvé des centaines de figurines de déesses de la fertilité. Et la Bible elle-même nous apprend que des cultes étaient rendus à Milkom, dieu d’Ammon, à Kemosh, le dieu de Moab et à Astarté, la déesse des Sidoniens. La conception d’une monarchie centralisée et d’une religion nationalisée, orientée exclusivement vers Jérusalem, a pris des siècles à se cristalliser, affirment les deux archéologues. «Et l’idée en était encore totalement neuve à l’avènement d’Ezéchias».
On notera la symétrie entre l’idée politique (il faut rassembler, les gens de Juda comme tous les Israélites ethniques de Samarie, il faut revenir à ce royaume unique, le royaume mythique de David et Salomon) et l’idée religieuse (il faut un seul Dieu, un seul lieu de culte). Elle me paraît essentielle pour comprendre l’éclosion de l’idée monothéiste.
L’archéologie montre qu’en cette fin du VIIIème siècle Juda vit une véritable révolution économique, grâce très certainement à la coopération des rois de Juda avec l’Assyrie: le commerce arabe fleurit et la production d’huile d’olive et de vin se développe. Et c’est au même moment que sévit une lutte religieuse intense dont va émerger la Bible que nous connaissons.
Certains biblistes ont parlé d’un «mouvement de Yahwé unique». Quelle en est l’origine? Un mouvement dissident dans l’Etat d’Israël? Deux prophètes, Amos et Osée, y avaient fustigé leurs rois. Plus vraisemblablement les prêtres et scribes de Jérusalem. Ou tous ensemble, certains cercles d’immigrés du Nord et le groupe des gens du Temple. Le bibliste Baruch Halpern va jusqu’à affirmer que la tradition monothéiste est née en quelques décennies entre la fin du VIIIème et le début du VIIème.
Mais le mouvement va subir un arrêt brutal. Ezéchias fait l’erreur de sa vie. Il croit à un affaiblissement de l’empire assyrien, prépare une révolte et s’allie à l’Egypte. L’armée assyrienne dévaste complètement le pays, rase les villes fortifiées, incendie Jérusalem et le souverain assyrien donne une partie de la terre aux Philistins. On est en - 698. Son fils Manassé lui succède à l’âge de 12 ans. Ses conseillers inversent la vapeur et donnent la priorité au rétablissement de la prospérité. Les bons vieux cultes sont à nouveau tolérés. Manassé règne pendant 55 ans (jusqu’en - 642) et reste un vassal fidèle de l’Assyrien.
Le successeur de Manassé, Amos, est assassiné après deux ans de règne. C’est alors que le jeune Josias (il a 8 ans) lui succède et avec lui le camp de Yahwé reprend le pouvoir (- 639). Et ses défenseurs vont laisser à la postérité une collection impérissable de textes qui serviront de base à la Bible que nous connaissons. C’est en 622 qu’on «découvre» dans le chantier du Temple un Livre des Lois qui n’est en fait rien d’autre qu’une version primitive du Deutéronome. C’est le monothéisme biblique: culte exclusif d’un seul Dieu en un seul lieu accompagné de tout un ensemble de lois et d’impératifs sociaux. Josias en fait une lecture publique et prend les mesures nécessaires pour s’y conformer (destruction des objets de cultes étrangers à l’intérieur même du Temple et de tous les hauts lieux dans la campagne). A la même époque l’Assyrie entre en déclin et cède le contrôle de la région à l’Egypte. Juda n’est d’ailleurs plus très grand: 75000 habitants, mais plutôt prospère et densément peuplé (20% de la population à Jérusalem).
Puis c’est à nouveau la catastrophe. Josias est tué à Megiddo par l’armée du Pharaon (en - 609). On ne saura jamais exactement les circonstances et les raisons de cette disparition. Eternel retour: les rois de Juda qui suivent reviennent aux anciennes coutumes, ils sont vassaux de l’Egypte qui soutient l’Assyrie contre Babylone. Mauvais calcul. L’armée de Babylone déferle sur la côte, passe une première fois sur Juda et puis comme le dernier roi de Juda, Sédécias, recherche encore une fois l’aide de l’Egypte, le pouvoir babylonien se déchaîne: tout Juda est dévasté, le roi a les yeux percés, ses fils sont tués, le Temple est détruit et les Judéens sont exilés à Babylone. C’était en - 586.

Tout aurait pu s’arrêter là. On aurait pu penser qu’après ces malheurs le peuple perde définitivement la foi en Yahwé. Il n’en est rien. C’est le contraire qui se produit. Les exilés se regroupent. Les prêtres maintiennent l’espoir et la foi. Et puis il y a les textes. Les gens sont maintenant alphabétisés. Et puis ce sont les Perses qui entrent dans le jeu. Ils prennent Babylone dès - 539. Et appliquent une politique libérale accordant à chaque peuple soumis l’usage de leurs coutumes et la célébration de leurs cultes. Deux vagues successives d’émigrés rentrent au pays. Et on commence à reconstruire le Temple (Cyrus, puis Darius l’avaient autorisé). Un Temple (ce que l’on a appelé le 2ème Temple) qui est achevé en - 516.
Le texte définitif du Pentateuque et des récits historiques dits deutéronomistes est établi dans la 2ème moitié du VIème siècle et peut-être même au Vème siècle. Les biblistes distinguent entre le récit primitif (Dtr 1) et les textes post-exiliques (Dtr 2) qui cherchent à expliquer la fin de Juda et du Temple et donnent à espérer que la vieille alliance entre Yahwé et son peuple est toujours valable (mais qu’elle dépend de son attitude). C’est également à la même époque qu’y sont inclus les passages P qui traitent des rituels. Deux personnages ont encore joué un rôle éminent au cours du Vème siècle: le scribe Esdras, un membre de la famille du grand-prêtre Aaron, délégue par Artaxerxès lui-même et qui rentre au pays en - 458, emmenant avec lui un nouveau groupe d’exilés, et Néhémie, échanson de ce même Artaxerxès et qui est nommé gouverneur de Jérusalem en - 445. Les deux mettent en garde le peuple contre tout mélange avec les autres peuples et interdisent les mariages avec les femmes étrangères.
La monarchie ne jouera plus aucun rôle à l’avenir. Le pouvoir est bicéphale: politique (un haut-commissaire nommé par les Perses) et religieux (le groupe des prêtres du Temple). Juda, réduit territorialement à une peau de chagrin et qui s’appelle maintenant la Judée, ne compte plus que 30000 âmes. Mais de nombreux autres Judéens ou Juifs vivent ailleurs, dans le Nord, en Perse, en Egypte même. C’est la Bible qui fera la cohésion du peuple juif pour les siècles à venir.

