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Tome 5 : B comme Boulle. Pierre Boulle, l'homme et l'oeuvre
(Extrait de deux notes de mon Bloc-Notes 2012. Le planteur, le contestataire de l'Organisation, de la Firme, le satiriste, l'écrivain, l'homme)
 

Pierre Boulle en Malaisie en 1937
Je savais comme tout le monde que Pierre Boulle était l’auteur de La Planète des Singes et du Pont de la Rivière Kwaï. Je savais aussi qu’il avait été agent secret en Asie du Sud-Est pendant la guerre car j’avais découvert, je ne sais plus où, la traduction anglaise de ses Sources de la Rivière Kwaï (Pierre Boulle : My own River Kwai, édit. The Vanguard Press, New-York, 1967) mais, m’apercevant très vite que ce récit n’avait rien à voir avec la véritable Rivière Kwaï, je ne l’avais pas lu jusqu’au bout et j’avais bien tort. Mais j’avais bien l’intention de m’intéresser à cet auteur : il y a déjà un moment que j’avais acheté le gros volume que l’éditeur Omnibus avait consacré aux « romans héroïques » de Pierre Boulle mais n’avait guère trouvé le temps d’en entamer la lecture (voir : Pierre Boulle : Romans héroïques, édit. Omnibus, 1996). Et puis voilà que je fais connaissance avec des Français établis en Malaisie, grâce au projet du pantoun francophone auquel je participe, qu’ils deviennent des amis, que je découvre sur le site créé par Jérôme Bouchaud, Lettres de Malaisie, la liste très complète, établie par Serge Jardin, de tous les livres écrits en français et ayant une relation avec la Malaisie, liste sur laquelle on retrouve 5 ou 6 romans de Pierre Boulle. Et, en plus, Serge me raconte l’histoire de tous ces planteurs-écrivains français ayant tous travaillé à des époques différentes, pour le même groupe de plantations franco-belge en Malaisie, Henri Fauconnier d’abord, arrivé en 1905, qui en a été le créateur, et a obtenu le prix Goncourt en 1930 avec son roman Malaisie, Pierre Boulle ensuite qui a tiré de son expérience de planteur une sainte horreur de l’Organisation, de la Firme, mais a pris la Malaisie pour cadre de plusieurs de ses romans, Pierre Lainé pour finir, l’opiomane et grand amateur de petites Chinoises, qui écrit sous le pseudonyme de Christian de Viancourt, L’Oreiller de Porcelaine. Et puis surtout, j’ai trouvé en Serge Jardin un lecteur passionné et éclairé de Pierre Boulle et qui m’a constamment guidé lors de mes lectures à moi et mes recherches sur le personnage.


Les romans dits héroïques de Pierre Boulle

C’est en commençant ma lecture par le dernier des romans de cette collection, Aux sources de la rivière Kwaï, ce récit plutôt autobiographique qui date de 1966 et dont j’avais déjà acquis la traduction anglaise, que j’ai compris que Boulle était vraiment un écrivain et que cet ingénieur Supélec qui s’était engagé dans une plantation de hévéas de Malaisie avant la guerre, avait probablement bien fait de renoncer aussi bien au métier d’ingénieur qu’à celui de planteur. L’histoire est assez abracadabrante : dès le déclenchement de la guerre Boulle quitte sa plantation pour Singapour, d’où il se rend en Indochine où il s’engage comme sous-lieutenant, va faire une guerre picrocholine à la frontière du Laos contre la Thaïlande, puis, l’armistice entre la France et l’Allemagne une fois signée, constatant que l’armée et l’administration françaises en Indochine sont entièrement inféodées au régime de Pétain, s’échappe encore pour rejoindre Singapour, s’engage chez les Français Libres, suit un cours de terroriste dans les services secrets anglais (ce qui sera plus tard la Force 136 et qu’il appellera plaisamment « Plastic and Destructions Co. Ltd », dans Le Pont de la rivière Kwaï) puis débarque en Birmanie, rejoint un petit groupe de Français Libres, remonte tout le pays, pénètre en Chine, s’installe au sud, à la frontière du Tonkin où il veut pénétrer pour y créer un réseau de résistance. Et c’est là qu’on a droit à un véritable morceau d’anthologie : il a l’idée complètement folle de descendre sur un radeau d’abord le Nam-Na, la Rivière Noire, affluent du Fleuve Rouge, puis le Fleuve Rouge lui-même, pour arriver jusqu’à Hanoï. Cela se termine par un désastre, bien entendu, mais la description de ce désastre - le radeau ingouvernable, les rapides dans les ténèbres, les obstacles invisibles, le tourbillon infernal, le mugissement des eaux - est absolument magistrale. La suite de l’aventure est moins amusante. Pierre Boulle est arrêté et amené dans un poste militaire, se confie à un capitaine qu’il croit gagné à la cause gaulliste, celui-ci le fait emprisonner, il est traîné devant un tribunal militaire, dégradé, déchu de la nationalité française (!), condamné aux travaux forcés à vie, enfermé dans un camp très dur où il va rester pratiquement jusqu’à la fin de la guerre avant de pouvoir encore s’évader, rejoindre la France libre puis Paris. Au passage il est très sévère à l’égard du commandement militaire et des hauts fonctionnaires en Indochine qui sont totalement opposés à de Gaulle et à ceux qui le suivent et qui vont même jusqu’à coopérer avec les Japonais (on y reviendra).
