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Tome 1 : B comme Boyer (Régis)
(enfance en Alsace, mon père, les Sagas et leur passeur, Régis Boyer)
 

La première fois que j'ai rencontré le nom de Régis Boyer c'était sur la couverture d'un de ses ouvrages intitulé Les Sagas islandaises. Le mot Saga fut d'abord pour moi comme un déclic. Il m'a rappelé des souvenirs de lecture remontant au temps où "mon village était à l'heure allemande".
J'avais cinq ans en 1940. Mon père était ingénieur-géomètre (il avait fait l'école d'ingénieurs de Strasbourg qui à l'époque formait surtout des architectes et des géomètres). Mes parents qui avaient d'abord habité Strasbourg où je suis né, étaient venus habiter Mulhouse peu de temps avant le déclenchement de la deuxième guerre mondiale.
Il paraît que mon père n'y avait pas cru, à la guerre. Il a dû pourtant y partir comme tout le monde, et comme tout le monde peler des pommes de terre pendant cette période de drôle d'attente qu'on appellera plus tard la drôle de guerre. Puis la débâcle vint et il fut balayé comme tout le monde. Même que ses officiers ont disparu et que c'est lui, caporal-chef, qui dut mener sa section jusqu'à l'autre côté de la France, à Rocamadour.
Pendant ce temps ma mère s'était réfugiée chez sa sœur et sa mère à Haguenau, comme elle le fera à nouveau en 43 quand mon père sera déplacé de force à Hanovre.
Mais c'était tomber de Charybde en Scylla car toute la ville de Haguenau fut évacuée et c'est ainsi que nous nous sommes tous trouvés à Raon-sur-Plaine près de col du Donon dans les Vosges, dans une superbe et immense villa baroque avec plein de vérandas et de vitrages. Mais la malchance devait encore nous poursuivre car c'est encore par Raon-sur-Plaine que semblait déferler toute l'armée française pour aller se réfugier de l'autre côté des Vosges, attaquée tous les jours par des Stuckas allemands (ou italiens?) dont nous voyions les pilotes jusqu'à la ceinture et qui nous faisaient nous réfugier dans des grandes caves voûtées qui semblaient sortir tout droit d'un mystérieux Moyen-Age. Il ne me reste que quelques morceaux de souvenirs, des images éparses de cette époque : mon père tout barbu, venu en permission (mais ce n'est peut-être qu'un souvenir de photographie), les morceaux de pain bénit qu'on distribuait à la messe, des enfants du village avec lesquels je faisais des parties de luge dont une a dû se terminer très mal (je me souviens d'une chute dans un fossé plein d'eau et d'une bottine perdue), enfants avec lesquels je bredouillais, paraît-il, quelques mots de français, vite oubliés après, les fameux Stuckas et un avion abattu, tombé dans la forêt qui me laissait une impression d'horreur, d'odeur de chair grillée au milieu de morceaux de métal argentés.
Puis mon père est revenu, sans attendre la démobilisation car le désordre était total. Mon père semblait d'abord prendre l'arrivée des Allemands avec une certaine philosophie. "Au moins on aura de l'ordre" aurait-il dit à ma mère. Pour l'ordre il allait être servi! Ma mère, totalement, inébranlablement, francophile et anti-allemande, était nettement plus sceptique. Ce qui lui créera plus tard, on va le voir, également quelques problèmes avec sa sœur plus âgée, qui devait être, à l'époque, plutôt germanophile et semble avoir été séduite par les idées du moment. 
Il est toujours difficile de savoir ce que les gens pensaient vraiment alors que plus de soixante ans ont passé depuis et qu'en plus tous les témoins ont disparu. Je crois qu'en Alsace comme dans le reste de la France les gens étaient d'abord contents de retrouver la paix et d'échapper aux massacres de la Grande Guerre. Ils devaient surtout faire le gros dos et voir comment ils allaient s'organiser pour survivre. Et puis je crois que ni en Alsace ni dans le reste de la France la plupart des gens savaient ce qu'était réellement le fascisme. Le capitalisme avait semblé échouer dans les années trente. Il n'y avait pas que les Etats-Unis qui avaient connu la Grande Dépression. Toute l'Europe était touchée. Et la démocratie, elle-même, était mal en point. Alors pour un certain nombre de gens le fascisme semblait la solution, le fascisme qui était déjà pratiqué depuis un certain temps par Mussolini, qui asséchait les marais, faisait faire du sport aux enfants et accessoirement aller conquérir des colonies en Afrique. Ça se disait social aussi (il ne faut pas oublier que le parti nazi s'appelait officiellement Parti Ouvrier Allemand National Socialiste). C'était autoritaire (mais le Parti Communiste l'était aussi), hiérarchisé et nationaliste. Ce n'est que progressivement, je le crois du moins, qu'on s'est rendu compte - surtout en Alsace qui n'était pas occupée mais annexée - de la nature totalitaire du système. Et si on ne pouvait ignorer le discours antisémite ignoble des Nazis (mais aussi du régime pétainiste) ce n'est qu'après la guerre que l'on a vraiment compris toute l'étendue et l'horreur du génocide juif. Et, encore, il a fallu des années pour en saisir toute l'énormité.