En conclusion, que nous ont appris les deux archéologues sur la naissance du monothéisme? Le culte de Yahwé est très certainement ancien. Mais c’est après la chute de l’Etat du Nord, Israël, qu’apparaît un mouvement religieux qui exige que ce culte soit exclusif. Ce mouvement est soutenu par le roi de Juda, Ezéchias. Il s’accompagne d’un mouvement politique centralisateur qui cherche à fédérer les Israéliens réfugiés du Nord et le peuple de Juda et qui voudrait, en même temps reconquérir les territoires du Nord. Le slogan: un seul Dieu, un seul lieu de culte, est donc autant politique que religieux. Est-ce là le véritable début du monothéisme ? Non, répondent-ils dans une interview accordée à un journaliste du Monde-2 en décembre 2006. «Il ne s’agit pas encore de monothéisme à proprement parler. Nous sommes en présence d’une sorte de divinité nationale… une notion de dieu national tel qu’elle existe partout au Proche Orient de l’époque». «Il faut attendre le VIème et Vème siècles pour arriver à la notion de Dieu unique», disent-ils encore. Il faut donc attendre la période post-exilique. Car une fois Juda tombée à son tour et le Temple rasé, il faut bien trouver de nouvelles explications. «Préciser d’abord que les promesses de Dieu à David ne valent que si l’accord passé avec Moïse est tenu, si la Loi est strictement observée.» «Et ensuite faire de Babylone l’instrument par lequel Dieu va châtier son peuple parce qu’il a fauté. Ce faisant le clergé de Juda va bien au-delà de l’idée commune du dieu national. Elle place son Dieu résolument au-dessus de tous les peuples et fait ainsi un pas vers le vrai monothéisme.»
Remarquons encore que la religion qui est ainsi créée n’est pas seulement monothéiste. Elle est aussi éthique et base cette éthique, une éthique individuelle, sur la volonté de Dieu (le Décalogue). Elle est aussi égalitaire et soucieuse de justice sociale. Les prophètes n’arrêtent pas de bousculer les rois. Enfin elle contient déjà certains éléments qui vont caractériser la religion israélite ultérieure et basés sur la nécessité de se différencier des peuples voisins, ce qui se comprend lorsqu’on étudie son histoire (éléments étrangers dans l’Etat du Nord, déportations des Israéliens au milieu d’autres peuples, introduction de colons en Israël, territoires cédés à des royaumes voisins, etc.).
Dans l’histoire ainsi racontée il n’y a guère de place ni pour un Moïse ni pour une influence égyptienne éventuelle (à part le souvenir diffus des Hyksos). Les seules influences extérieures que les deux archéologues mentionnent à un moment donné, c’est l’influence assyrienne dans la formulation de l’alliance avec Yahwé (qui ressemble à un accord de vassalité) et l’influence grecque dans l’histoire de David et Goliath (Goliath a une armure grecque et ce combat singulier ressemble singulièrement à d’autres combats chantés par Homère).

Alors voyons ce que va nous dire l’égyptologue Jan Assmann. Voir:
N° 3683 Jan Assmann: Das kulturelle Gedächtnis – Schrift, Erinnerung und politische Identität in früheren Hochkulturen, édit. C. H. Beck, Munich, 1992.
N° 3684 Jan Assmann: Moïse l’Egyptien, édit. Aubier, Paris, 2001.
N° 3682 Jan Assmann: Le Prix du Monothéisme, édit. Aubier, Paris, 2007.
Jan Assmann est égyptologue spécialisé dans la période d’Akhénaton, mais il s’intéresse également à la sociologie et, avec sa femme Aleida Assmann, professeur de littérature, à la mémoire culturelle collective (son livre sur la mémoire culturelle devrait être traduit prochainement en français). Et finalement il se passionne pour l’étude de l’origine et de la nature du monothéisme.
La mémoire culturelle m’intéresse à plus d’un titre. D’abord parce que j’ai toujours été étonné de la permanence de certains caractères culturels chez certains peuples. La violence, l’esprit frontière, la libre entreprise, la méfiance par rapport au socialisme et au centralisme étatique, la présence de la religion chez les Américains, l’opposition violente, irrationnelle, entre droite et gauche, le recours à l’Etat, à l’homme providentiel chez les Français, la hantise d’un retour à l’inflation chez les Allemands, etc. Et je me suis toujours dit que l’on ne pouvait pas expliquer simplement ces réactions collectives par l’histoire. Il devait y avoir d’autres mécanismes pour expliquer l’emprise que des faits historiques souvent vieux de deux siècles ou plus puissent avoir sur la mémoire collective contemporaine. Car la mémoire est une expérience individuelle. Pour qu’il y ait mémoire collective il faut qu’il y ait communication, quel que soit le moyen employé (c’est le Français mort en déportation Maurice Halbwachs, élève de Bergson et de Durkheim, qui a étudié le premier ce phénomène dans deux ouvrages essentiels: Les cadres sociaux de la mémoire en 1925 et La mémoire collective, publié à titre posthume, en 1950). Jan Assmann reprend ces recherches en étudiant justement les moyens et les mécanismes qui entrent en jeu. Et c’est là que je trouve un deuxième intérêt à ces questions. Nous vivons à une époque où le passé n’intéresse plus personne. L’historien Eric J. Hobsbawm, dans l’introduction à sa grande étude de l’histoire du 20ème siècle dit ceci: «La mémoire historique n’est plus vivante… La destruction des mécanismes sociaux qui rattachent les contemporains aux générations antérieures, est l’un des phénomènes les plus caractéristiques et mystérieux de la fin du 20ème siècle… Les jeunes grandissent dans une sorte de présent permanent…». Et moi-même, quand j’ai étudié les phénomènes de transmission orale (en Afrique, en Tunisie, en Turquie) pour conclure mon chapitre sur les Contes de Fées (voir Voyage, Tome 2, Notes 7 (suite) Contes merveilleux européens) j’ai parlé de la rupture de ce que j’ai appelé l’axe vertical, l’axe temporel, de la communication sociale. Il y a donc de fortes chances que la mémoire culturelle même si elle se transmet par beaucoup d’autres voies que l’écrit, des rites (religieux entre autres), images, mythes, symboles, fêtes, etc. soit elle aussi en danger de rupture. Et Assmann lui-même doit être bien conscient, lui aussi, de ce danger puisque lui et sa femme se sont fortement engagés pour que l’Allemagne conserve pour toujours la mémoire de la Shoah (dans une controverse avec l’écrivain Martin Walser qui s’élevait contre l’évocation ritualisée et culpabilisante de ce génocide, voir Le Monde du 23/02/07).
Le livre de Assmann est assez ardu et, de plus, le commenter ici en détail nous entraînerait trop loin. Notons simplement que Assmann se réfère assez souvent aux exemples de l’ancienne Egypte et d’Israël. Il trouve que le Deutéronome est un exemple tout à fait hors du commun de ce qu’il appelle la «canonisation» de la mémoire culturelle par l’écrit.
Et c’est vrai, on voit bien que tout est fait pour fixer à jamais la mémoire dans cette histoire. Dès le début on dramatise: le Grand-Prêtre Hilkia qui découvre le Livre de la Torah lors de la réparation du Temple (un livre «oublié»!), le roi Josias qui lors de sa lecture se lamente et déchire ses habits, car tout est expliqué, non seulement la loi, mais les raisons des maux passés (c’était la punition de Dieu pour n’avoir pas respecté la Loi) et sont dévoilées les terribles menaces pour l’avenir si on continue à ne pas respecter la Loi. L’histoire deutéronomiste est la codification d’un travail de mémorisation basé sur le principe de la culpabilité, dit Assmann. Autre dramatisation: ce qui est exigé est une rupture de la tradition, une tradition plutôt polythéiste. C’est un traumatisme pour le peuple (voir plus loin l’importance du traumatisme pour la mémoire culturelle à propos d’Akhénaton). Et puis le texte déploie tous les moyens mnémotechniques qui fixeront pour toujours la mémoire collective: prise de conscience et émotion, éducation des générations futures, inscriptions (sur le corps, les montants de la porte, les pierres), fêtes et célébrations collectives, transmission orale par la poésie (Ferdousi disait la forme versifiée de la poésie est faite pour la joie du lettré et pour la mémorisation du peuple), et puis la fixation du texte qui est un texte de l’alliance et l’obligation de sa lecture à des intervalles réguliers (ce qui sera plus tard le rôle principal des synagogues). Et c’est ainsi qu’un peuple conservera sa mémoire et son identité pendant un séjour de 20 siècles en terre étrangère. C’est Heinrich Heine qui  a appelé la Torah une patrie portative. 