Le Sacrilège malais (1951) est lui aussi plus ou moins autobiographique. Le roman a quelques longueurs mais est sarcastique à souhait. C’est la description d’une société française qui possède une plantation modèle en Malaisie. Les administrateurs financiers sont à Paris. Le Directeur local, Monsieur Chaumette, Français lui aussi, est un organisateur effréné. On sent que Pierre Boulle le regarde fasciné, se demandant si c’est un génie ou un parfait imbécile. Je me suis longtemps demandé pourquoi il lui en voulait tellement et pourquoi l’aspect organisé d’une société l’horripile à ce point (car, avant de venir en Malaisie il avait déjà travaillé comme ingénieur dans une ou deux sociétés en France et s’y était senti mal à l’aise).
Ce n’est qu’après avoir lu Le Pont de la Rivière Kwaï (1952) que je crois avoir compris. Car dès que le Colonel Nicholson obtient l’autorisation du Colonel Saïto de pouvoir s’occuper de la construction du pont comme il l’entend, il pense immédiatement à « l’organisation ». Il allait « réfléchir, faire le point de la situation, la discuter avec son état-major, et établir un plan de conduite, comme doit le faire tout chef consciencieux… ».  Ce n’est donc pas une simple question d’individualisme. C’est plus profond. Pierre Boulle est très loin de l’idéal à la Saint Exupéry, l’œuvre à accomplir. Il en voit surtout tous les aspects négatifs et tous les dangers. Et d’abord l’injustice faite à ceux que l’organisation sacrifie : les épouses des cadres dans la plantation, ceux qui ne suivent pas la ligne et qui sont humiliés et ont leur carrière brisée, ceux qu’on méprise, les Malais et les Tamouls avec lesquels les Blancs, hommes et femmes, et surtout femmes, ne doivent en aucun cas avoir de relation en-dehors du travail, les soldats que commande Nicholson qui, mal nourris et malades, doivent accomplir une tâche surhumaine dans le seul but de la réussite du Pont dans le délai imparti (à la fin il oblige même les blessés et malades graves à quitter leurs grabats). Ensuite le danger de tout confier à un chef, danger de l’autoritarisme du chef, un chef qui peut se tromper, avoir des œillères. Chaumette ignore tout des indigènes qui travaillent pour lui, Malais, Indiens Tamouls, même les Chinois. Voulant tout organiser il oblige ses gens à exécuter des tâches ridicules (le déplacement des bureaux pour respecter la hiérarchie) ou, changeant plusieurs fois d’avis, fait même perdre de l’argent à la Compagnie (l’histoire de la construction d’une nouvelle villa pour un cadre sur une butte qu’on rase puis qu’on remblaie). Quant à l’erreur du Colonel Nicholson elle est énorme : en réalisant un pont parfait dans des délais record il travaille en réalité pour les Japonais. Il va même empêcher la destruction du pont par le trio de saboteurs envoyés par le Secret Service de son pays et être la cause d’abord de la captivité de l’un des trois hommes et ensuite de sa mort car ses compagnons n’ont pas d’autre ressource que d’envoyer un shrapnell pour le tuer et l’empêcher de parler sous la torture (encore un homme sacrifié pour la réussite de son groupe). Et le même shrapnell tue le Colonel Nicholson sans qu’il ait compris l’énorme faute qu’il a commise. Ceci dans le roman. Dans le film de David Lean (1957) le pont est détruit quand même et le Colonel saisit à la dernière minute – et regrette, on peut le supposer – la faute que lui a fait commettre sa monstrueuse obstination. On comprend fort bien que Hollywood ne pouvait renoncer à la spectaculaire destruction du pont et à la chute du train japonais jusqu’au fond de la gorge où coule la rivière Kwaï et qu’en plus, on le devait à la fois à la religion du happy-end et à la gloire des armées anglo-saxonnes. Mais, alors que pour le reste, le film suit très scrupuleusement le livre et que Alec Guinness colle parfaitement, miraculeusement même, à l’image du Colonel du roman, cette fin est, très évidemment, une trahison envers la pensée de Pierre Boulle.
On la retrouve encore cette pensée de Pierre Boulle dans les Sources de la rivière Kwaï, car eux aussi ont des œillères, tous ces responsables de la France pétainiste en Indochine. Ils ne voient pas que le combat est devenu planétaire, que les Américains sont entrés en guerre et qu’ils ne vont jamais lâcher leur effort avant de l’avoir gagnée, que le temps des Japonais est forcément compté et celui de Pétain aussi. Et donc que si la France veut garder l’Indochine elle a intérêt à être du côté des vainqueurs une fois la guerre finie. Leur rigidité mentale va même jusqu’à traiter ceux qui sont du côté de la France Libre avec une extraordinaire sévérité qui n’est certainement pas nécessaire (mais on sait que les psycho-rigides sont incapables de compromis) : Le commandant, commissaire du gouvernement qui fait office d’accusateur public, est déchaîné, Pierre Boulle qui n’a rien fait d’autre que s’introduire illégalement dans le Tonkin et avoué ses intentions, est, comme on l’a vu, dégradé, déchu de sa nationalité et condamné aux travaux forcés à perpétuité ! L’un de ses co-prisonniers, Eugène Robert, un fonctionnaire civil, grand blessé de guerre, cité à l’ordre de l’Armée et Légion d’honneur à titre militaire, ayant réussi à s’évader et à se réfugier dans la maison d’un ami, est trahi par un Colonel français («  c’est à peu près, depuis cette époque », dit Pierre Boulle dans une note de bas de page, « que l’impression produite sur moi par les colonels est allée s’amenuisant »). Et il y a aussi le cas du Docteur Béchamp qui avait dirigé un hôpital à Tcheng-Tou, consul de France et grand érudit, condamné lui aussi pour appartenance à la France Libre, et qui, gravement malade, ne pouvant plus rien avaler, est transporté à l’hôpital de Hanoï, et puis, pour punir tous les détenus pour l’évasion de Robert, est ramené en prison :  le médecin-chef avait reçu des ordres impératifs de la Résidence supérieure et le médecin-chef en question avait obéi et chassé de son hôpital ce grand malade, ancien collègue, et qui allait mourir de sa maladie quelques mois plus tard.