Nous étions donc installés à Mulhouse, dans un quartier qui est probablement le plus agréable de cette ville: Le Rebberg (le vignoble), jolie colline située au Sud de la ville et couronnée par un très beau zoo et jardin botanique où j'ai passé beaucoup de dimanches de mes très jeunes années. Je me souviens de la girafe au long cou, des phoques et de leurs déjeuners de poissons et surtout des ours qui me terrorisaient, des ours bruns dont l'un avait arraché le sac à main de ma tante et des ours blancs qui se balançaient, magnifiques dans leur fourrure si douce qu'on avait envie de la caresser et qui, paraît-il, avaient déchiqueté en quelques minutes un homme qui était venu là pour se suicider.
J'allais à l'école très tôt, étant né en janvier, et les Allemands prenant tous les enfants nés du premier mars au premier mars suivant, ce qui fait que plus tard j'ai toujours eu une année (calendaire) d'avance sur mes autres camarades. Je n'ai que des souvenirs estompés de ma première année passée dans une école populaire au centre de la ville. Le chemin était long pour y arriver. Ma mère probablement m'accompagnait. Il fallait traverser une longue passerelle au-dessus du chemin de fer. Dans la cour de l'école, je me souviens qu'un jour un grand m'offre un bonbon qu'il sort d'un paquet et que je mets dans ma bouche. Un autre plus petit me regarde avec intérêt pendant que je le suce puis me demande s'il est bon. Puis il me dit : "Tu sais, les autres ils ont pissé dessus". Je dois dire qu'après cela je n'ai plus jamais accepté de bonbon de qui que ce soit avant d'être en âge de voyager en avion et de les recevoir des mains d'une charmante hôtesse.
Puis en deuxième année ou en troisième, j'ai changé d'école. Cette fois-ci elle était tout près, sur le Rebberg même, dans une bâtisse qui ressemblait plutôt à une immense villa, placée dans un très beau parc. L'école était mixte. J'avais beaucoup d'amies dont j'étais déjà amoureux. Je me souviens d'une voisine qui s'appelait Suzie, et surtout d'une Eve qui avait une chevelure magnifique. Bizarrement je ne me souviens pas du nom des garçons. Nous nous battions contre les Allemands. Dans notre immeuble il y avait une famille qui avait trois enfants dont le plus jeune était dans ma classe. Ils étaient Allemands mais installés à Mulhouse bien avant la guerre. Ce qui fait que mon copain ne savait s'il devait se battre à nos côtés ou aux côtés des Allemands. Finalement c'est notre côté qu'il a choisi. Peut-être parce que nous étions plus nombreux.
Porche d'entrée de la August-Stöber Schule

Classe de 3ème année de la August-Stöber Schule à Mulhouse

Ma mère devait être heureuse d'être à Mulhouse. Bien qu'elle ait passé toute sa jeunesse à Strasbourg et adorait Strasbourg, elle se sentait comme toute notre famille haut-rhinoise. L'Alsace parle un dialecte alémanique. Les Alémans étaient une tribu germanique qui était un peu à part. Quand Charlemagne a eu tous les soucis que l'on sait avec les Saxons qui, contrairement aux Francs, n'étaient pas très disciplinés, d'ailleurs encore païens, les Alémans ont fait allégeance aux Francs (les Saxons ont d'ailleurs continué à créer des problèmes encore beaucoup plus tard au moment du choix des empereurs germaniques, où il n'était pas indifférent d'être d'origine saxonne ou franque, ce qui a amené aux oppositions entre Guelfes et Gibelins et continué la bagarre jusque dans les villes italiennes. Je ne sais si les Saxons sont disciplinés aujourd'hui. Ils se sentent en tout cas fiers, eux les anciens Barbares, d'une haute culture, de Dresde et de Leipzig, de Bach et de Iéna. Ils disent aussi qu'ils sont malins parce qu'ils sont mélangés de Slaves). Les dialectes que l'on dit alémaniques sont parlés en pays de Bade, dans le Vorarlberg, en Suisse et en Alsace. Mais en Alsace, le dialecte change (comme tous les dialectes) du Sud au Nord, avec une rupture assez caractéristique à la hauteur de Sélestat. Le dialecte de Haute-Alsace est proche du suisse, les sons sont larges, le parler lent, chantant et guttural. Le dialecte de Basse-Alsace se rapproche du badois et même, dans le Nord, des parlers lorrains et sarrois qui sont des dialectes franciques (comme le luxembourgeois et le mosellan). Il est plus pointu et plus raffiné. A la différence des dialectes correspond également une différence dans la culture. Les gens du Sud sont plus catholiques alors que Strasbourg était longtemps à majorité protestante. Les gens du Sud sont plus directs, plus francs, plus paysans, plus chaleureux. Ceux du Nord sont plus raffinés, plus faux-jetons. L'explication est une fois de plus à chercher dans l'histoire. Dans le Sud, la plaine est étroite et les montagnes élevées. La plaine est à la fois fermée par les Vosges et le Jura alsacien (le Sundgau). Dans le Nord la plaine s'élargit, les Vosges s'abaissent et on s'ouvre vers la Sarre et le Palatinat. Or j'ai toujours remarqué que les gens des montagnes avaient plus de caractère que ceux de la plaine. Au cours des invasions, et Dieu sait si on en a eu en Alsace, les Lorrains, les Bourguignons, les Anglais, les Suédois, les Hongrois. En lisant le livre mythe des Serbes, Migrations, je me suis aperçu que même les Serbes sont venus chez nous (les Croates d'ailleurs aussi). Alors pour les gens des vallées vosgiennes, c'était facile : ils se réfugiaient dans la forêt, préservant ainsi à la fois la fermeté de leurs opinions et la pureté de leur race. Ils sont probablement encore Celtes dans certains fonds de vallées. Par contre, dans la plaine riche et fertile, à force de se faire violer ses femmes et ses filles, voler son blé, son bétail et ses doublons et souvent se faire brûler la plante des pieds, on apprenait progressivement à être poli avec les étrangers et à dissimuler. C'est humain et c'est naturel.