Moïse l’Egyptien, publié d’abord en 1997 et en anglais par la Harvard University Press de Cambridge sous le titre Moses the Egyptian – The Memory of Egypt in Western Monotheism, résultat d’une année de recherches à l’invitation du J. Paul Getty Center for the History of Arts and the Humanities, a essuyé de nombreuses critiques. C’est que Assmann redéfinit le monothéisme comme «la distinction mosaïque», prétendant que la caractéristique principale du monothéisme biblique attribué à Moïse n’est pas la croyance en un seul Dieu mais la distinction faite entre ce qui est vrai et ce qui est faux dans la religion. Une distinction qui n’existait guère dans les religions polythéistes de l’Antiquité. Où les dieux ne représentaient rien d’autre que différents aspects du cosmos, de la nature, et qu’il y avait des correspondances entre les dieux des différents peuples, des différentes cultures (Assmann parle de traduction). Le monothéisme crée l’exclusion. Il apporte la violence, il apporte la haine, dit-il, il apporte l’intransigeance. On y reviendra. Disons simplement à ce stade que la violence et la cruauté sont inhérentes à la nature humaine. Mais qu’il est vrai que les religions monothéistes (surtout la chrétienne et la musulmane) ont été des vecteurs particulièrement fertiles en haine et en violence. Je viens de lire l’étude bouleversante d’un universitaire américain, David E. Stannard, professeur d’études américaines à l’Université de Hawaï, American Holocaust – The Conquest of the new World, paru à l’Oxford University Press, Oxford/New-York, en 1992: l’extermination de 90 à 95% de la population indienne des deux Amériques en 4 siècles (80 millions au sud, 8 millions au nord) et la destruction de civilisations brillantes au sud. Bien sûr les Espagnols étaient à la recherche d’or et les Anglais de terres, il n’empêche que les deux peuples étaient accompagnés de prêtres et qu’ils étaient persuadés (ou s’en persuadaient aisément) qu’eux étaient des chrétiens et les autres des païens et des infidèles, donc leur extermination n’était rien d’autre qu’un châtiment de Dieu. Les guides religieux des protestants de Nouvelle Angleterre interdisaient à leurs fidèles de se mélanger sexuellement avec les Indiens exactement comme Ezéchias avait interdit aux Judéens d’épouser des femmes non-juives. Et les colons de Nouvelle-Angleterre, tout comme les Boers intégristes d’Afrique du Sud (voir ce que j’en dis dans le tome 2 de mon Voyage, Notes 8 (suite) Populations d’Afrique du Sud), considéraient les terres qu’ils découvraient comme la Terre promise dont parlait la Bible. Et que comme Josué en Canaan ils avaient le droit de chasser et de tuer ceux qui les occupaient.
Mais le sujet principal de Moïse l’Egyptien est autre. Il recherche le lien entre le monothéisme de la Bible et l’Egypte et fait tout le chemin depuis le prêtre égyptien du IIIème siècle avant J.C., Manéthon, jusqu’à Freud. Car en réalité on a d’une part un personnage qui n’a rien d’historique (mais on peut supposer qu’il a laissé un souvenir, donc qu’il a existé), Moïse, et un événement, l’Exode, qui n’a rien d’historique non plus (mais qui est devenu un vrai mythe) et d’autre part un événement qui est, lui, historique, l’occupation, puis l’expulsion des Hyksos (en 1570, des immigrés de Canaan, du sud de la Palestine, précise Assmann) et un personnage, Akhénaton, qui est lui aussi historique mais dont la tradition égyptienne n’a officiellement gardé aucun souvenir (car il a été sciemment effacé de l’histoire).
Voilà donc que Assmann consacre un livre entier à des sujets guère traités par nos deux archéologues israéliens: Moïse, l’Exode et la religion égyptienne. Et c’est justice parce que, finalement, c’est l’Exode qui est l’épisode le plus important de toute la Bible: c’est la libération, la séparation, le décalogue reçu de Dieu (donc une éthique imposée par lui), l’élimination des autres dieux, la condamnation de l’idolâtrie (le Veau d’Or), l’interdiction des images, la promesse de la Terre heureuse, la grande alliance.
Manéthon rapporte une légende qui met en scène des lépreux que le Pharaon avait obligés à des travaux forcés (pour plaire aux dieux qui trouvent qu’ils polluent l’Egypte). Les lépreux s’organisent sous la conduite d’un certain Osarsiph qui fait revenir les anciens Hyksos, chassent le pharaon (Aménophis III) et mettent le pays à feu et à sang. Osarsiph instaure des lois inverses des lois et coutumes égyptiennes (pas de prière aux dieux, sacrifices, lois alimentaires, etc.) et interdit toute relation avec ceux qui ne font pas partie du groupe. Et à la fin Osarsiph prend le nom de Moïse. Finalement Aménophis III revient (d’Ethiopie) avec son neveu Ramsès et chasse les lépreux d’Egypte. Assmann voit dans cette histoire une réminiscence de l’aventure d’Akhénaton (Aménophis IV). Elle n’aurait été mise en relation avec l’Exode, Moïse et les Juifs qu’ultérieurement et à tort. C’est d’ailleurs l’historien juif Josèphe qui la rapporte et qui considère qu’il s’agit là d’une calomnie et d’une insulte envers les Juifs (un premier acte d’antisémitisme en quelque sorte). Assmann étudie longuement toutes les versions ultérieures de cette légende et de l’Exode lui-même, des versions positives ou négatives (du point de vue monothéiste), rapportées par différents auteurs de l’Antiquité tardive: auteurs juifs ou égyptiens d’Alexandrie, mais aussi par Tacite, Plutarque et Strabon. Chez Tacite il y a au départ une épidémie en Egypte, les Juifs sont expulsés pour purifier le royaume, Moïse les organise et leur donne «une nouvelle religion qui est opposée à toutes les autres». La version de Strabon est particulièrement intéressante: Moïse est un prêtre égyptien mécontent de ce que la religion égyptienne représente les dieux sous une forme animale. Il s’en va en Judée accompagné d’un certain nombre de gens convaincus par ses idées. Il a une vision panthéiste de Dieu dont aucune représentation figurative ne saurait rendre compte. Pour se rapprocher de Dieu «il faut vivre dans la vertu et la justice». Par la suite les Hébreux auraient perverti la pureté de cette doctrine en adoptant «des interdits alimentaires, la circoncision et d’autres lois». Comme on le voit on n’a pas attendu Freud pour parler de l’Egypte à propos de Moïse et de sa théologie révolutionnaire. Et on verra que la question égyptienne a encore fasciné pas mal de penseurs depuis le 17ème siècle de notre ère jusqu’au 19ème et au début du 20ème. Mais avant cela parlons de la position d’Assmann à ce sujet.