L’autre roman qui se situe encore dans une plantation, Les Voies du Salut (1958), est une aimable pochade : on y trouve deux mondes parfaitement symétriques, aussi organisés l’un que l’autre, et aussi fermés l’un que l’autre, celui de la plantation et celui des rebelles chinois (cela se passe après la guerre. Pierre Boulle était revenu, pour un court moment, retravailler à la Plantation). L’épouse américaine de l’un des Directeurs va faire chambouler tout le système. N’étant ni anglaise, ni française, elle ne se conforme pas aux règles et s’ouvre aux indigènes. Naïve et chrétienne, elle va sauver une Chinoise rebelle blessée, puis la faire passer pour une fille adoptée. Celle-ci est progressivement convertie au mode de vie occidental des planteurs. Et comme les autres femmes de cadres, volages et superficielles, elle va conquérir le mari de l’Américaine et s’enfuir avec lui en Europe. C’est amusant, l’humour pince-sans rire, humour britannique, dit Jacques Goimard qui écrit la préface de la collection, fait merveille, mais cela reste complètement schématique, sans épaisseur, on n’y croit jamais. C’est peut-être là le principal défaut de Pierre Boulle : il privilège le sarcasme au détriment de la fiction, du romanesque.
Avec Le Bourreau (1954) Pierre Boulle faisait déjà montre de beaucoup d’humour du même genre, mais sans véritable sarcasme puisqu’il ne s’agissait pas là d’une critique de la société occidentale. Tout se passe en milieu chinois. Ce qui ne veut pas dire qu’on ne se moque pas de ces Mandarins incapables de comprendre pour quelle raison le bourreau tient à empoisonner les condamnés à mort avant de leur trancher le cou. L’idée que le bourreau est un homme sensible qui ne veut pas faire souffrir ses victimes ne les effleure à aucun moment. Il ne reste plus qu’à condamner le bourreau qui, ne respectant les règles, n’est qu’un vulgaire assassin qui aura, à son tout, le coup tranché. Décidément Pierre Boulle n’aime pas les Corps constitués !
Dans Les Oreilles de la Jungle (1972), Pierre Boulle prend clairement parti pour les Vietnamiens contre les Américains (il faut croire que les Américains qui l’admirent beaucoup le lui ont pardonné ou que ce roman n’a jamais été traduit en anglais). Les Américains ont mis au point des micros sophistiqués, déguisés en végétaux, qu’ils laissent tomber sur la voie Hô Chi-Minh et qui détectent les passages des camions. Une Vietnamienne intelligente, Madame Ngha, haut placée dans le commandement militaire (superbe portrait de femme), réussit à détourner le projet aux dépens de ceux qui l’ont lancé, avec l’aide d’une ethnie de Montagnards, les Jaraïs, qu’un autre auteur de romans d’aventures, Loup Durand, nous a déjà fait connaître (voir Loup Durand : Jaraï, édit. Kailash, 2005). Et, au fond, une fois de plus, Pierre Boulle nous montre comment les initiateurs d’un projet, complètement absorbés par leur tâche, sont tout à fait incapables de voir les souffrances que leur projet entraîne pour les hommes qui en sont victimes (alors que le général américain, le général Bishop, chef du projet est tellement gentil avec sa jeune et douce secrétaire vietnamienne, espionne de Madame Ngha) : après les bombes explosives c’est le napalm et après le napalm c’est le terrible agent rouge ou bleu ou pourpre, les terribles défoliants qui ne se limitaient pas à défolier, dit le planteur Pierre Boulle. « Ils rongeaient aussi les tiges, les troncs d’arbres, puis pénétraient peu à peu dans le sol, s’attaquant aux racines, détruisant les sources même de la vie » !
On trouve un autre roman dans ce gros volume des romans dits « héroïques » de Pierre Boulle, un roman qu’on a classé comme roman d’espionnage et que j’ai beaucoup apprécié : Un métier de Seigneur (1960). L’espionnage n’est qu’un prétexte. C’est une superbe étude psychologique d’un lâche. Un lâche dont l’aspect apparent est celui d’un héros. Au fond c’est un mythomane : il se rêve en héros, il imagine des faits de gloire qu’il accomplit, toujours en rêve, essaye de faire croire aux autres qu’il en est un, de héros, et leur demande de se comporter eux aussi en héros. Tout ceci en pleine débâcle de 1940, puis à Londres où il arrive, sans vraiment se rendre compte de ce qu’il fait, entraîné par un Breton qu’il a lui-même encouragé à s’engager… Il faut dire que sa mythomanie lui cache sa véritable nature, sa couardise. Alors il va jusqu’à se faire parachuter en France, entre dans un réseau de résistance, etc. Mais je ne vais pas raconter toute l’histoire qui est d’ailleurs plutôt tirée par les cheveux. Ce qui est intéressant c’est l’étude psychologique de cette double personnalité comme il y en a certainement beaucoup d’autres (on peut imaginer bien d’autres cas de figures comme des maniaques sexuels, des pédophiles par exemple, qui donnent le change – aux autres et à eux-mêmes – au point que personne ne se doute de leur véritable personnalité). Alors que le héros du roman d’ « espionnage » de Pierre Boulle craque honteusement quand il est simplement menacé de torture par la Gestapo, il est tout à coup capable de courage quand, plus tard, un officier allemand lui montre la bande magnétique où sa trahison a été enregistrée et le menace de l’envoyer à Londres s’il ne coopère pas avec l’ennemi, et profite d’une occasion favorable pour tuer l’officier et détruire la bande. C’est que cette fois-ci, dit le psychologue du Secret Service qui en est informé, il ne défend pas la vie des autres et même pas sa propre vie mais l’image de lui-même qu’il s’est forgée auprès de ses chefs.