La famille de ma mère
Alors nous, dans la famille, on se considérait comme étant de la Haute-Alsace et nous en étions fiers. En réalité, seule ma mère était d'origine haut-rhinoise. Son père venait d'une des vallées, celle de Thann, du côté de Rimbach. D'origine modeste (dans l'arbre généalogique il y a des ouvriers tisserands et une fille-mère), il avait fait l'Ecole Normale pour devenir instituteur mais avait la veine commerciale et était devenu Directeur Commercial ou Agent importateur d'une fabrique de conserves allemande. Sa mère, une Bohly, avait ses origines dans le Kaysersberg viticole et dans le Sundgau, le Jura alsacien, où les têtes ont une dureté toute particulière. Mon arrière- grand-mère Bohly, (on remarquera que dans ma famille, ce sont toujours les femmes qui dominent) était une femme particulièrement remarquable. Son mari, qui devait être dans la Garde napoléonienne, avait reçu en pension un poste à la gare de Montreux-Vieux, un village à la limite du Sundgau alsacien, du Territoire de Belfort et de la Suisse, mais était mort prématurément. Ce qui fait que mon arrière-grand-mère s'est trouvée un jour toute seule avec sept enfants, quatre fils et trois filles. Elle a réussi à mettre ses quatre fils à l'Ecole Normale (ils sont tous devenus instituteurs ou directeurs d'école) et à marier deux de ses filles à d'autres instituteurs. Il n'y en a qu'une qui est restée célibataire. Quand l'un des fils, le plus jeune, est mort à la guerre de 14 et que l'amie suisse qu'il devait épouser s'est trouvée enceinte, l'enfant a été adopté par la famille. Les fils et filles restants sont tous demeurés très solidaires. Ces Bohly étaient une famille forte, artiste (Joseph, qui était maître d'école à Guebwiller, composait de la musique de chorale. Eugène, que nous rencontrerons à Mulhouse et qui allait être notre voisin, avait épousé une violoniste genevoise et donnait des concerts), avec tous des caractères hors du commun et des opinions très marquées. C'était une famille dont on pouvait vraiment être fier. Ma grand-mère maternelle qui était l'aînée, petite et fine, la plus jolie de la famille, était elle aussi intelligente, curieuse de tout et autoritaire. Plus tard, quand nous serons tous à Haguenau, elle sera tyrannique avec ses filles, ma mère et ma tante, leur faisant la tête quand elles n'allaient pas lui rendre visite tous les jours. Par contre, elle n'arrêtait pas de cajoler son fils, mon parrain Eugène, même quand il avait cinquante ans (qui le lui rendait d'ailleurs bien) et moi-même j'étais traité de la même manière (car j'étais garçon, les filles, mes cousines, qu'on appelait des pisseuses, étaient traitées avec un mépris total et d'ailleurs ne s'y montraient guère). Elle me parlait politique (elle adorait Adenauer), histoire (elle s'intéressait aux Hohenstaufen) et m'offrait, comme à mon parrain, un petit kirsch qu'elle sortait du "tabernacle", monté au cœur de son buffet Henri II (ou Henri IV, je n'ai jamais rien compris aux styles).
