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Tome 1 : Notes de lecture, 6 (suite 3) : Albert t'Serstevens et Amandine Doré
(tSer et Amandine Doré. Voir aussi Tome 1: C comme Cendrars (Blaise) et Notes de lecture, 6)
 

Je parle longuement de cet ami de Blaise Cendrars dans le sixième chapitre de la première partie de mon Voyage, C comme Cendrars (Blaise) ainsi que dans mes Notes de lecture, 6.

Je croyais alors que t'Serstevens était un Flamand de France. Or entre-temps j'ai pu me procurer, grâce au Net, le petit livre que lui a consacré sa dernière épouse et compagne de voyage, Amandine Doré, un livre paru chez le petit éditeur Durante de Courbevoie (Amandine Doré-t'Serstevens: L'Homme au t apostrophe, édit. Durante, Courbevoie,2002). J'y apprends que la famille de t'Serstevens était une grande famille de Bruxelles, que son père était notaire, et que le fameux t apostrophe a une explication historique. Ce t' aurait été attribué au XIVème siècle à 7 familles qui ont alors organisé la ville de Bruxelles. Ser signifie clan et Stevens correspond au nom d'Etienne (ou de Stéphane?).
Je vois que j'avais par contre raison de dire qu'Amandine semblait être une sorte de St. François d'Assise puisque le petit livre débute avec un texte de t'Ser écrit à la gloire d'Amandine et qui s'intitule: La petite-fille de saint François. Je savais que la mère de t'Ser était française, même provençale. Amandine raconte qu'elle était la fille d'un marchand de parapluies ambulant (on dirait un conte!) qui s'appelait Verdier et qui au cours de ses randonnées était arrivé à Bruxelles. Et c'est là que le digne et sévère notaire en tombe amoureux et l'épouse. Elle avait quinze ans. On voit que son fils Albert avait de qui tenir. Et on ne s'étonnera plus de voir que lui-même a épousé quatre femmes chacune étant plus jeune que la précédente (la troisième, épousée en 1935 avait 19 ans) et que la dernière, Amandine, devait être encore adolescente quand il l'a connue au début des années quarante alors que lui avait dépassé les 55 ans. C'est en 46 qu'ils se sont mariés à Tahiti. T'Serstevens avait 61 ans! S'il avait pu se marier une nouvelle fois il aurait peut-être choisi une épousée encore plus jeune puisqu'il écrit dans son Itinéraire marocain (à 85 ans!): "Les plus belles comme en tous pays sont les moins de quinze ans… Aussi les épouse-t-on dès les douze ans car elles sont déjà pubères à cet âge, et parce que les Marocains ont le goût de la chair fraîche, en quoi je ne saurais les blâmer."
Amandine nous apprend aussi que c'est dès 1915 que t'Serstevens s'installe dans l'île Saint Louis, au 19 du Quai de Bourbon, dans un ancien hôtel particulier construit en 1625, l'hôtel Jassaud. C'est là qu'il avait ses six mille livres (dont m'a parlé la sœur de M. Samuelian de la Librairie Orientale de la rue Monsieur le Prince) et c'est là qu'il a habité (quand il n'était pas en voyage) pour le restant de sa vie (jusqu'à sa mort en 1974). Amandine, semble-t-il, y vit toujours.

Amandine a illustré de ses charmants dessins la plupart des livres que t'Serstevens a publiés après les voyages faits en commun après la guerre: Polynésie (ils y ont séjourné trois ans), Espagne, Mexique, Sicile, Sardaigne, Iles Eoliennes, Grèce, Maroc, etc. L'itinéraire espagnol fait exception (voir A. t'Serstevens: L'itinéraire espagnol, Edit. Arthaud, Paris, 1963) car c'est essentiellement une mise à jour d'un ouvrage déjà publié en 1933 chez Plon (t'Serstevens était passionné par l'Espagne, il y a fait de nombreux séjours avant la guerre et a été correspondant de guerre pour un quotidien parisien pendant la guerre civile). Mais parmi les autres publications qui se trouvent dans ma bibliothèque je note:
- Tahiti et sa couronne (en trois volumes), édit. Albin Michel, Paris, 1950/51. Les exemplaires de ma bibliothèque portent les n° 1964-66. Volume 1: Tahiti - Moorea - Les Polynésiens, Volume 2: Marquises - Iles sous le Vent - Australes - Tuamotu, Volume 3: Photos d'illustration. Les deux premiers volumes sont illustrés de 42 dessins d'Amandine Doré. Dans son introduction au volume 3 t'Serstevens fait l'éloge de sa jeune compagne, de la supériorité du dessin sur la photo et regrette que l'éditeur n'ait pas pu reproduire les planches en couleur d'Amandine. "Ce que Redouté a fait pour les roses, elle l'a fait pour l'hibiscus, le pua, le tiare, le frangipanier et tant d'autres merveilles de cette flore excessive dont elle n'a abandonné que les parfums".
- Sicile, Iles Eoliennes, Sardaigne, édit. Arthaud, Paris, 1957 (et non 1958 comme indiqué dans la plupart des bibliographies). Je dispose dans ma bibliothèque d'une réédition de 1965 (n° 1961) avec 57 dessins au pinceau d'Amandine Doré.
- Itinéraires de la Grèce continentale, édit. Arthaud, Paris, 1961 (n° 1963 dans ma bibliothèque), avec 17 dessins originaux d'Amandine Doré.
- Le Périple des archipels grecs, édit. Arthaud, Paris, 1963 (n° 1962 dans ma bibliothèque), avec 28 dessins originaux d'Amandine Doré.
- L'itinéraire marocain, édit. Arthaud, Paris, 1970 (n° 2278 dans ma bibliothèque), avec 47 dessins et croquis d'Amandine Doré.