 

Les romans dits de science-fiction (ou de fantaisie) de Pierre Boulle

L’éditeur Omnibus a également repris la plus grande partie de l’œuvre d’anticipation ou de science-fiction de Pierre Boulle dans un autre volume collectif intitulé : Pierre Boulle : La Planète des Singes et autres romans, édit. Omnium, 2011. La collection débute avec une nouvelle absolument hallucinante, première de la Série E = mc² et autres nouvelles, intitulée Une Nuit interminable (1951), dont Pierre Versins, le grand encyclopédiste français de l’utopie et de la science-fiction, dit que « c’est certainement l’histoire de voyage dans le temps qui rend caduque toute histoire de voyage dans le temps » (voir Pierre Versins : Encyclopédie de l’Utopie et de la Science-fiction, édit. L’Âge d’Homme, Lausanne, 1972). Tout se déroule sur la terrasse de la Coupole à Montparnasse. Le libraire Oscar Vincent y boit tranquillement une bière fraîche un soir d’août quand un homme en toge rouge s’approche de lui : un Badarien un peu perdu (Badari a existé il y a 80 siècles, ils ont inventé la machine à explorer le temps, le Badarien avait fait un premier voyage dans le temps et était tombé sur Rome, d’où la toge et sa connaissance du latin). Il ne fait qu’escale. Sa destination finale est 20000 ans dans un futur plus lointain. Or voilà qu’un autre individu s’approche, un petit Monsieur à lunettes, une gloire scientifique de la République de Pergolie, une civilisation qui ne naîtra que dans dix à douze mille ans. Il se joint à nos deux compères. Celui-là a l’air un peu louche : un crâne chauve de dimensions plutôt anormales et « une flamme satanique » qui brille dans son regard. Et, effectivement, les desseins de ce Pergolien ne sont pas tout à fait honnêtes. Je n’ai pas tout compris, mais je crois que les Pergoliens veulent remonter dans le temps pour chambouler les choses à Badari, coucher avec leurs femmes pour modifier les générations futures ; alors il y a beaucoup d’allées et venues entre Badari et Pergolie, avec toujours des escales à Paris à notre époque, en général à la Coupole, le Badarien buvant du vin français, le Pergolien de la fine à l’eau (et à mon avis, en écrivant cette histoire, Pierre Boulle en a bu lui aussi pas mal), des combats entre des envoyés des deux peuples, le dernier se déroulant à la Coupole même, sous les yeux d’Oscar Vincent et « de ceux du barman qui continuait imperturbablement à aligner des chiffres ». La bataille a duré toute la nuit. Quand Oscar Vincent croit que tout est terminé, voilà que le Badarien apparaît à nouveau à ses côtés et lui explique que les Pergoliens ont réussi : « La race pergolienne s’est substituée à la race badarienne… Les Pergoliens sont à la fois nos ancêtres, nous-mêmes et nos descendants ; nous sommes leurs aïeux et leurs petits-fils. Il y a réciprocité absolue, donc identité… ». Oscar Vincent, brisé par les événements, sort du cabaret, trouve par terre dans le ruisseau la machine à voyager dans le temps, un « éllipsoïde blancheâtre ». « Fais donc un petit voyage dans le temps », lui dit le Badarien-Pergolien, « Presse le petit bouton à gauche, puis celui de droite, tu te trouveras en arrière de quelques heures seulement… ». Oscar en a marre. Fuir le cauchemar. Il presse le bouton fatal, puis l’autre. Et se retrouve tranquille à siroter une bière bien fraîche à la terrasse de la Coupole. C’est alors qu’un homme en toge romaine se lève et vient d’asseoir à côté de lui. Tout recommence comme avant. Et, à partir de ce jour-là, toute cette aventure va se répéter de soir en soir, pour toujours… Génial, vous dis-je !
Il y a une deuxième nouvelle dans cette série, tout à fait réjouissante : l’amour et la pesanteur (1957). Pour ces deux nouvelles, dit Pierre Versins, Pierre Boulle « mérite de passer à la postérité ». C’est l’histoire d’une nuit de noces passée dans l’espace en apesanteur. Hallucinant. Dommage, conclut Pierre Versins, croquis à l’appui, qu’ils n’aient pas connu le fameux harnais corporel de Lewis Twyman, qui, d’après l’énoncé du brevet, est censé « faciliter les relation conjugales d’un petit homme avec une grande femme ».
Il y a un roman, aussi, de Pierre Boulle qui a plu à Pierre Versins : Le Jardin de Kanashima (1964), à cause du rôle qu’y joue von Braun alias von Schwarz, dans des entretiens savoureux que le savant tient d’abord avec Himmler puis avec le Président des Etats-Unis (pour défendre le budget de la Nasa il lui demande s’il ne pense pas que l’argent dépensé par Christophe Colomb en vue de découvrir l’Amérique en valait la peine puisque cela a permis l’existence des Etats-Unis. Pierre Versins pense visiblement qu’on pourrait retourner l’argument…). Mais, malheureusement on ne trouve pas ce roman dans la collection de romans et nouvelles sélectionnés par Omnibus.