Pour Assmann «le séjour des Hyksos en Egypte et leur bannissement constituent une base historique largement suffisante pour expliquer l’histoire de l’Exode». Il ne prétend d’ailleurs pas que les Hyksos étaient des Israélites. Mais il faut se souvenir qu’Assmann est un spécialiste de la mémoire culturelle. Or les Hyksos sont restés plusieurs siècles en Egypte, leur expulsion a été violente, ils sont revenus en Canaan, le souvenir de cette aventure a pu rester vivace dans la région, dit-il, et se frayer un chemin jusque dans l’histoire fondatrice de la Bible. Il ne prétend pas non plus que Moïse, s’il a existé, a été un adepte de la religion d’Akhénaton (prétendre qu’il y a identité entre Moïse et Akhénaton, c’est de la science-fiction, dit-il). Mais il n’est pas non plus impossible que des souvenirs de la période amarnienne (c. à d. celle d’Akhénaton) aient resurgi à un moment donné dans la région (après tout Israël était gouverné à l’époque par l’Egypte et on a trouvé toute une correspondance entre les gouverneurs de la région et aussi bien Aménophis III qu’Akhénaton).
Que pense l'égyptologue Assmann d’Akhénaton? C’est très clairement la première révolution monothéiste de l’histoire de l’humanité. Assmann préfère d’ailleurs parler, comme pour la révolution de Moïse, de contre-religion. Ce que Akhénaton a fait au cours des six premières années de son règne était une vraie rupture. Il a été le premier à placer une religion sous le signe de la vérité et «cette vérité consistait en la vénération exclusive d’un Dieu unique». Il ferme les temples, détruit les images, interdit les cultes, supprime le nom des dieux dans les inscriptions. Il n’y a aucune puissance intermédiaire entre le Dieu et les hommes. C’est le Roi qui est cet intermédiaire et qui dit la Loi. Ce Dieu qui est Aton qui est le soleil donne vie au monde en apportant chaleur et lumière et, par sa course, rythme le temps. Les temples ne doivent plus être couverts pour que le soleil y soit présent par la lumière. Le soleil ne descend plus, la nuit, comme c’était le cas dans la religion égyptienne traditionnelle, dans l’Empire des Morts. Les morts vivent parmi nous (voir l’inscription sur la tombe de la dernière femme d’Akhénaton que je cite dans mon évocation de la religion amarnienne au tome 1 de mon VoyageNotes de lecture 5 (suite): Religion et identité juive): «Puissé-je respirer le doux souffle qui sort de ta bouche… Puissé-je entendre ta douce voix dans le vent du Nord…»). Contrairement au monothéisme de la Bible celui d’Akhénaton n’est pas basé sur une révélation divine, ni sur une éthique imposée par la divinité. Assmann, à un moment donné, le qualifie même de rationnel, faisant appel à la physique, à l’évidence: soleil source de vie et rythmant le temps. Et puis Akhénaton n’a pas eu comme Moïse, ou les inventeurs de Moïse, la consécration de l’écrit, du canon. Car le monothéisme, pour s’imposer par rapport à un polythéisme cosmique, a besoin de la fixation par l’écriture. D’ailleurs c’est au moment où l’alphabétisation se répand en Juda, au VIIème siècle, que les textes fondateurs du Pentateuque sont établis. Or le souvenir d’Akhénaton a été effacé, systématiquement, consciencieusement, jusqu’à fausser l’histoire. Et ce n’est qu’au 19ème siècle de notre ère que l’on a redécouvert Amarna et certains de ces hymnes magnifiques. Et si on a procédé de la sorte c’est que Amarna a constitué un choc terrible, le désarroi pour le peuple, la haine des prêtres, un traumatisme!

L’épouse d’Assmann, Aleida Assmann, a également publié un ouvrage sur la mémoire culturelle (Erinnerungsräume. Formen und Wandlungen des kulturellen Gedächtnisses, Munich, 1999) dans lequel elle décrit ce qu’elle appelle des stabilisateurs (ou des fixateurs) de la mémoire culturelle. On ne sera pas étonné de trouver parmi ces fixateurs le mythe, c. à d. un événement historique transformé en mythe. Un autre fixateur est le traumatisme. La révolution amarnienne a été un traumatisme gommé par les autorités. A comparer avec le phénomène du refoulement dans la psychologie des individus? La légende des lépreux de Manéthon serait donc en quelque sorte un retour du refoulé. Assmann est convaincu que le seul souvenir que les Egyptiens gardaient de la période amarnienne était un complexe de peur et de haine envers toute forme d’iconoclasme. Et que l’antijudaïsme préchrétien qui a existé en Egypte à l’époque hellénistique était avant tout un antimonothéisme.

Assmann étudie ensuite en détail tous les penseurs qui se sont intéressés à l’Egypte, à la religion égyptienne réelle ou supposée et à sa relation avec la religion de la Bible. En commençant par John Spencer, un hébraïste anglais du XVIIème siècle, qui est le premier à s’intéresser à la religion égyptienne et qui y cherche l’origine des fameuses lois rituelles. On revient là à un problème qui m’intéresse (voir mes Notes de lecture 5 (suite 1): Religion et identité juive déjà citées). Il paraît que St. Thomas d’Aquin avait déjà fait la distinction parmi les 613 lois et interdictions de la Torah entre préceptes moraux, judiciaires et cérémoniaux. Et que l’orthodoxie chrétienne avait décidé de considérer ces préceptes cérémoniaux qui me choquent tellement dans la pratique orthodoxe israélite d’aujourd’hui (comme le fameux: « il ne faut pas cuire le chevreau dans le lait de sa mère » qui conduit à la séparation entre produits carnés et laitiers) comme obsolètes. Il paraît que le grand Maïmonide avait déjà étudié le problème, heurté qu’il était lui aussi, je suppose, par l’irrationalité de ces préceptes, et qu’il avait considéré qu’ils avaient été introduits pour bien séparer les Israélites des païens. Ainsi chaque précepte rituel prend le contre-pied de la coutume des peuples dont on veut se démarquer (Maïmonide parlait de «Sabéens», en fait il s’agit des Egyptiens). Et Maïmonide dit que même si les «Sabéens» n’existent plus il faut malgré tout conserver ces rites car un retour à l’idolâtrie est toujours possible.
Je ne vais pas passer en revue tous les penseurs étudiés par Assmann, John Toland, William Warburton, entre autres, et finalement Karl Leonard Reinhold (mort en 1825). Disons simplement que progressivement on arrive à une conception panthéiste de la religion égyptienne (Assmann préfère parler de cosmothéisme) qui correspond d’ailleurs probablement à la réalité de la théologie égyptienne post-amarnienne (l’époque des Ramsès): il y a un dieu invisible et unique qui se manifeste sous différents aspects dans les multiples divinités du polythéisme antique. On rejoint ainsi d’une certaine manière le monothéisme. Il reste néanmoins une différence de taille: le Dieu du monothéisme biblique adopté également par les chrétiens et les musulmans est un dieu extérieur au monde (c’est la théorie d’Assmann et il a raison, il me semble), alors que le dieu cosmothéiste se confond avec le monde. En tout cas Schiller a repris les théories de Reinhold (dans un essai intitulé: la Mission de Moïse). Et ces conceptions ont eu un succès certain au 19ème siècle (Lessing, Goethe, les Francs-maçons, etc.). Et au fond c’étaient déjà celles de Spinoza. Assmann voit dans les efforts des uns et des autres pour réunir les deux théologies la preuve qu’une certaine conception panthéiste (ou cosmothéiste pour parler comme lui) a toujours été présente, comme sous-jacente, dans la culture occidentale et qu’on a cherché, consciemment ou non, à gommer cette fameuse distinction mosaïque.
Assmann est même allé jusqu’à prétendre que Freud, en rendant Moïse à l’Egypte, a voulu se défausser sur les Egyptiens de l’invention de ce monothéisme qui aurait attiré la haine sur les Israélites, la haine, c. à d. l’antisémitisme. Il faut se souvenir qu’au moment où Freud a écrit son livre l’antisémitisme avait atteint un degré d’horreur jamais connu auparavant. Mais sur ce point Assmann a dû faire marche arrière. D’ailleurs s’il a publié le Prix du Monothéisme plusieurs années plus tard, en 2003, c’était surtout pour approfondir et nuancer sa pensée et répondre aux nombreuses critiques auxquelles il a dû faire face.