Au moment d'entrer dans la vie de t'Ser comme elle l'appelle, Amandine suit des cours aux Beaux-Arts et se destine au professorat de dessin. Mais on ne saura jamais si elle est une descendante de Gustave Doré… C'est son frère André Bonne, qui est éditeur, qui l'envoie chez t'Serstevens pour qu'elle étudie avec lui la possibilité d'illustrer un texte sur les corsaires. Je ne sais si le livre a vu le jour. Je ne vois qu'un livre signé par t'Ser publié chez A. Bonne: René Duguay-Trouin (1942). A moins qu'il ne s'agisse de L'Appel de l'Aventure publié aux Editions Colbert en 1942. Ou d'un projet de réédition de ce roman truculent qui avait paru en 1927 aux Editions Kieffer sous le titre Le Boucan de cochon et que les Editions Arléa ont réédité en 1988 sous le titre: Les Corsaires du Roi…(et qui porte le n° 0518 dans ma bibliothèque). Cela fait penser au projet qu'avaient caressé Gustave Le Rouge et Hugues Rebell de réaliser une grande œuvre en 8 ou 10 volumes qui devait commencer avec les Flibustiers des Antilles, continuer avec les Pirates des Mers du Sud et finir avec les Corsaires de la Révolution. C'est Gustave Le Rouge qui le raconte dans un chapitre consacré à Rebell dans Verlainiens et Décadents (voir n° 559 Gustave Le Rouge: Verlainiens et Décadents, édit. Seheur, Paris, 1928). Gustave Le Rouge devait faire le plan, "écrire les romans de la manière la plus pathétique possible" et puis Rebell "devait y ajouter le charme de son style". Le projet, hélas, n'a jamais abouti, malgré les nombreuses avances sur travaux que Rebell avait réussi à arracher à divers éditeurs, car Rebell est mort prématurément (et dans le dénuement).
Au fond le petit livre d'Amandine Doré ne nous apprend pas beaucoup plus que ce que nous savions déjà, soit grâce aux quelques livres à caractère autobiographique de t'Serstevens (p. ex. n° 522 Le Dieu qui danse, édit. Albin Michel, Paris, 1921 ou n° 2594 Le Vagabond sentimental, édit. Albin Michel, Paris, 1923 ou n° 521 Reflets, édit. Self, 1945) soit par le livre qu'il a consacré à Cendrars (voir n° 337 A. t'Serstevens: L'Homme que fut Blaise Cendrars - Souvenirs, édit. Denoël, Paris, 1972). Amandine parle du trio d'amis t'Serstevens-Cendrars-Abel Gance. On y apprend que Gance se destinait d'abord à la littérature avant de se passionner pour le cinéma. Mais l'amitié entre t'Serstevens et Cendrars était d'un autre ordre. Ils étaient pourtant très différents l'un de l'autre. L'un était plutôt un solitaire alors que l'autre adorait la foule, l'un détestait la renommée, l'autre aimait la publicité, le cinéma, la radio, l'un aimait la beauté, l'autre le bizarre, l'un était un homme à femmes, l'autre vivait un mariage blanc avec sa Raymone. Tous les deux étaient des grands érudits, mais l'un avait l'érudition classique, l'autre l'érudition tous azimuts. L'amitié entre deux hommes est quelque chose de mystérieux. T'Serstevens, dans son livre sur Cendrars, cite Montaigne (à propos de La Boétie): "Parce que c'était lui, parce que c'était moi".
J'ai déjà parlé de l'érudition de t'Serstevens dans mon Voyage à propos de sa traduction du Livre des Merveilles et de son étude concernant les précurseurs de Marco Polo, ainsi que de son essai sur la Légende de Don Juan (que je trouve un peu faible) mais on constatera en consultant sa bibliographie qu'il s'était déjà attaqué à la traduction du Prince de Machiavel dès 1921. En 1927 il écrit un essai sur René Caillé, découvreur de Tombouctou. Et puis il s'intéresse au Père Labat en préfaçant la Comédie ecclésiastique - Voyages en Espagne et en Italie de Labat en 1927, ainsi que (ce qui manque à la fois à la bibliographie incluse dans le livre d'Amandine qu'à celle établie par Arléa dans les Corsaires du Roi) l'édition de 1931 de Duchartre des Voyages aux Isles de l'Amérique (voir n° 2581-82 R. P. Labat: Voyages aux Isles d'Amérique ( Antilles) - 1693-1705, édit. Duchartre, Paris, 1931, en deux volumes, avec 32 illustrations d'après des documents de l'époque et avec un avant-propos de A. t'Serstevens, ainsi qu'une bibliographie annotée placée en annexe et non signée mais qui ne peut être que de t'Ser). Je vais insister un peu sur cette édition car elle montre la façon de