Pierre Versins ne tient pas La Planète des Singes (1963) en très haute estime. « Un aimable conte philosophique », dit-il, « qui aurait pu avoir un certain retentissement dans la seconde moitié du XIXème siècle ». Pourtant, quand on voit tout ce que cette histoire a généré au cinéma, il faut croire que l’idée de base était plutôt originale : il y a d’abord le film de Franklin Schaffner (1968) qui a été un véritable triomphe, puis quatre autres films qui sont plus ou moins des suites du premier et qui ont été tournés par quatre autres réalisateurs, Le Secret... (1970), Les Evadés... (1971), La Conquête... (1972) et La Bataille de la planète des singes (1973), et encore : une grande série TV en 1974, et même des Dessins animés en 1975. Et l’histoire est d’ailleurs très bien contée et satirique à souhait. Contrairement à ce que les fans de Boulle croient, dit Jacques Goimard dans la postface à l’édition Omnibus, le film de Schaffner n’est pas une trahison du roman. « Il a exactement le même sens métaphorique que le roman », dit-il. Oui, mais il y a quand même deux différences de taille. Dans le film la cause de la dégénérescence des hommes est la guerre atomique, ce qui était plus dans l’esprit du temps et a dû frapper le public et contribuer à son succès. Alors que dans le roman c’est la « paresse cérébrale » qui s’est emparée des hommes (plus de livres, même les romans policiers sont trop fatigants à lire !), « leur veulerie » aussi, qui est la cause du désastre. Et le fait qu’ils avaient pris les singes comme serviteurs, comme esclaves, et que ceux-ci ont appris à les copier et se sont révoltés. L’autre différence : dans le roman le héros échappe à la Planète des Singes et constate à l’atterrissage à Orly que ce sont aussi les Singes qui gouvernent la Terre. Là je trouve que le scénario du film est supérieur au roman : lors des fouilles archéologiques on découvre la Statue de la Liberté tombée à terre : la Planète des Singes et la Terre sont une seule et même planète. Jacques Goimard raconte comment l’idée en est venue à Arthur P. Jacobs qui en avait acheté les droits et à Blake Edwards qui, dans un premier temps, avait été pressenti pour en faire la mise en scène : c’est en déjeunant ensemble dans un bar que Jacobs dit soudain à Edwards : « Et si on était resté tout le temps sur Terre sans que le héros ni le public ne le sachent ? ». Formidable, dit Edwards. Et puis ils sortent du bar et que voient-ils tous les deux devant eux en sortant ? La Statue de la Liberté !
 
Il n’est pas facile de juger l’œuvre littéraire de Pierre Boulle. Il a une très belle écriture, sans aucun doute, mais il est trop ingénieur, je veux dire trop lucide, pour chercher à faire de la grande littérature. Il sait tenir son lecteur en haleine quand récit ou roman racontent une aventure. Mais beaucoup d’écrivains mineurs, auteurs de romans d’aventures, en sont capables eux aussi. Le principal caractère de son œuvre est probablement son caractère sarcastique. Un sarcasme fin, plus anglo-saxon que français (faisant grand usage de l’understatement). Goimard parle de « critique de la raison héroïque » et de « l’inimitable persiflage boullien ». C’est ce qui lui vaut encore aujourd’hui un nombre incomparable d’admirateurs, des Boulliens convaincus, que l’on peut rencontrer sur le web. Mais la satire a ses inconvénients : elle risque d’être quelquefois trop schématique et de tuer la fiction. Ce qui me plaît, à moi tout particulièrement, chez Pierre Boulle c’est qu’il s’est toujours beaucoup intéressé au fonctionnement de l’esprit humain. Surtout dans l’action. Et dans des conditions extrêmes. Les résistants et les espions en temps de guerre sont des sujets d’étude exemplaires pour cela. On l’a vu pour Un métier de seigneur (le psychiatre qui travaille pour le Secret Service anglais, au nom plaisant de Docteur Fog, et qui examine le cas du héros à la double personnalité du roman – mythomane héroïque et lâche – affirme que l’instabilité et l’incertitude de l’âme peuvent se rencontrer assez fréquemment), mais même dans son récit autobiographique, Aux sources de la rivière Kwaï, Pierre Boulle s’interroge sur ses propres motifs (était-ce par patriotisme, par devoir, que je me suis engagé, se demande-t-il, ou par orgueil, envie de jouer au héros, ou les deux mélangés et, alors, dans quelles proportions ?).
Je crois que, pour finir, c’est l’homme Pierre Boulle qui m’intéresse. Un homme secret qui ne dit pas grand-chose sur lui-même à part ce seul récit autobiographique et ce roman qui est lui aussi plus ou moins autobiographique, au titre étrange, qu’est Le Sacrilège malais. Le roman semble indiquer qu’il y a eu une liaison entre lui et la femme d’un collègue, particulièrement malheureuse de l’organisation, du « système » de la plantation. Mais on apprend, par sa biographie, qu’il est resté un célibataire endurci et qu’il s’est installé chez sa sœur, veuve, et qu’il y est resté jusqu’à la fin de sa vie. Jacques Goimard, dans sa postface au deuxième volume de romans paru chez Omnibus, donne quelques pistes étonnantes concernant l’homme Pierre Boulle (perte du père traumatisante alors qu’il est encore lycéen, influence de la ville d’Avignon, la papale, et de la famille Boulle, réflexions sur le Bien et le Mal comparés aux phases expansion et contraction de l’univers, certitudes scientifiques et cauchemar de l’absurde, panthéisme, intérêt pour Frédéric II, etc.). Pour pouvoir suivre toutes ces pistes il faudrait encore trouver d’autres ouvrages de cet homme étonnant : L’Etrange Croisade de l’Empereur Frédéric II, édit. Flammarion, 1968 un homme qui, en trahissant tous les idéaux de la croisade », dit Goimard, « les a atteints ». « Il est pour Pierre Boulle, un homme de la Renaissance en avance sur son temps »), L’Univers ondoyant, essai, édit. Julliard, 1987 une cosmologie toute personnelle », dit Goimard, « qui ne recule pas devant la théologie… »).