On lui a reproché, bien sûr, de prétendre que la distinction mosaïque implique l’intolérance. Et pourtant cela est avéré. Assmann fait d’ailleurs la même remarque que j’ai moi-même faite à propos du monothéisme israélite (que j’ai appelé monothéisme antique par rapport aux deux autres que j’ai appelés modernes parce que nettement plus universalistes): l’universalisme dans la religion israélite est renvoyé à «une fin des temps messianique». En attendant le peuple a été choisi par Dieu. Il doit se démarquer des autres peuples pour éviter la contamination. La religion israélite, dit Assmann, est une religion d’auto-exclusion. Une auto-exclusion où la violence ne peut s’appliquer qu’à l’intérieur du cercle. Et non vers l’extérieur comme cela a été constamment le cas chez les chrétiens et les musulmans.
Assmann s’élève aussi avec raison contre l’idée que le monothéisme est une religion politique qui implique éthique, justice et liberté. Encore que l’Exode soit un véritable hymne à la liberté, à la libération du servage. Et que les prophètes clament constamment un idéal de justice, critiquent les rois, les puissants. La religion de la Bible est une religion égalitaire. Aucun doute là-dessus. Mais l’éthique, dans la Bible, procède de Dieu. Et dire qu’il ne peut y avoir d’éthique s’il n’y a pas de Dieu est évidemment absurde et contraire à toute l’histoire de l’humanité. Même si Voltaire lui-même aurait dit: «s’il n’y avait pas de Dieu il faudrait l’inventer». Et que ma mère s’est exclamée avec horreur : «mais si on ne croit plus en Dieu tout est possible, rien n’est plus interdit». Il paraît que Bush junior a dit la même chose à ses confrères du G8.
Mais revenons à Freud. Dans le Prix du Monothéisme Assmann revient sur ce qu’il avait avancé dans Moïse l’Egyptien. Non, Freud n’a pas voulu abolir la distinction mosaïque. Au contraire il la présente comme un acquis majeur de la culture juive. Je crois que Assmann extrapole un peu. Ce que Freud admire – et je l’avais déjà remarqué par ailleurs – c’est l’interdiction des images, c’est le deuxième commandement. C’est de là que procède d’après lui «cet élan vers le progrès dans la vie de l’esprit».
Assmann rappelle ce que j’avais déjà décrit dans mes Notes de lecture 5 (suite 1) déjà citées à plusieurs reprises, les thèses de Freud concernant la naissance des religions, la horde primitive, le meurtre du père, et dans l’histoire des Hébreux, le meurtre supposé de Moïse. Il rappelle aussi les critiques que Freud adresse à la religion chrétienne: l’Eucharistie, véritable retour du repas totémique (on a mangé notre père), le retour de la déesse féminine, Isis, sous le voile de la Vierge Marie, un retour du polythéisme par les Saints et par la Trinité (j’ai une grande étude sur l’origine de la Trinité dans ma bibliothèque; il faudra qu’un jour je l’étudie…). Assmann ne croit guère à la théorie du meurtre du père. C’est bien dommage. Je trouve qu’il constituerait une bonne explication de cette ambiance de culpabilité qui règne dans toute la Bible, qui continue à imprégner la culture juive d’aujourd’hui et que nous avons reprise avec ce péché originel dont on n’a pas fini de nous rebattre les oreilles dans les cours de catéchisme de notre jeunesse. Assmann parle lui aussi du péché. Pour lui les mythes de l’expulsion du Paradis et de la condamnation générale de l’humanité par le Déluge ne sont pas propres à la Bible. Il dit qu’on les trouve dans d’autres cultures et d’autres mythes primitifs. Ce qui a créé cette terrible culpabilité dans la religion de la Bible, c’est le Mythe du Veau d’Or, le retour aux idoles. Pour ce qui est des deux premiers mythes je ne suis pas d’accord. Si je me rappelle ce qu’en dit Frazer ou ce que Stanley a ramené de ses légendes africaines, il me semble que la plupart des mythes qui se rapportent à l’arbre de la vie ou à l’arbre de la connaissance cherchent à expliquer la mort, la perte supposée de l’immortalité, mais n’essayent pas de culpabiliser l’homme pour cela. Et je n’ai pas non plus l’impression que le facteur culpabilité humaine joue un rôle important dans les autres mythes du déluge (Mésopotamie p. ex.). La Bible cherche à culpabiliser l’homme du début jusqu’à la fin. C’est une manière d’établir encore plus fermement la dictature de Dieu. Oui, cette histoire de péché originel m’embête. Et, en plus le Christ se fait homme, se fait Sauveur, pour nous en délivrer, de ce péché originel. Elles sont bien étranges toutes ces religions quand on les contemple de l’extérieur… (Mais pour nous en délivrer définitivement il fallait encore le baptême. Alors on nous racontait dans nos cours de catéchisme que les enfants morts sans baptême allaient aux «Limbes». Or je lis ce jour même – 24 avril 2007 – que l’Eglise vient d’abolir les Limbes. Les petits enfants morts sans baptême n’ont plus besoin d’aller aux Limbes. Ils vont directement au paradis. Ouf! Je suis bien content pour eux)

Alors que peut encore nous apporter l’étude d’André Lemaire? Voir:
N° 3694 André Lemaire: Naissance du Monothéisme – Point de vue d’un historien, édit. Bayard, Paris, 2003.
J’y trouve un grand intérêt. D’abord parce que cette étude est remarquable tant elle est claire et synthétique tout en restant très précise et documentée. Ensuite parce que Lemaire est visiblement non seulement un spécialiste des études bibliques mais également un spécialiste de l’épigraphie de la région (les inscriptions de l'Antiquité) et un grand connaisseur des cultures et religions des populations voisines d’Israël y compris la Mésopotamie. Lemaire s’appuie plus que Assmann et les deux archéologues israéliens sur les écrits de la Bible. Comme d’autres biblistes il essaie de chercher dans les strates de leur écriture les traces de la vérité historique. Estimant que lorsque la Bible rapporte certains faits qui sont en contradiction évidente avec la conception de ce «mouvement de Yahwé unique» qui a présidé à la rédaction du VIIème siècle et des siècles suivants, ces faits ont quelque chance d’être véridiques.