travailler de t'Serstevens et je trouve scandaleux que Michel Le Bris qui présente et édite la même œuvre chez Phébus en 1993 ne dit rien ni de l'édition Duchartre ni du labeur de t'Serstevens (voir n° 1875 Jean-Baptiste Labat: Voyage aux Isles - Chronique aventureuse des Caraïbes, 1693-1705, édit. Phébus, Paris, 1993, édition établie et présentée par Michel Le Bris). Sans compter que la publication de chez Phébus ne comporte pas une seule planche et n'indique en aucune façon les nombreuses coupures faites dans le texte original. T'Serstevens, au contraire, mentionne chaque coupure qu'il fait, p. ex.: (L'auteur fait ici la description de l'ananas) ou (L'auteur décrit le Fort St. Pierre). T'Ser a travaillé pendant près de dix ans sur le père Labat. Il dit que lorsqu'il a édité et préfacé ses Voyages en Espagne et Italie, Labat était totalement oublié. En somme c'est t'Ser qui l'a fait redécouvrir, et sous sa véritable identité: un guerrier bien plus qu'un religieux, mais aussi "moine aventureux, savant naturaliste, ingénieur civil et militaire, aumônier de la flibuste, convertisseur énergique, administrateur à poigne, débrouillard et brouillon", et aussi intelligent, volontaire, méchant, bavard, gourmand, glorieux, un écrivain de génie qui malgré tous ses défauts "ne cesse jamais de nous être sympathique". T'Ser connaît tout de lui, il a fouillé toutes les bibliothèques, tout lu, le Père Du Tertre bien sûr, mais aussi tous les chroniqueurs qui ont suivi, cherché comme moi, sans succès, les écrits du Dr. Rufz signalés par Lafcadio Hearn (voir n° 1277 Lafcadio Hearn: Two years in the French West Indies, édit. Harper & Brothers, New-York/Londres, 1890), mais réussi à en obtenir la substance grâce à des correspondants martiniquais, établi une bibliographie approfondie et annotée du Père Labat (y compris les traductions) et même trouvé les originaux des récits de voyage que le Père Labat, à défaut de pouvoir à nouveau voyager lui-même, a traduits. Et t'Serstevens, après avoir vécu avec le Père Labat pendant tant d'années, conclut sa préface en disant: "Pour moi, je dis adieu au plus cher de mes amis…" Et regrette: "Je ne vivrai plus avec lui dans une intimité jalouse…".
Car t'Ser témoigne d'une grande empathie avec tout ce qu'il découvre, que ce soit dans ses voyages ou dans les livres et les parchemins. Il est de ces voyageurs qui prennent le temps, le temps de rester, de s'imprégner, l'esprit et le cœur ouverts, comme quand il a commencé à parcourir l'Italie après la première guerre mondiale, le porte-monnaie vide, couchant dans le foin et mangeant à la fortune du pot. Je ne sais pourquoi il me fait penser à l'un des derniers voyageurs de ce genre, Kenneth White, qui lui aussi prend son temps, à louer une cabane sur une côte perdue du Danemark ou à déambuler avec des Canadiens français sur d'anciens sentiers du Maine, un homme probablement plus lyrique que t'Ser - n'a-t-il pas inventé le terme de géopoétique? Mais toujours en sympathie avec les gens qu'il côtoie (loin de l'attitude d'un Victor Segalen qui cultive l'exotisme égoïstement, simplement comme fumier pour y faire pousser sa poésie). Et sans jamais oublier sa culture et sa soif de savoir. Là aussi je retrouve t'Ser qui commence son itinéraire marocain en nous parlant longuement du grand Marocain qui a parcouru le monde au XIVème siècle, Ibn Battuta, natif de Fès, et finit dans le Rif à chercher l'itinéraire qu'a bien pu prendre le grand voyageur pour se rendre vers l'Occident. Et Kenneth White, quand il visite le Maroc à son tour (voir n° 3603 Kenneth White: Le rôdeur des confins, édit. Albin Michel, Paris, 2006), que fait-il à Fès, à tourner en rond pendant trois jours? A chercher la maison où a fini ses jours un autre Maghrébin fameux du XIVème, le Père de l'Histoire, l'inventeur de la sociologie, le Tunisien cher à Taha Hussein, et qui était devenu un enseignant célèbre et acclamé par ses étudiants, à l'Université de Fès, l'Université Karayounine, Ibn Khaldoun!

juin 2006

PS (2014) : Une internaute dont le père était un ami de t'Ser et Amandine me signale qu'Amandine Doré était une petite-nièce de Gustave Doré. 


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