La famille de mon père
Alors, mon père dans tout cela ? Il n'avait pas de chance. Il était bien bas-rhinois. Les Trutt étaient originaires d'un petit village au Sud de Strasbourg, Matzenheim. Les origines étaient modestes. L'arbre généalogique indique des ouvriers agricoles et des garde-barrières. Son père avait une épicerie fine à Neudorf, quartier de Strasbourg. La famille de sa mère qui s'appelait Binter, était moins modeste. Ils étaient de Saverne, avaient des personnalités nettement plus marquées que les Trutt (Saverne c'est déjà les Vosges, même si elles sont bien basses), l'arbre généalogique donne trois générations de puisatiers. Et là encore, les femmes étaient plus fortes que les hommes. Une des cousines de mon père, dont ma mère disait beaucoup de mal, sous le prétexte qu'elle avait été amoureuse de mon père, était partie en Norvège épouser un dentiste de Haugesund (où j'irai d'ailleurs plus tard passer des vacances avec ma 2CV et deux copains de taupe, et où je serai magnifiquement reçu, au bord d'un fjord où on allait pêcher au petit matin la truite de mer).
Mais cela ne suffisait pas. Bien que ma tante et mon oncle aient été installés à Haguenau, trente kilomètres au Nord de Strasbourg, depuis 1935, que la même année mon grand-père Lauber y construise un immeuble rue de l'Aqueduc et que nous-mêmes nous les rejoignions dès 1943, nous nous considérerons toujours comme haut-rhinois et parlerons le dialecte haut-rhinois avec mon oncle, ma tante, mon parrain, ma mère et ma grand-mère. Et aujourd'hui encore, bien que j'aime Strasbourg où j'ai passé trois années d'études et qui est une ville magnifique, c'est quand j'entends parler suisse, quand je suis en transit à l'aéroport de Zurich, que je suis ému en pensant à ma grand-mère, et c'est dans les Vosges du Sud que je me retrempe quand je suis dans la déprime totale. Quand en février 1985, mon nouveau Président conduisant visiblement le groupe à la faillite, avait refusé mes dernières offres et m'avait humilié, c'est au Ballon d'Alsace que je me suis réfugié après avoir couché chez mon frère à Guebwiller, c'est là qu'en respirant l'odeur forte des sapins, ébloui par le rouge des hêtres hivernaux, en dégustant un Gewurtz et mangeant une tarte à l'oignon, et surtout en écoutant mon hôtesse me raconter l'histoire des pilotes de Deltas qui atterrissaient quelquefois sur son toit en alternant le français avec ce putain d'accent mulhousien et le dialecte, ce dialecte de Haute-Alsace, qui est celui de ma mère et de ma grand-mère, que j'ai repris mon courage et ma volonté pour retrouver et continuer le combat contre ce PDG qui après tout n'était qu'un idiot de Parisien. (Et trois mois après j'avais partie gagnée).
Ces années à Mulhouse étaient des années heureuses. Dans l'immeuble voisin vivaient quatre cousins et cousines de ma mère, dont le père se mourait d'un cancer. La mère, la violoniste, ne vivait déjà plus. Tous ces malheurs ont soudé la fratrie. Les deux aînés étaient sérieux et studieux, Bernard, aux éternelles migraines, étudiait le russe pour pouvoir passer les lignes avant sa prochaine incorporation forcée dans la Wehrmacht. Cela ne devait lui servir à rien. Il n'est jamais revenu et on n'a jamais su où il était mort. Lise était la fille aînée, elle assumait la responsabilité de la famille. Elle avait beaucoup de charme, qu'elle a gardé. Je l'ai encore vue dernièrement, elle a pourtant soixante-dix ans. Les deux derniers étaient un peu fous, un peu branleurs, aimant choquer les adultes: Marie qui soignait pourtant son père avec un dévouement total, et Charles, le plus jeune, qui devait avoir seize ou dix-sept ans et qui venait jouer tous les soirs aux échecs avec mon père. Charles est devenu instituteur comme tout le monde dans la famille et est devenu un vrai Bohly. Il en avait le charme naturel, le caractère entier, les principes inébranlables. A un moment donné il tenait une école avec sa femme, qui était aussi institutrice bien évidemment, dans un village de montagne près du Grand Ballon (où les enfants venaient en ski en hiver). Il se battait pour l'enseignement de l'allemand à l'école primaire après la guerre, c'était alors une bataille sans espoir, le Gouvernement avait encore trop peur de l'autonomisme en Alsace. Le frère et les deux sœurs sont restés très liés ensemble, et il y a encore quelques années, ils étaient partis faire des randonnées à ski dans l'Himalaya.
Ma mère était très occupée avec la famille de ses cousins. De plus, elle avait accouché en 1941 de mon premier frère. Il fallait se battre pour trouver à nourrir tout le monde et surtout un bébé. Elle râlait contre les Allemands, pleurait avec les autres Mulhousiens quand on a abattu la statue en bronze du Schweissdissi ("le type qui transpire", il tenait une pelle et essuyait la sueur sur son front) qui se trouvait dans le petit parc au bas du Rebberg et qu'on allait fondre pour faire des canons, et riait avec les Mulhousiens quand les Nazis ont, comme partout ailleurs, débaptisé la rue principale pour l'appeler Adolf-Hitlerstrasse. Malheureusement pour Hitler, son ancien nom traditionnel était: rue du Sauvage. C'est son nom encore aujourd'hui.