Lemaire commence à définir un certain nombre de termes:
- dans le domaine des idées, le monothéisme et le polythéisme auxquels il ajoute le terme de hénothéisme qui est la croyance en un des dieux qui prend une importance particulière par rapport aux autres dieux, ceux du même panthéon ou ceux des autres peuples et dont on ne nie pas encore l’existence.
- dans le domaine de la pratique cultuelle, l’idolâtrie à laquelle s’oppose la monolâtrie, le culte exclusif d’un seul dieu.
- enfin en ce qui concerne le nom du dieu que l’on adore des termes tels que yahwisme ou mazdéisme (du nom de Ahura Mazda le nom de l’ancien nom de Zoroastre).
Puis Lemaire esquisse un tableau des croyances probables de la région avant l’apparition du yahwisme. La haute société cananéenne, qui est en relation avec le pouvoir égyptien, pratique, suivant les rares informations obtenues grâce aux tablettes amarnéennes, une religion apparemment clairement polythéiste. Quant à la religion du bas-peuple elle est une «religion clanique ou tribale liée à la fois au culte du dieu des pères et à celui de divers sanctuaires locaux, en particulier ceux rattachés à diverses variantes du culte du dieu El». Dans les textes du XIIIème siècle trouvés à Ougarit El est le Dieu-taureau, «père de l’humanité» et «créateur des créatures».
La plus ancienne inscription trouvée à ce jour du nom Yahwé (YHWH) date de - 810. Quant à l’origine géographique du yahwisme elle est à chercher «au sud du Néguev judéen, dans le désert montagneux du centre du Néguev ou du nord-est du Sinaï».
Il n’y a aucune preuve de l’existence historique de Moïse mais en le supprimant, dit Lemaire, on rendrait «inexplicable la religion et l’existence même d’Israël», ce qui me paraît évident. On est donc bien obligé de se référer aux écritures en essayant de distinguer les traditions anciennes des plus récentes et de mettre en valeur, comme dit plus haut, celles qui s’opposent à l’idéologie des périodes plus tardives. Le nom est sans aucun doute possible égyptien. L’époque probable, celle du début du règne de Ramsès II (XIIIème siècle). La fuite au pays de Madiân vraisemblable s’il s’est réellement rebellé et s’il a tué un contremaître égyptien. Son mariage avec une femme madianite, une étrangère, semble avéré puisque cette tradition est conservée dans les textes alors que ce peuple, qui disparaît d’ailleurs de l’Histoire après le Xème siècle, est un peuple ennemi. Enfin le fait que « Moïse ait fait paître les troupeaux de son beau-père Yétrô, prêtre de Madiân », comme il est dit dans l’Exode (ce qui n’a rien de spécialement glorieux pour un fondateur de religion, dit Lemaire), paraît  vraisemblable lui aussi (toujours pour les mêmes raisons). Or c’est bien là, toujours d’après la tradition, que le vrai nom de Yahwé lui est révélé dans un lieu sacré, la Montagne de l’Horeb, et en présence d’un buisson (qui est très probablement « l’arbre sacré des sanctuaires traditionnels »). C’est également là qu’il reçoit la mission de faire sortir les Hébreux d’Egypte. Et, après l’accomplissement de cette mission, c’est Yétrô qui sacrifie à Yahwé.

Passons tout de suite aux conclusions auxquelles arrive Lemaire. Yahwé était probablement une divinité adorée par un groupe madianite (nord-arabe) dans le Néguev ou le Sinaï. Le culte a été adopté par Moïse à la suite de son mariage avec la fille d’un prêtre madianite et par le clan de Moïse à la suite de sa sortie d’Egypte. Ce culte était plutôt monolâtrique que monothéiste. Il pourrait avoir été aniconique (c. à d. ne comportant ni statue ni représentation figurée de la divinité). Il semble avoir comporté bénédiction et sacrifices de communion dans le cadre d’un sanctuaire avec autel, stèle et arbre sacré.
Le groupe devient plus nombreux, doit chercher des terres plus hospitalières, contourne, d’après la tradition biblique, la Mer Morte, commence à occuper des terres cultivables, Moïse meurt, Josué, premier Hébreu à porter un nom yahwiste, prend la direction du groupe (qui s’appelle maintenant les Benê-Israël), son rôle guerrier est probablement surfait (nos deux archéologues l’avaient déjà signalé), pourtant l’une de ses batailles (contre une coalition cananéenne du côté de Gabaon) pourrait être une bataille mentionnée sur une stèle égyptienne (du pharaon Merneptah, première indication du nom d’Israël sur une stèle) et donner un repère temporel (- 1210).

Lemaire attache une certaine importance d’abord à Sichem, d’où démarre la confédération israélite, ensuite à Silo premier sanctuaire du yahwisme israélite. A Silem Josué propose une alliance à des tribus qui n’ont pas fait l’expérience de l’Exode, dont les Benê-Jacob, une alliance qui sera proposée plus tard à d’autres groupes (Benjamin, Ephraïm, Manassé en Cisjordanie centrale, entre autres). Et c’est là que Josué impose aux autres clans un certain nombre de lois et coutumes dont la première est «la reconnaissance de Yahwé comme seule divinité à laquelle les Israéliens devaient rendre un culte officiel et aniconique». L’assemblée de Sichem pourrait avoir eu lieu vers - 1200. C’est donc une étape importante sur le chemin du monothéisme ultérieur.
Quant à Silo, un site fouillé plusieurs fois par Finkelstein, il était situé dans la montagne là où était établie la tribu d’Ephraïm, la tribu à laquelle appartenait Josué. C’est là que la tradition situait l’emplacement primitif de l’Arche, ainsi que l’établissement de la dynastie sacerdotale des Elides qui, pense Lemaire, se rattachait à celle d’Aaron, d’autant plus que les deux fils d’Elie, Hophni et Pinhas, ont des noms d’origine égyptienne.
On arrive ensuite à l’époque de Saül et David, et aux guerres contre les Philistins. L’armée israélite est battue, l’Arche prise et le sanctuaire de Silo probablement détruit (ce qui pourrait expliquer le fait que Finkelstein n’y ait rien découvert, si ce n’est 26 autres sites dans le voisinage immédiat). Saül est élu roi pour mener la guerre contre les Philistins. Il est finalement tué et le yahwisme israélien aurait bien pu disparaître en étant absorbé par la civilisation cananéo-philistine, dit Lemaire. D’où l’importance de David. Le récit de son ascension est une œuvre de propagande (on le sait déjà grâce à Finkelstein et Silberman). Mais ce qui est important c’est que David semble avoir été un fervent partisan de Yahwé (peut-être par opportunisme politique), devient roi de Juda, territoire peu peuplé alors, comme nous le savons déjà grâce aux deux archéologues, et y impose ce même culte de Yahwé qui n’y était peut-être pas encore connu. Lemaire semble encore croire à l’existence d’un royaume unifié, contrairement aux deux archéologues, mais quoi qu’il en soit, Jérusalem devient non seulement une capitale politique mais également religieuse, et en quelque sorte succède à Silo en tant que principal centre du culte yahwiste. C’est également à cette époque que Lemaire situe une première ébauche d’une certaine littérature hébraïque (panégyrique de David, premières traditions patriarcales, Abraham ancêtre unique, etc.). Il pense que les auteurs pourraient être des scribes (Ebyatar ou son entourage) liés à la famille sacerdotale des Elides.

Nouvelle étape dans le chemin du monothéisme d’après Lemaire, j’appellerais cela un syncrétisme, l’intégration et l’assimilation des traditions religieuses patriarcales au yahwisme. Yahwé devient le Dieu d’Abraham, d’Isaac, de Jacob, c’est « le Dieu de vos pères ». Or ce Dieu de vos pères c’était El, le dieu clanique. Ainsi Yahwé prend les caractères de El, qui était considéré comme dieu suprême et surtout créateur de toutes choses. Alors que primitivement Yahwé était dieu de la montagne, dieu guerrier, peut-être dieu de l’orage. Cette assimilation conduit en même temps à l’absorption des fonctions des autres dieux. Ces dieux deviennent inutiles. Yahwé devient l’unique Dieu d’Israël.
Mais si Yahwé est proclamé Dieu unique d’Israël, les textes reconnaissent tout aussi clairement que les autres nations ont d’autres dieux. Le lien entre Yahwé et son peuple est unique parce que particulièrement fort. C’est une alliance. Yahwé est Dieu d’Israël. Israël est le peuple de Yahwé. Mais la religion qui sous-tend cette alliance est une religion monolâtrique. Et ce type de religion existe ailleurs, chez les voisins d’Israël, essentiellement chez ceux établis en Transjordanie. Le cas le plus évident est celui des Moabites. Ainsi le dieu de Moab est Kamosh et Moab est le peuple de Kamosh. Ammon semble avoir eu un dieu appelé Milkom qui serait une des formes de El. Edom semble également avoir eu un dieu national connu sous le nom de Qôs.
Conclusion de Lemaire à ce stade: la religion yahwiste de l’époque royale apparaît clairement comme une monolâtrie, et les israélites partagent ce type de conception religieuse avec plusieurs peuples voisins, en particulier les Moabites.