Et puis il y L’Ilon, souvenirs, édit. Fallois, 1990 (L’Ilon est un petit domaine que son père avait acheté, avant de mourir, sur la rive du Rhône, en aval d’Avignon. C’est là que Pierre Boulle, dit Goimard, « réussit, pour la première fois, à parler de son enfance entre huit et  quatorze ans »).

 

Derniers écrits

Je l’ai finalement trouvé assez facilement ce livre de souvenirs d’enfance que Pierre Boulle a encore écrit trois ans avant sa mort (l’éditeur de Fallois paraît, lui, toujours bien vivant). Ces souvenirs, plutôt pudiques, qui vont exactement de l’année de ses huit ans jusqu’à celle où il en a treize. C’est que c’est à cet âge-là qu’il perd son père. Je dis que le livre est pudique parce qu’il est rempli de détails sur les différents modes de pêche dans le Rhône, légaux ou illégaux, sur différents types de chasse aussi, sur les instruments utilisés (cannes, filets, barcasses, fusils, pièges, miroirs aux oiseaux, batteries d’appelants, etc.) et sur les braconniers aussi bien sûr et qu’on ne peut s’empêcher de penser que tout ceci n’est que mise en scène, qu’habillage, pour cacher la véritable raison d’être de ce livre qui est de témoigner tout son amour et son admiration pour ce père mort trop tôt. Il en est d’ailleurs conscient puisqu’à la fin du livre il dit qu’il a vu sa mère en rêve et qu’il lui a demandé si elle n’était pas fâchée de l’importance donnée au père. Elle a deviné mon sentiment et s’est mise à sourire. Tu as bien fait, m’a-t-elle dit… D’ailleurs, tout ce que tu racontes, ce sont des histoires d’hommes. Je ne pouvais y avoir qu’une place modeste. Une place modeste !, ajoute-t-il : Sans elle, l’Ilon n’eût pas été ce qu’il était. Elle était une Seguin, famille d’imprimeurs, d’Avignon aussi, et elle s’était intégrée, par amour de mon père, dit-il encore, dans cette famille Boulle si différente (si folle).
L’Ilon était un petit terrain au bord du Rhône que son père avait acquis, l’année où Pierre atteignit ses huit ans, en même temps qu’un vieux cheval et une carriole. Tout ceci à la fois pour son plaisir propre et celui de son fils. Un fils qu’il initie à tout, à qui il confie même un fusil quand il sera un peu plus grand, à qui il donne une liberté presque totale et à qui il fait entièrement confiance.
Pierre Boulle connaît bien sûr, il les cite même fréquemment, les Souvenirs d’enfance de Marcel Pagnol. Il flotte d’ailleurs un petit air provençal sur ceux de Pierre Boulle. J’avais oublié qu’Avignon faisait encore partie de la Provence. Les gens de la campagne parlent encore le provençal entre eux quand les « citadins » ne sont pas présents. La famille de sa mère a édité l’auteur de Mireille et on cite même le fameux Maurin des Maures de Jean Aicard ! Mais il y avait une grande différence entre lui et le petit Marcel : celui-ci avait un ami de son âge, compagnon de jeux et de chasse. Alors que l’enfant Pierre Boulle est seul. Et n’a pour seuls amis (du moins à l’Ilon) que son père et son voisin, un marginal, grand pêcheur et grand braconnier, Pauleau. On a peut-être là un premier élément qui pourrait expliquer la personnalité de l’adulte, ingénieur et écrivain, Pierre Boulle : c’est un individualiste et un solitaire.
Il y a un autre élément qui a certainement son importance. La personnalité de son père et celle de la famille de son père. En apparence son père n’est qu’un bourgeois, un avocat. Mais pas du tout : d’abord il défend à merveille tous les braconniers du coin, s’en fait des amis, et en connaît autant qu’eux sur tout ce qui concerne chasse et pêche (il sait même quels affluents du Rhône sont en crue, Ardèche, Isère ou Saône, selon la couleur des eaux et laquelle de ces crues est favorable pour telle pêche ou non). Ensuite il a la chasse, et accessoirement la pêche, dans le sang, et ses ancêtres l’avaient aussi. Ainsi son frère qui est pianiste et professeur de piano a la passion pour une chasse bien particulière, « il appelle les perdreaux ». Il utilise bien sûr des sifflets fabriqués par un braconnier d’Avignon, un braconnier artiste. Mais encore faut-il savoir s’en servir, placer les lèvres, la langue et avoir le sens musical. Et les perdreaux affluent, se demandant, curieux : qui c’est celui-là, d’où il vient ? Et l’oncle qui s’est perché sur les branches d’un olivier n’a plus qu’à attendre que la compagnie se découvre (il se perche en hauteur plutôt que dans un buisson parce qu’un jour, ses appels étant tellement réalistes, il s’est fait tirer dessus par un autre chasseur !).  Ce qui n’empêche pas tout ce monde, père, oncle, grand-père et arrière-grand-père d’être de grands lecteurs et des hommes de grande culture. Il n’empêche, cette drôle de passion, et qui, même chez son père, est si souvent à la limite de la légalité, n’est-ce pas elle qui a donné à Pierre Boulle ce petit côté rebelle, rebelle en tout cas à une vie trop ordonnée, trop organisée ?
Chasseurs et pêcheurs sont aussi le plus souvent de grands amoureux de la nature. Cela a l’air d’être le cas aussi bien du père de Pierre que de Pierre Boulle lui-même. Ainsi  la première chose qui frappe Pierre lorsqu’il arrive à l’Ilon, c’est un bosquet d’arbres, aux troncs nus : n’est-ce pas prémonitoire ? Est-ce la raison qui l’a fait planteur plus tard ? Voici comme il en parle, de ce « bosquet des aubes géants, qui entouraient la maison… et la surmontaient… comme pour la protéger des assauts du mistral », et il cite Mistral (le Poème du Rhône) :

…Les aubes,
Avec leurs troncs à haute tige, blancs,
Ronds et polis, comme on dirait des cuisses
De quelque nymphe ou déesse géante.