Mon père, lui, quand il ne jouait pas aux échecs avec Charles, jouait avec moi, mais évidemment cela ne durait pas longtemps. J'ai d'ailleurs pris l'habitude à cette époque-là de jouer toujours la défense et non l'attaque (et pour cause) ce qui fait que je suis toujours resté un joueur d'échecs médiocre. Et puis il étudiait. Mon père était un homme studieux. Il l'avait été enfant et il avait eu du mérite. Dans l'épicerie fine il y avait du travail à faire et qui passait avant les devoirs et les leçons. Ce sont ses professeurs qui ont dû venir à la maison pour supplier ses parents de le laisser continuer ses études. Car il était brillant. Ce n'était pas un homme de fantaisie ou d'imagination. Dans le domaine de la parole il laissait faire ma mère. Mais il était doué pour la logique et l'abstraction. Et c'était un travailleur. Alors que nous (et je me mets du côté de ma mère et de la famille de ma mère) nous sommes des passionnés et ne savons travailler que sous l'emprise de la passion. Le reste du temps, nous jouissons et nous serions plutôt paresseux. Donc mon père, en ce temps-là, étudiait les philosophes Nietzsche et surtout Schopenhauer. J'ai dans ma bibliothèque sept gros volumes qui constituent toute l'œuvre de Schopenhauer. Les sept volumes sont annotés de sa main avec des phrases soulignées de différentes couleurs. Je ne l'ai jamais lu. D'ailleurs mon père me passait parfois son savoir : la morale basée sur la pitié, la théorie des couleurs, etc... Mais c'est lui qui me les a offerts et il savait qu'il me ferait plaisir. Car c'est bien pendant ces années à Mulhouse que je l'ai vu éternellement travailler sur ces bouquins. Plus tard après la guerre, son intérêt allait beaucoup plus à l'astronomie,aux mathématiques et surtout à l'algèbre et aux théories des nombres premiers.
Je ne sais comment mon père a suivi l'évolution politique pendant ces années. Je me rappelle seulement qu'il me donnait quelques leçons de français. Mais ce n'était pas facile. Parler français était sévèrement interdit. On avait fait des appels pour brûler les livres français ("Heraus mit dem Welschen Plunder" - "Sortez les ordures françaises") et probablement aussi les auteurs juifs (H. Heine, J. Wassermann). Il était même interdit de jouer Mendelssohn. Mon père, qui était fonctionnaire (ingénieur-géomètre au cadastre), devait comme tous les fonctionnaires en Alsace-Lorraine, sous peine de perdre sa place, rentrer progressivement dans le système totalitaire. Et puis, à un moment donné, on lui a demandé de faire des rapports, des rapports destinés aux S.D. (Sicherheitsdienst , service de sécurité). C'est là que mon père qui n'était pourtant pas quelqu'un d'un caractère très fort, a dû bloquer. Je ne sais pas exactement ce qui s'est passé. Mais je pense que mon père était incapable de faire du mal à quelqu'un, pas tellement par conviction politique, mais simplement parce que c'était un homme bon. Jamais je ne l'ai entendu dire du mal de quelqu'un, jamais il n'a nui à quelqu'un. Cet homme qui était mon père et qui était certainement un doux, avait une force et c'était celle de sa morale. Ce qui fait qu'il s'est retrouvé déplacé, toujours au service du cadastre, dans un patelin qui s'appelait Giffhorn et qui était un faubourg de Hanovre.
Si lui a certainement beaucoup souffert de cette situation, séparé de sa femme, en pleine force de l'âge à trente-six ans, s'il a dû subir des conditions de vie et surtout de nourriture (les éternels Klösse et les choux rouges) beaucoup plus difficiles qu'en Alsace et qu'il a vécu les terribles bombardements de Hanovre avec les bombes à souffle qui éventraient des immeubles entiers avant de les faire s'écrouler, et les bombes à phosphore qui faisaient que les gens couraient comme des fous dans les rues en criant de douleur et agitaient leurs bras nus où le phosphore continuait inexorablement à progresser et à brûler toute la peau sans que rien ni personne ne puisse l'arrêter. S'il a, une fois la guerre finie, perdu énormément de temps pour rentrer, devant d'abord servir d'interprète aux soldats américains puis traversant en bicyclette l'Allemagne à feu et à sang, ... pour moi un monde aussi a basculé.
J'avais huit ans, ma mère était enceinte de mon deuxième frère. Il devenait de plus en plus difficile de nous nourrir à Mulhouse. A Haguenau, mon oncle et ma tante avaient une briqueterie. Les paysans payaient les briques avec du lard et du cochon. Ma mère a donc décidé de déménager dans le Nord.