Que le fameux royaume unifié de David ait existé ou non, ce qui est certain c’est qu’à partir d’une certaine époque Israël et Juda suivent des chemins séparés, Juda est petit et pauvre, Israël riche et peuplé (on le sait déjà grâce aux conclusions de nos deux archéologues). Ce sont les règnes d’Omri et de son fils Achab qui sont les plus brillants (on l’a déjà vu). Il s’agit de la période qui va de - 874 à - 853. Mais cette période est aussi une période de danger pour le culte de Yahwé. Le risque est la diffusion du culte de Baal. Introduit par celle que Achab a prise pour femme, Jézabel, fille du Roi de Sidon. Son royal époux construit même un temple dédié à Baal. Or Baal était le dieu principal des Phéniciens et bénéficie du prestige de ces derniers. C’est le prophète Elie qui se dresse contre les prophètes de Baal au mont Carmel et va en pèlerinage à la «Montagne de Dieu, l’Horeb» qui est ainsi consacrée comme la source du yahwisme. Le baalisme sera vaincu grâce au coup d’état de Jéhu (- 842) qui, suivant la Bible, «fit disparaître le Baal d’Israël». Et dans le royaume de Juda c’est le roi Joas arrivé au pouvoir en - 800 qui va détruire un autre temple de Baal construit, celui-là, à Jérusalem même.
L’ aniconisme yahwiste semble bien remonter à ses origines, dit Lemaire, c. à d. au culte madianite pratiqué au sud du Néguev de Juda. Mais cet aniconisme, c. à d. un culte où le dieu n’est pas représenté, mais qui permet la présence de stèles de pierre (Lemaire appelle cela un aniconisme matériel) est partagé une fois de plus par la plupart des pays voisins d’Israël.
Et même le prophétisme n’est pas propre au yahwisme et ne se limite pas au seul Israël. Il est actuellement attesté par des inscriptions à Mari sur l’Euphrate, chez les néo-assyriens (à l’époque d’Assurbanipal) et chez d’autres peuples ouest-sémitiques (Araméens et Moabites). Dans tous ces cas ce sont les divinités qui s’expriment par l’intermédiaire de prophètes ou prophétesses. Mais il faut bien reconnaître qu’en Israël ces hommes de Dieu ont joué un rôle politique et religieux considérable. Renan, rappelle Lemaire, estimait que c’est grâce au prophétisme qu’Israël «occupe une place à part dans le monde». En Israël les prophètes servent à légitimer un roi, mais peuvent également dénoncer les abus de pouvoir de ce même roi. Ils dénoncent inlassablement les déviations du culte, les idolâtries étrangères. Et, ce qui est nouveau, ils étendent l’action de Yahwé au-delà des frontières (Elie, Elisée, Amos). Et leur influence (sur la religion) est encore accrue lorsqu’ils deviennent «écrivains» (Amos, Osée). Ce sont eux aussi qui s’élèvent contre la multiplicité des cultes et des sanctuaires traditionnels. On arrive alors aux grandes réformes (dont on a déjà parlé plus haut) du roi Ezéchias (on est au VIIIème siècle).

Les principaux changements apportés par Ezéchias au yahwisme sont, toujours d’après Lemaire, les suivants :
- Le centre du culte est le temple de Jérusalem, ainsi le culte risque moins de perdre son unité. Et cette unité entraîne l’unicité de la divinité. Et l’unicité du lieu de culte entraîne l’unité religieuse du peuple.
- On élimine les stèles, les arbres sacrés et les autels. On passe ainsi de ce que Lemaire avait appelé un aniconisme matériel à un aniconisme vide (la présence divine est symbolisée par le vide).
Inutile de préciser que ces mesures conduisent à une nouvelle évolution vers le monothéisme. Mais Ezéchias n’a pas de chance. C’est l’invasion assyrienne, la défaite, la réduction du pays, les lourdes amendes à payer. Le peuple accuse les réformes d’Ezéchias et son successeur Manassé (début VIIème siècle) revient aux anciennes pratiques. Et il faudra attendre le roi Josias (fin VIIème siècle) pour revenir aux réformes d’Ezéchias.
Lemaire souligne d’ailleurs qu’entre-temps une autre pratique est venue polluer Israël: le culte des astres, un culte venu probablement de Mésopotamie. C’est l’époque à laquelle Juda fait partie de l’empire néo-assyrien puis néo-babylonien. On voit que le chemin vers le monothéisme est ardu. Josias supprime ce culte d’autant plus qu’il cherche à se rendre indépendant au moment où l’Assyrie semble s’écrouler. On connaît la suite: mort de Josias à Meggido en - 609, quelques années plus tard (- 587) incendie de Jérusalem, de son palais et surtout de son temple, et déportation d’une partie de la population à Babylone. Ce qui aurait pu signifier, on l’a déjà vu, la fin du yahwisme. En fait l’exil va conduire à un approfondissement de ce yahwisme qui est encore à ce moment-là, toujours d’après Lemaire, un yahwisme monolâtrique et aniconique.

Lemaire voit plusieurs aspects déterminants dans cet exil :
- Les exilés sont regroupés (il y a même une nouvelle Jérusalem). Ils sont accompagnés de leurs élites religieuses politiques et religieuses. Ces conditions favorisent une profonde «réflexion religieuse collective».
- Les vaincus sont confrontés à la puissance de leurs vainqueurs et à la magnificence de leurs dieux (dont Mardouk et Ishtar), leurs temples et leurs statues. Ce qui les force à se poser un certain nombre de questions relatives à Yahwé, sa puissance et son culte.
- En Babylonie même il y a une fermentation religieuse en cette deuxième partie du VIème siècle : il y a affrontement entre les partisans de Mardouk et ceux d’un dieu-lune appelé Sin, soutenu par le roi de l’époque, Nabonide.
Ils vont réagir de deux manières. D’abord se convaincre que ce qui leur arrive n’est pas un signe de faiblesse de Yahwé mais le juste châtiment que leur applique ce même Yahwé pour les fautes commises dans le passé par Juda (c’est le prophète Ezékiel qui les en convainc tout en leur laissant un certain espoir: Yahwé est avec les exilés). Ensuite leur aniconisme est profondément choqué malgré tout par toutes ces représentations de divinités. Et leurs prophètes leur répètent : «Cette statue? C’est un artisan qui l’a coulée» (Isaïe). «Les artisans ne sont que des hommes» (Isaïe). «Ces idoles sont comme un épouvantail dans un champ de concombres» (Jérémie).
D’où la réflexion qui a pu mener finalement à la nouvelle conception réellement monothéiste et universaliste: si ces dieux ne sont rien d’autre que l’œuvre des hommes et si Yahwé a pu suivre son peuple à Babylone, n’est-il pas alors «le seul vrai Dieu, agissant dans tout l’empire néo-babylonien et même sur toute la terre?» C’est ce qui ressort clairement et pour la première fois des écrits du Deutéro-Isaïe contemporain à la fois de ce Nabonide cité ci-dessus et de Cyrus, le roi de Perse (celui que Lemaire appelle le Deutéro-Isaïe est aussi connu sous le nom de Second Isaïe. C’est lui qui est l’auteur des chapitres XL à LV du Livre d’Isaïe). Voici les citations de Lemaire (de ce Deutéro-Isaïe) :
«Avant moi, ne fut formé aucun dieu, et après moi, il n’en existera pas»
«C’est moi le premier, c’est moi le dernier, en-dehors de moi, pas de dieux»
«C’est moi qui ai fait la terre, et qui ai, sur elle, créé l’humanité; c’est moi, ce sont mes mains qui ont tendu les cieux».
(Ce rôle de créateur était déjà esquissé après l’assimilation de Yahwé avec El.)
«C’est moi qui suis Yahwé, il n’y en a pas d’autre, moi excepté, nul n’est dieu… en-dehors de moi : néant»
Monothéisme et universalisme vont de pair, ce qui est logique. Et pourtant Lemaire s’interroge. L’irruption soudaine du monothéisme dans la religion israélite surprend malgré tout, même si elle se fait dans le prolongement du monolâtrisme antérieur et que le sentiment religieux du peuple était déjà largement orienté vers un seul dieu. On ne sait pas grand-chose de ce Deutéro-Isaïe. Tout ce que l’on sait c’est qu’il a été témoin de la conquête perse et de la chute de Babylone, qu’il était persophile et un partisan du jeune Cyrus. Alors y a-t-il eu influence persane? Lemaire ne s’avance guère. Il note que d’après Hérodote les Perses n’érigeaient pas de statues à leurs dieux, donc étaient eux-mêmes aniconiques. Il note aussi que Ahura Mazda était un dieu créateur (le dieu créateur, dirais-je, après avoir étudié ailleurs l’ancienne religion de Zoroastre, voir Voyage autour de ma Bibliothèque, Tome 2, Notes 7 (suite) : Religions persanes). Mais on ne sait pas, dit Lemaire, si Cyrus était un adorateur de Mithra ou, comme Darius plus tard, un zoroastrien.