A cette époque la comparaison ne me serait pas venue à l’esprit, dit-il, (je n’avais que neuf ans). Aujourd’hui, elle me paraît miraculeusement appropriée. Et les cuisses de nos déesses se terminaient à la base par des bourrelets d’une écorce plus sombre, qui aurait pu figurer leurs bottes…
Ce qui m’amène à parler de cet autre livre, un roman, paru à peu près à la même date que L’îlon, et qui nous ramène à la Plantation malaise. C’est Serge Jardin, l’Homme de Malacca, qui m’en a parlé. A propos de Boulle, m’écrivait-il, il faut que tu lises son avant dernier roman (Le malheur des uns...), comme un dernier clin d'oeil d'un vieux monsieur à sa jeunesse de planteur. Pour ne pas oublier que le métier de planteur est d'abord et avant tout un métier de saigneur ! (cette dernière phrase je ne l’ai comprise qu’après avoir lu le roman). Alors je l’ai acheté également. Et bien m’en a pris ! Voir : Pierre Boulle : Le malheur des uns… édit. de Fallois, 1990.
Et effectivement, dans ce roman, Pierre Boulle revient une dernière fois à sa plantation d’hévéas de Malaisie. L’histoire est simple, – trop simple, juge Annie qui n’a pas trop apprécié ce roman – le grand patron parisien de la Firme, propriétaire de plantations d’hévéas, a une idée, une idée de génie, pense-t-il, et qui a semblé échapper à tous ses concurrents : le Sida est apparu, ce sera bientôt un fléau mondial, tous les spécialistes pensent qu’on mettra longtemps à découvrir remède ou vaccin, donc la seule défense : la capote, or seul le latex assure un fonctionnement parfait de cet ustensile (il ne dit pas capote, bien sûr, mais préservatif). D’où une nouvelle vie possible pour les plantations d’hévéas. Et aussitôt il met son idée en pratique, lance de nouvelles plantations et sature de commandes tous les fabricants de centrifugeuses, appareils nécessaires à la production de ce caoutchouc haut de gamme qui est le latex (cela m’intéresserait d’ailleurs de savoir si c’est vrai que le Sida et les préservatifs ont sauvé la production des hévéas et ce qu’en pensent les islamistes malaisiens). C’est ensuite que le drame se noue. Une fois la machine lancée, le succès obtenu, les concurrents écrasés, le grand patron est inquiet. Et commence à se demander ce que la Firme va devenir si jamais on arrivait à arrêter l’épidémie, trouver un remède au Sida. Et il se met à suivre de très près l’évolution de la Recherche, va même y investir pour être mieux informé, et puis passe à l’acte, au sabotage. Plus tard encore l’un de ses financiers, un milliardaire chinois malaisien, intéressé dans les résultats de la Firme, s’associe à son action criminelle et va encore plus loin, passant du sabotage simple à l’attentat meurtrier, éliminant ainsi non seulement les résultats des recherches mais les chercheurs eux-mêmes, ce qui est évidemment bien plus efficace (là, j’ai quelques inquiétudes à propos de Pierre Boulle : n’aurait-il pas une dent ancienne contre la race chinoise ?). Je passe sur la fin de l’histoire qui a moins d’importance (le fils adoré du grand patron, envoyé en Malaisie pour préparer sa succession, attrape le Sida lui-même dans un bordel de Singapour, en meurt et le grand patron, comprenant enfin, on le suppose du moins, l’énormité de son crime, se suicide). Serge Jardin m’avait écrit après avoir lu mes notes sur mon site Bloc-Notes qu’à son avis Pierre Boulle n’était pas seulement un brillant satiriste mais aussi un grand pessimiste, un mot qui était absent de mes textes. Et il a probablement raison. Ce pessimisme transparaît, entre autres, mais pas seulement, dans ses romans ou nouvelles qui parlent de problèmes écologiques. Mais avec ce roman qu’il a écrit à l’âge que j’ai aujourd’hui, 78 ans, je crois qu’il y a encore un autre aspect de sa personnalité qui devient une évidence : Pierre Boulle est un moraliste.
Je me souviens, il y a très, très longtemps, je m’étais un jour demandé pourquoi on n’exige pas des Etats, dans leurs relations entre eux, la même attitude morale que l’on demande aux individus. Question évidemment totalement naïve (j’étais très naïf à l’époque !). Les Etats n’agissent que selon leurs intérêts. Et cela n’a pas changé. Aujourd’hui encore la Russie soutient le gouvernement syrien, parce que c’est son intérêt. Les Etats-Unis et la Chine bloquent toute initiative pour limiter le réchauffement climatique parce qu’ils pensent que c’est leur intérêt (mais ce n’est peut-être pas celui de leurs citoyens). Et Israël bloque la solution des deux Etats parce que ses dirigeants pensent que c’est l’intérêt d’Israël (mais là ils se mettent le doigt dans l’œil).
Or, depuis de nombreuses décennies ce sont les grandes Multinationales qui ont commencé à remplacer les Etats. Ou, du moins, devenir aussi puissantes, et quelquefois plus puissantes, que les anciens Etats. Et, elles aussi, n’agissent que dans leur intérêt. Et très souvent la morale est le moindre de leurs soucis. Les exemples pullulent. En ce moment l’exemple le plus frappant est constitué par les fabricants d’armes à feu américains. Ne suivre que son intérêt est à priori tout à fait normal pour une entreprise. Mais il est aussi évident que son action, en principe amorale, peut facilement devenir immorale, et, dans certains cas extrêmes, criminelle.