Ce déménagement a eu deux conséquences pour moi. D'abord, mais cela je ne m'en suis rendu compte que beaucoup plus tard, elle m'a éloigné de mon père. Pas d'une manière dramatique, mais les relations entre nous n'ont plus jamais été aussi intimes qu'elles l'étaient lorsque j'étais enfant à Mulhouse où il jouait finalement pleinement son rôle de père. En plus des leçons d'échecs et de français, il y avait les promenades en forêt, les parties de luge ensemble en hiver, les leçons de bicyclette en été.
A partir de 1943, mon père était loin de nous, d'abord à Hanovre pendant la fin de la guerre, puis il est rentré tard fin 45, puis il a travaillé à Colmar où il a failli d'ailleurs mourir d'une intoxication d'oxyde de carbone venant d'un vieux fourneau à charbon. Et puis il est venu diriger la briqueterie de Haguenau, quittant son métier, travaillant pour mon oncle et ma tante. Il avait été un étranger pour nous pendant ces quelques années et puis il était encore un peu plus sous la domination de la famille de ma mère. Mon père était un grand pudique. Nous n'aurons plus jamais les mêmes rapports. Il n'y a que deux circonstances dont je me souviens et où nous étions vraiment proches l'un de l'autre. Un jour nous avons fait tout le chemin à pied depuis la ville de Munster jusqu'au Col de la Schlucht, déjeunant de tartines beurrées, de gruyère et de lait dans une ferme du Hohneck puis descendant à nouveau en passant par le sentier des Roches, le Fischbödle, les Spitzköpf et Metzeral. Ce jour-là nous étions bien ensemble et nous étions complices. Et puis un autre jour où j'ai eu une discussion orageuse avec ma mère où je lui avait dit ouvertement que je ne voulais plus faire ma communion et que j'avais perdu la foi et qu'elle avait été blessante. Il m'a ramené ensuite en voiture à Strasbourg où j'étais étudiant. Et il m'a dit : "Tu sais dans ce domaine, on ne sait jamais rien de sûr. Rien ne peut être prouvé. Alors le mieux c'est de faire comme ont fait les ancêtres. Tu suis la tradition. Cela n'a pas d'importance. Cela ne sert à rien de se faire mal sur un tel sujet."
Mon père n'a pas eu une fin de vie très heureuse. Il n'a pas su gérer la briqueterie. Il a fallu l'arrêter. Il était jeune encore, cinquante-cinq ans. Il a cherché du travail. Il n'en a pas trouvé si ce n'est surveiller les travaux d'un médecin richard qui rénovait une vieille maison et qui l'a humilié. Et puis lui est arrivé cette chose horrible, l'aphasie et l'impossibilité de communiquer aussi bien par l'écrit que par la parole. Lui qui continuait à faire travailler son esprit, qui encore peu avant résolvait des problèmes d'algèbre, se faisait traiter de demeuré par les infirmières et même les médecins. Et cela a duré dix ans. Et surtout, surtout, entre lui et moi la communication était définitivement coupée.
La deuxième conséquence que ce déménagement a eu pour moi, c'est que je perdais à huit ans mes amis, mon école, l'environnement qui me plaisait. Et que j'arrivais dans un nouveau milieu où les amitiés étaient déjà faites et où l'on se moquait de mon dialecte du Sud. Je crois que déraciner un enfant de huit à dix ans est une chose grave. J'ai fait la même chose à ma fille et je sais que cela l'a beaucoup perturbée. En tout cas le milieu ne me plaisait guère. Je devenais timide et renfermé. L'instituteur-directeur d'école était un nazi fanatique. Il s'appelait Kraft. Il voulait à tout prix m'appeler Hans. Ma mère a défendu mon prénom avec passion. "Johannes Claudius", dit-elle. "Je vous interdis de l'appeler autrement. Il n'y a pas de Hans chez nous." Il voulait aussi me mettre dans une Adolf Hitler-Schule. C'était une autre bataille qui se préparait. Mais celle-là s'est terminée avec la fin de la guerre.

J'ai commencé ce chapitre avec les sagas islandaises. Je crois avoir fait une longue digression. Nos livres de lecture, à l'école allemande, comportaient bien sûr des lectures édifiantes, d'abord l'histoire de Horst Wessel, ce jeune nazi, SA je suppose, qui s'est fait tuer à Berlin par les communistes dans une banale bagarre de rue et qui est devenu le héros d'un hymne nazi, le Horst Wessel-Lied, puis l'histoire des Germains qui ont battu les Romains dans la sainte forêt germanique, et ensuite tous les vieux mythes et chansons de geste, en commençant par Les Niebelungen et La Chanson de Dietrich de Berne jusqu'aux mythes et légendes nordiques, y compris les sagas, qu'Hitler s'appropriait bien sûr allègrement. Je me souviens à vrai dire, plus des histoires de loups garous (les Werwolf), des gnomes et des dieux Thor, Freya et du fameux Loki, personnage bizarre, jouant des tours, donnant des secrets aux hommes, menteur et tordu qui ressemble à un type de dieu que les spécialistes appellent un trickster, qui se trouve dans beaucoup de religions, et étrangement dans celle des Indiens d'Amérique qui n'ont évidemment rien à voir avec les religions des Indo-Européens.