Je suis un peu surpris par le fait que personne ne parle de Zoroastre et de l’influence que sa doctrine aurait pu avoir sur la réflexion religieuse qui s’est faite chez les Israéliens de Babylone. Dans les notes citées ci-dessus j’avais indiqué que la plupart des spécialistes considèrent que l’enseignement de Zoroastre était de nature monothéiste, qu’on pense aujourd’hui qu’il avait vécu à la fin du deuxième millénaire, probablement vers 1200 et qu’il est prouvé que certaines de ses conceptions sont passées dans nos religions monothéistes: la fin des temps (l’idée d’un temps fini est une idée absolument nouvelle et révolutionnaire pour l’Antiquité d’après Mme Boyce), la résurrection, le jugement dernier, (sans compter les archanges et les Roi Mages de la crèche). Il est vrai aussi que ces conceptions n’ont trouvé leur place dans la Bible que bien plus tard (le Livre de Daniel et le 2ème Livre des Macchabées qui datent tous les deux du IIème siècle). Il n’empêche. Il serait quand même étonnant qu’il n’y ait pas eu de communautés zoroastriennes à Babylone après la conquête perse de la Mésopotamie, alors que les exilés israéliens s’y trouvent encore.
Lemaire reconnaît d’ailleurs que les deux religions ont eu des contacts pendant la période achéménide. Le nom de Yahwé commence à être remplacé par celui de Dieu des cieux, ce qui permet une certaine équivalence avec Ahura Mazda (ce qui contredit dans une certaine mesure les théories d’Assmann pour qui le polythéisme avec son panthéon de dieux spécialisés permet la «traduction» des dieux entre les différentes cultures, alors que le monothéisme est forcément intolérant). Et c’est également sous l’influence de la religion zoroastrienne (qui est non-violente et respecte la vie) que les offrandes végétales remplacent progressivement les sacrifices d’animaux. «Et c’est dans la ligne de ce mouvement de relativisation des sacrifices et de mise en avant de la connaissance de Dieu qu’il faut comprendre la naissance et le développement des synagogues», dit encore Lemaire.

C’est dans la diaspora qu’apparaissent en premier ces synagogues, maisons de prière et d’instruction (au IIIème siècle suivant des inscriptions, au Ier siècle selon l’archéologie: Délos). En Israël la première trace date de 70 après J.C. C’est que Jérusalem possède le Temple. Et que dans ce Temple on continue à pratiquer des sacrifices. Il y a une véritable contradiction d’ailleurs entre ces sacrifices d’animaux avec leur sang et leurs odeurs et la nature intellectuelle de l’aniconisme vide de ce Temple: Aussi bien l’historien juif Josèphe que Tacite ont noté que le «Saint des Saints» est vide (ce qui frappe et étonne le monde antique). Il y a un autre fait que peu de spécialistes relèvent, dit Lemaire: la disparition du nom de Yahwé. Il est vrai que ce nom n’était jamais écrit (par respect). Dans toute la Bible il apparaît toujours sous la forme de ce que l’on appelle le tétragramme, un groupe de 4 signes: YHWH. Le prononcer pouvait être considéré comme contraire au commandement (tu ne prononceras pas mon nom en vain). Seul le grand-prêtre du Temple de Jérusalem pouvait le prononcer. Avec la destruction du 2ème Temple, le grand-prêtre disparaît à son tour ainsi que le nom de Yahwé. En même temps les lieux de prière, les synagogues, se multiplient et le culte qui est maintenant non-sacrificiel devient de plus en plus un culte du Livre, «basé sur la louange et la méditation des Ecritures».

Je trouve l’étude de Lemaire bien intéressante, je l’ai déjà dit. Plus, elle me convainc. Elle rend l’invention de ce monothéisme par un petit peuple pastoral, insignifiant à côté des géants de la région, moins extraordinaire. On part d’une greffe sur la religion d’un petit clan madianite. L’origine égyptienne de Moïse devient sans importance. En Israël il y a fusion avec un dieu sémite clanique, dieu des pères. Yahwé s’impose peu à peu comme le dieu d’Israël. Il y a lien univoque entre le dieu et son peuple comme c’est le cas ailleurs chez les Sémites voisins. Il y a aniconisme comme c’est probablement encore le cas chez d’autres peuples ouest-sémitiques. Mais c’est l’histoire qui fait que ce lien et cet aniconisme deviennent plus marqués en Israël que partout ailleurs. Après la chute d’Israël il faut affirmer plus que jamais à partir de Juda et de Jérusalem l’unité du peuple et donc de son Dieu. Ce qui est encore remarquable c’est que Israël dispose d’une élite intellectuelle religieuse et politique hors du commun. C’est elle qui exacerbe le caractère monolâtrique et aniconique de la religion sous Ezéchias au VIIIème siècle et sous Josias au VIIème. C’est parmi elle que l’on trouve ces scribes, ces poètes, ces penseurs à qui nous devons la première version de ce monument du génie humain qui est la Bible. C’est encore l’histoire, la destruction du premier Temple et l’exil à Babylone, qui va conduire à l’approfondissement de la religion monolâtrique et aniconique vers un véritable monothéisme universaliste ouvert sur le monde et qui va se diffuser ailleurs que sur les anciennes terres d’Israël et de Judée. Et finalement enfanter deux nouvelles religions monothéistes, nettement plus fanatiques que la première, le christianisme et l’Islam. Mais encore une fois la fermentation religieuse de Babylone n’aurait jamais été possible sans l’existence, là encore, d’une extraordinaire élite intellectuelle. Et rien n’aurait été possible sans l’aniconisme, cette condamnation de l’image, traduction du caractère transcendant de la divinité. Freud avait raison: c’est en bannissant l’image que Israël a fait régner l’esprit sur le matériel. C’est parce que leurs ancêtres ont banni l’image que les juifs sont les intellectuels de notre société occidentale.

(avril 2007)       

 


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