Pierre Boulle n’est certainement pas le seul, ni même le premier, à évoquer ce problème en littérature (d’ailleurs si j’ai utilisé, plus haut, le mot firme, c’est qu’il me semble qu’un roman a eu ce titre, la Firme). La BD s’en est emparée aussi : il n’y a qu’à voir le succès énorme de la série Largo Winch. Mais la façon dont Pierre Boulle traite le problème me paraît beaucoup plus subtile. Le grand patron de sa firme à lui n’est pas un criminel, ni même un homme immoral. Mais c’est quelqu’un qui a une idée fixe, le développement de sa firme. Et c’est cette idée fixe qui va l’entraîner progressivement, sans peut-être qu’il s’en rende compte sur le moment, vers l’action illégale d’abord, criminelle ensuite. Il y a longtemps que Pierre Boulle met en scène ce genre de personnages. C’est le colonel Nicholson qui a pour idée fixe d’achever son pont sur la rivière Kwaï, sans se rendre compte qu’il tue à la tâche ses soldats et qu’il agit contre l’intérêt de l’Angleterre. C’est le Professeur Mortimer, le gentil Mortimer, qui instille le cancer à une personne humaine pour sauver ses chimpanzés dont il est devenu amoureux (le Professeur Mortimer). Mais il y a encore autre chose : depuis le Sacrilège malais Pierre Boulle analyse le fonctionnement de l’entreprise. C’est l’organisation, pense-t-il, qui est la cause de tous les maux. C’est elle qui donne tous pouvoirs à celui qui la commande, cette organisation. D’où arbitraire possible, non-contrôle d’un homme qui, à tout moment, peut commencer à déconner (souvenez-vous de Jean-Marie Messier, Maître du Monde !). Mais surtout elle rigidifie le système et elle empêche tous ceux qui l’acceptent, qui s’y adonnent, de penser !
Ce roman de sa vieillesse n’est donc pas simplement un retour à la plantation de sa jeunesse mais aussi un retour à ses idées de l’époque, au malaise qu’il avait ressenti, à son rejet instinctif, mais peut-être pas encore raisonné à ce moment-là, de l’Organisation avec un grand O !
Ce qui n’empêche qu’il a dû ressentir un certain plaisir à se souvenir du planteur qu’il a été. On le sent quand il décrit la plantation de nouveaux hévéas (des clones) ou quand il décrit avec brio cette opération qui précède immédiatement une plantation nouvelle, le brûlage.
Serge Jardin qui m’avait appris l’existence de ce troisième planteur français devenu écrivain lui aussi, Pierre Lainé, alias Christian de Viancourt, m’a également raconté qu’il l’avait encore connu, ce Pierre Lainé, et qu’il déjeunait souvent avec lui. Or, me dit-il, Pierre Lainé, récemment décédé, m'a assuré que toutes les anecdotes du Sacrilège malais reposent sur des histoires vraies (ainsi la maison de la Colline folle - Bukit Gila - a bien existé, détruite par un incendie). Serge Jardin trouve qu’on a là un trio extraordinaire – même si Lainé n'a sûrement pas le talent littéraire de Fauconnier ou de Boulle. Un trio absolument unique, dit-il. Trois générations de planteurs (français) sur la même plantation (française). Du jamais vu, ni chez les Anglais, ni chez les Français d'Indochine, ni chez les Michelin d'Afrique. (Sûrement aussi la seule plantation à avoir gagné un Goncourt, ou avoir triomphé à Hollywood). 75 ans de témoignages par des hommes qui racontent leur  métier de planteur, la Malaisie aussi... Comme écrit Fauconnier en reniflant la terre qu'il va acheter pour planter des hévéas : « Ça pue bon ! ». Il faut croire que cette terre puait terriblement pour donner naissance à cette dynastie de planteurs-écrivains...
Cela aurait pu être le mot de la fin. Et puis, à la réflexion, je me dis que le fait d’avoir été planteurs sur la même plantation est au fond le seul point commun des trois. A part cela ils ont eu des personnalités très différentes et aussi des destins très différents. Henri Fauconnier et Pierre Lainé sont tous les deux tombés amoureux du pays et n’ont écrit, pratiquement, qu’un seul livre. Mais chez Pierre Lainé c’est la sensualité qui a pris le dessus, alors que la sensualité de Fauconnier, l'intellectuel, a été d’une nature plus poétique, plus sentimentale ; Lainé a pu rester pour en jouir jusqu’à la fin de sa vie alors que Fauconnier a dû y renoncer ; Lainé a écrit un livre-document, alors que Fauconnier a réussi un chef d’œuvre. Je ne crois pas que Pierre Boulle ait été amoureux de la Malaisie. Ni des Malais. Il s’en excuse quelque part lors d’une interview plus tard. « Je n’ai pas eu le temps de m’intéresser à eux, la Socfin m’a pris tout mon temps ». Mais contrairement à Fauconnier il a décidé de devenir un écrivain et il s’en est donné les moyens. Peut-être est-ce la Malaisie, ou du moins son expérience de la Socfin qui a été l’étincelle qui a tout déclenché. Mais le fait est qu’un jour il a tout laissé tomber, a pris une chambre d’hôtel à Paris et s’est mis à écrire. Et un peu plus tard il s’est installé chez sa sœur. Et puis il n’a pas écrit un livre unique mais créé une œuvre. Et si Le Pont de la Rivière Kwaï et La Planète des Singes sont encore aujourd’hui ses livres les plus connus, ce n’est pas seulement à cause de ce que Hollywood en a fait, mais parce que ce sont là des créations véritables, originales et puissantes. Et que derrière l’œuvre il y a un homme attachant qui est un moraliste et un humaniste.

(décembre 2014)



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