Les vraies sagas c'est donc avec Régis Boyer que je les ai découvertes, celle de Njall le Brûlé, celle des gens du Val du Lac, celle de Snorri le Godi, celle d'Erik le Rouge qui a découvert l'Amérique, celle de Grimli, une des plus terribles où le héros poursuivi par tous arrive à survivre plus de dix ans tout seul dans le terrible hiver islandais.
J'ai été tout de suite enthousiasmé. J'ai recherché toutes les traductions disponibles, même en allemand, même en anglais. Boyer les a d'ailleurs sorties plus tard dans la Pléiade. Boyer en fait est professeur d'université en littérature scandinave mais aussi traducteur, ethnologue, historien des religions. Il a aussi traduit l'Edda poétique. Au moment où j'écris ceci il cherche à tout prix à réhabiliter les Vikings, essayant de les faire passer pour de simples commerçants, hardis navigateurs, injustement traités de barbares sanguinaires par des moines peureux. Ce qui montre combien il a la passion.
J'admire ce genre d'initiateurs passionnés. Je trouve qu'ils sont souvent méconnus. Tous ces traducteurs, biographes, qui vous font connaître et aimer une culture, des œuvres, des écrivains. Dars, qui a passé huit ans de sa vie (même s'il était payé par le CNRS) à traduire le plus merveilleux des romans chinois classiques : Au Bord de l'Eau, en allant chercher dans nos armes du Moyen-Age, l'équivalent exact des armes des héros chinois. Sgard, qui a consacré une bonne partie de sa vie à l'Abbé Prévost qui était non seulement l'auteur de ce pur chef- d'œuvre qu'est Manon Lescaut (la femme, la jeunesse, l'amour, la mort) mais aussi le traducteur de Richardson, le père du roman, un véritable encyclopédiste avec son grand recueil de tous les voyages connus qui établissaient un véritable état du monde en son temps, mais surtout un homme si attachant, défroqué, amoureux, athée, libéral, modeste, scrupuleux, persécuté, libre. Piroué, qui a non seulement introduit et commenté la première publication en France des trois cent soixante-cinq Nouvelles de Pirandello mais a aussi essayé de cerner sa personnalité, la naissance de ce théâtre sans pareil et l'influence toujours présente de la Sicile de ses origines. Cet universitaire australien, Boyd, qui lui aussi doit être un passionné pour aller chercher le moindre détail dans la vie du génial Nabokov (et de son père même) pour le réhabiliter après le massacre fait par le médiocre Field et analyser si méticuleusement la genèse de toute son œuvre. Un Francis Lacassin aussi, pour tout ce qu'il a fait pour les gens de la petite littérature, la littérature d'aventures, la littérature policière, le roman populaire ; pour Jack London, Jules Verne et pour l'auteur préféré de mon enfance James Oliver Curwood. Je pourrais continuer ainsi longtemps. Mais laissez-moi encore vous parler des sagas.
Car les sagas c'est vraiment quelque chose de miraculeux. La première littérature européenne. Et d'un coup un trait de génie : un style dépouillé et concis au possible, l'action sans fioritures, mais non pas sans allusions et un certain sens de l'humour. Mais surtout des personnages extraordinaires qui sont des hommes libres (la plupart sont des bannis ou des fils de bannis du Royaume de Norvège) et qui ont bien l'intention de le rester quoi qu'il en coûte, surtout si c'est la vie. On se coupe mutuellement les bras en criant simplement : "Ha!" comme un samouraï des neiges. On se jette quelques remarques blessantes et bien senties. Pas de vain bavardage. Et pourtant se dégage de l'ensemble une poésie certaine. Les meilleures sagas ont fleuri en moins d'un siècle. Il y avait plusieurs auteurs mais le style est assez unique, très caractéristique. Et puis l'île est tombée en dégénérescence pendant trois ou quatre siècles sous l'effet de la férule des Danois et de la faim. Un phénomène plutôt mystérieux.
Mais ce qui est surtout curieux, c'est ce comportement d'hommes, qu'il soit réel ou imaginé. Même s'il est imaginé, il traduit une culture donc une réalité. Ces hommes sont des individualistes, ce sont aussi des hommes durs qui savent survivre dans les pires conditions. Mais s'ils sont insultés ou s'ils estiment l'être, ils lavent cette insulte, ils doivent le faire même s'ils savent qu'ils vont mourir pour cela. La nécessité de garder la face est donc plus importante que l'instinct de survie. Cela m'étonne des Scandinaves, car si je me souviens bien des histoires de Jack London qui, tout socialiste qu'il était, était en fait un vrai raciste et avait beaucoup de mépris pour les faibles qui, dans ses aventures, étaient en général des Français, et beaucoup d'admiration pour les forts qui étaient très souvent des Scandinaves. Et être fort pour Jack London c'était survivre à tout prix, même si c'était aux dépens des autres. Il faut se rappeler de cette histoire célèbre (qui n'est d'ailleurs pas de Jack London) de la caravane qui n'a pas réussi à passer en Californie avant l'hiver, qui est restée coincée dans les Montagnes Rocheuses et qui n'a pu survivre qu'en mangeant ses propres morts (et peut-être même ceux qui visiblement ne survivraient pas). C'est une terrible question que celle de savoir jusqu'où il faut aller pour survivre. Question que les prisonniers des camps de concentration ont dû souvent se poser. Que se pose aussi Primo Levi dans Si c'est un homme. Primo Levi qui en a tellement vu dans ce camp de concentration d'où il est sorti vivant et qui, peut-être justement parce qu'il en est sorti vivant, s'est plus tard suicidé.
Mais l'attitude des vieux héros islandais a aussi quelque chose de fatal. On pourrait presque dire que l'on se soumet à son destin. J'avais posé la question à Ismaïl Kadaré, quand il était passé par Luxembourg, si les personnages d'Avril Brisé qui obéissent au Kanon médiéval n'étaient pas des gens bien fatalistes et comment on pouvait les comparer à ces héros islandais qui eux aussi cherchent la mort. Et pourtant je crois que ce sont là deux conceptions bien différentes. Le héros islandais vit une histoire qui ne regarde que lui. Et c'est une histoire qui se passe entre l'insulteur et lui. Il fait face comme le sanglier blessé à ses chasseurs. Il garde d'ailleurs sa chance et il garde son propre respect et finalement sa liberté.
L'Albanais des hauts plateaux a un autre destin. La vendetta lie sa famille à une autre. Depuis fort longtemps. Tout lui échappe. Un jour il sait que le membre de la famille adverse est sorti de la tour qui le protégeait. Un jour il sait que c'est à lui de tuer l'autre. Et puis il lui tend le piège mortel. Et puis il s'enferme dans sa tour. Et puis un jour il n'en peut plus d'être reclus et il sort à son tour, et à son tour il rencontre son destin. Tout est réglé depuis des temps immémoriaux. Tout est fatalité. Et il n'y a qu'à s'y soumettre.
Une autre question que l'on peut se poser à la lecture des sagas islandaises, c'est celle de l'individualisme. Les vieux Islandais étaient en apparence des démocrates. Ils n'avaient pas de roi et les grandes décisions et les disputes légères étaient réglées au Thing. C'est même un Thing en l'an Mille qui a décidé de laisser tomber les vieilles croyances païennes et d'embrasser la religion chrétienne. Mais ils étaient tellement individualistes qu'ils ne pouvaient rester longtemps ensemble sans démarrer une bagarre et se tabasser.
Nous, Français, avons l'habitude de traiter les Allemands de grégaires et d'expliquer ainsi l'expérience hitlérienne. En Alsace on a tendance à défendre les Allemands du Sud et mettre tout le mal sur ceux du Nord. Moi je suis plus réticent à ce sujet et je me méfie un peu des Bavarois un peu bruts et des Autrichiens un peu orientaux. D'ailleurs Hitler n'était-il pas Autrichien et n'était-ce pas Munich et Berchtesgaden qu'il aimait le mieux ? Moi je penche plutôt pour la Rhénanie parce qu'elle était romanisée et parce que c'était le centre de la grande culture humaniste du 16ème et 17ème siècle qui allait de Cologne à Bâle en passant par ma ville natale de Strasbourg.
L'expérience scandinave en général, et pas seulement islandaise, montre en tout cas qu'il existe aussi une tradition individualiste parmi les peuplades germaniques. Il est vrai qu'il est facile d'être individualiste quand on est un chef qui possède la force ou un paysan libre qui possède sa terre. Il est plus difficile d'être individualiste quand on est noyé dans la masse, dans la machine productrice, dans la ville, dans une classe sociale ou une classe d'âge. Est-ce que l'individualisme du Français qui a bien du mal à coopérer avec les autres dans une entreprise, ou celle de l'Anglais qui cultive ses hobbies excentriques vaut beaucoup mieux? Ce qu'il faut aujourd'hui, comme il le fallait hier, c'est être capable de vivre sa vie sans s'occuper des autres et ne jamais subir l'opinion, la mode ou les habitudes de la majorité, décider de tout soi-même, par son propre jugement, par sa propre morale, en écoutant son propre dieu intérieur. Et aujourd'hui ce n'est plus Hitler qui est dangereux pour la démocratie, ce sont les médias qui le sont car ils ont le pouvoir exorbitant d'imposer au grand nombre et par le petit écran, les politiciens, les jugements, les vérités et toutes nos valeurs.

(1992)

PS: Pour mieux comprendre la situation de l'Alsace au cours de la dernière guerre et connaître son histoire depuis la guerre de trente ans on pourra se rapporter également au Tome 3: M comme Muller (Germain) et notes de lecture 12 et 12 (suite).


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